Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 22 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre XV

LES ORIGINES: SIMPLES NOTES.

 

Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes encore d’un voile épais. Sans prétendre enlever le voile, je serais heureux d’aider à le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici quelques observations que j’offre au lecteur comme de simples notes.

Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. Le choc et le mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue nago offre très-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son génie propre; elle n’a admis dans sa constitution aucun élément hétérogène.

La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était jadis «peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur arabe du onzième siècle.

On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels que la circoncision et l’impureté des femmes à des époques déterminées.

Nous l’avons déjà vu: le langage, dans l’admirable concision des noms; la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la Providence.

D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de terre. Ce détail et d’autres que nous allons signaler sont des détails caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible.

Il y a eu un premier homme et une première femme. L’homme avait nom Obbalofoun, roi de la parole; la femme s’appelait Iyé, la vie. Ils descendirent du ciel à Ifè, la ville sacrée du Yorouba, où naquit Chango et où prirent commencement le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est par conséquent le berceau de la création. L’homme et la femme eurent les yeux ouverts par le serpent.

Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le roi de la parole? Qui ne voit dans Iyé l’Ève de nos livres saints? Et si l’homme descend du ciel, n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu et qu’il fut innocent à l’origine? La Bible fait dire au serpent tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, vos yeux seront ouverts»; et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur nudité qu’ils n’avaient pas aperçue auparavant.

Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de l’humanité? Pourquoi l’appelle-t-on Ifè[95], amour? Pourquoi donne-t-on à une autre ville le nom d’Iwéré, le bon livre? le livre de la parole révélée, peut-être? Ce nom, dans un pays sans livre et sans écriture, a quelque chose de frappant.

[95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba s’appelle aussi Ifè».

Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de l’homme dans la croyance que les abikous (enfants morts en bas âge) sont tourmentés par les mauvais génies. Nous sommes coupables, puisqu’on offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis à l’esprit du mal, puisqu’on a recours aux conjurations.

Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes furent envoyées d’un certain pays, racontent les Yoroubas. Une seizième s’offrit à les accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le Yorouba. Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce d’étoffe noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin.

«A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle ils durent s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions reçues au départ, sonne de la trompette, afin de rappeler la pièce d’étoffe à Okambi. De l’étoffe dépliée tombe une amande de palme et un peu de terre; et l’amande se change en un beau palmier à seize branches.

«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’ils se virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montèrent sur les branches.

«Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se remettre en route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du pays d’où ils étaient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la pièce d’étoffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un petit banc; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et le continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le serviteur Tètou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées deux cents cauris par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui s’appela aussi Ifé.

«Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un esclave nommé Adimou (qui tient avec force).»

Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale me paraît significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le décompose, père de Cham? Obi veut dire parent, auteur des jours de quelqu’un; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, père de la race nègre. Ce système d’intercalation est très-usité en nago.

D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas par la conquête; ils arrivèrent par immigration dans le pays qu’ils occupent, et en furent les premiers habitants.

Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui d’Okambi: celui de Chus est dans le titre donné à Chango, dieu de la foudre. On l’appelle obba Kouso, roi de Chus. Est-il la personnification d’un roi d’Éthiopie, qui est la terre de Chus? ou bien un roi de Babylone, pays peuplé aussi par les descendants de Chus? Qu’on se rappelle ce que nous avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi l’on donne à Abba-Kouso un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.»

S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, nous signalerions, outre celui de Kouso, les noms de Dada, dernier roi des Fouins; de Sabi ou Savi, capitale de l’ancien Juda; d’_Axim_, autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui d’Axum, ville du pays de Chus? Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.

Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, signifie noir, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie comprenait la partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, et les contrées (Nubie, Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. On sait que la foi chrétienne fut introduite en Éthiopie, dès les temps apostoliques, par l’officier de Candace, reine de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette foi eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait, et le nom d’Iwéré, la bonne nouvelle, et la croyance à Iyangba, cette déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un enfant entre ses bras; elle s’appelle la mère qui sauve; elle a sauvé les hommes.

Le Messie a été partout «l’attente des nations». Pourquoi nos noirs ne l’attendent-ils pas? pourquoi disentils que l’homme a été sauvé déjà?

Ainsi que l’observe Rohrbacher, «une des premières erreurs de l’Orient a été de croire qu’après avoir créé l’univers, Dieu l’abandonna au gouvernement des anges». C’est sous l’empire de cette erreur que les nègres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et rendent aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des orichas est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nègres, ne s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes religieux en Orient?

Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté étroite entre les cophtes et les noirs de la côte des Esclaves. Je souscris d’autant plus volontiers à cette appréciation que les doctrines religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si les caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même à Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N…, je fais cette action en ton nom», les noirs appellent l’oricha, et prétendent que l’oricha s’empare d’eux, les possède et agit en eux.

Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent d’un culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires gnostiques du deuxième siècle, avaient le serpent en grande vénération, parce qu’il avait ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait fait connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le gouvernement du monde à une multitude de génies ou de puissances, que les gnostiques appellent éons, que les noirs nomment orichas. Les uns et les autres s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance invisible qui domine la création.

Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le christianisme; que sa doctrine, à l’origine, était un mélange de philosophie égyptienne et de judaïsme; qu’une partie de ses adeptes se convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens. Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse incréée ou Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au contraire, considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, dont il doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient Jésus-Christ, qu’ils faisaient renier et maudire par les initiés.

On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du serpent au Dahomey.

Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur eux. D’où leur vient ce sentiment d’infériorité?

Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci doivent se borner à rendre des hommages à l’oricha. Cette doctrine ne semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers siècles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaïsants? Ceux-ci, par une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs qu’à Dieu, méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude de l’éternité et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux comme pour les nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être sensible à nos hommages; nous n’avons de culte à rendre qu’au Sauveur ou à l’oricha.

Je livre aux savants les observations qui précèdent.