Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 11 sur 31

Pages du PDF

Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre IV

La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales, nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des Esclaves distinguent les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux agricoles propres à chaque époque; mais ils n’ont pas un jour ou un mois désigné pour être le premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant dans les mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.

Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses enfants; il vous répondra, de peur de vous fâcher par son silence; mais il vous répondra sans discernement, et raisonnera de son âge comme il raisonnerait de l’époque antédiluvienne. Demandez-lui s’il a vingt ans, trente ans: il vous accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il croira l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.

En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus accosté par un noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour, moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les indigènes de notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont mes compatriotes et que j’ai des compatriotes noirs, par conséquent.

Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français dans cette ville; qu’il était parti du Sénégal à l’âge de seize ans; qu’il avait passé dix ans à bord de navires français, cinq ans au Gabon, huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta qu’il avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel âge as-tu donc?» lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire moqueur.—«Dix-huit ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je n’y tins plus: l’ironie se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu, nègre ne compte pas les ans; si nègre dit son âge, ne crois pas lui; lui ne sait pas.» Il me répondit avec une si grande bonhomie qu’il eût pu donner des points au savetier de La Fontaine disant:

Par an? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière De compter de la sorte.

Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui quand il est né: vous obtiendrez une réponse plus nette et plus sûre; il vous dira qu’il est né à l’époque où s’accomplit tel ou tel événement, quand on planta cet arbre… etc., etc. Souvent même, son nom sera une réponse: au Dahomey, par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de Chagga reçurent le nom de cette ville.

Les fêtes annuelles sont appelées odoun chez les Nagos; ce nom désigne aussi la période d’un an qui doit ramener ces fêtes. De même ossé signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramène ce jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les fait précéder du mot ijo, jour, afin de déterminer le jour férié et le jour de la fête.

Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n’en ont point, à moins qu’ils ne les empruntent aux Malais. Le mot ochou, lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement ces mois n’ont pas un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._»

La division du jour et de la nuit en un certain nombre d’heures n’est point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil, celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire; quand le soleil est au zénith… Les jours étant d’égale durée à toutes les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de désigner l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que le soleil, dans toutes les saisons, à la même heure, est à peu près au même point.

Le chant du coq marque les heures de la nuit:

1er chant du coq, akouko-chiwadjou;—2e chant du coq, adadji, adadjiwa; chant qui précède immédiatement le lever du soleil, oféré, ofé.