Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XVI
VOYAGE LE LONG DE LA COTE: LAGOS, PORTO-NOVO, WYDAH, AGOUÉ.
L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6′ de longitude est, 6° 28′ de latitude nord et sur une île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l’embouchure de l’Ogoun.
Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer en rivière, décharger et charger les marchandises à quai. L’Ogoun est une voie ouverte jusque dans l’intérieur, au delà d’Abéokouta, centre du commerce de la côte avec l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au Bénin, à l’est; jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont très-bien compris en venant s’y établir.
L’île de Lagos (en langue du pays, Aouni) mesure environ trois milles (4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille (1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux, même dans la partie habitée par les noirs; les quartiers où les blancs se sont fixés ont été assainis.
Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici l’histoire de cette cession: Olouwolé, roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en 1845, trois ans après l’apparition des missionnaires anglicans à Badagry. En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant pas se priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui; ils trouvèrent qu’il avait usurpé la couronne; qu’il n’était qu’un intrus sans aucun droit; qu’Akitoyi était le seul roi légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir d’Akitoyi à leur égard, et le poussèrent à demander la protection de l’Angleterre. Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques bateaux à vapeur et des chaloupes, et l’on s’empara de la ville (26 et 27 décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent Palma et Léké, sur le bord de la mer.
Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès ce moment, le consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent l’occasion de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve: les Anglais trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et ses chefs, à l’instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois, empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône par le consul anglais. Mais ce même consul ne tarda pas à se plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nègres continuait en secret, la propriété n’avait pas de protection effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des dettes…, etc.» Les consuls Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient probablement dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo l’injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861, entre Docimo et les Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une part; par Norman B. Bedingfield, commandant du Prométhée, et par Mac Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en trois articles. Le premier cède et transfère «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais, le port et l’île de Lagos, avec tous les droits, revenus et territoires en dépendant». L’article second «laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisième article promet, en compensation, à Docimo, une pension dont le chiffre sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er juillet 1862. On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension de douze cents sacs de cauris.
Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il s’interdit d’élever aucune prétention ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je n’ai jamais vendu mon pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la pension que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu’il appelait la mission française, et nous confia plusieurs de ses enfants.
Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna à la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ d’Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés, cèdent «en toute propriété et souveraineté» à S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de garantir la paix et la tranquillité aux personnes bien disposées résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, et pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district de Badagry». Naturellement on promit une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux droits présumés d’autrui.
Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière Ochoun, à l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la côte. Bornée d’une manière certaine par l’Océan au sud, elle n’admet guère de bornes bien fixées du côté du nord et de l’est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours à s’étendre de ce côté; surtout, il voudrait mettre la main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le commerce dans ces régions.
Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il n’a d’autre protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la côte d’Or. A mon départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.
Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est sous la direction d’un chirurgien colonial. L’hôpital colonial et celui des varioleux sont bien tenus.
Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.
Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes ou sierra-léonais.
Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques de pêcheurs; des dragueurs qui cherchent les huîtres, au risque de se faire manger par les requins.
C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, sales et malsains, s’enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de la ville nègre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes et ses quais.
Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale (1874) le chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division administrative de la colonie en quatre districts: 1º Lagos et ses environs; 2º district septentrional; 3º district oriental formé de Palma et Léké; 4º district occidental. La population y est répartie comme suit:
Lagos et environs 36,005 habitants. District nord 12,401 — District oriental 4,014 — District occidental 7,801 —
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Total 60,221 habitants,
parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521 commerçants.
Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière; ils saisissent les pagaies et poussent l’embarcation au large. Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la terre des Blancs, comme on dit ici. Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la terre des Noirs; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable: un tronc d’arbre creusé, au fond duquel on demeure couché ou accroupi durant les longues heures que l’on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une posture des plus gênantes.
Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espèce de voile avec leurs achos ou pagnes; ils l’attachent au haut d’une longue perche servant de mât, et l’esquif est abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En entrant, nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils ne portent quelque blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordée d’arbres au verdoyant feuillage, s’étend comme un lac au milieu des forêts; la végétation luxuriante qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le nom d’Ossa, disent «_le charmant Ossa_».
De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo, où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.
Nous voici devant BADAGRY. A ce point, l’Ossa a plus de 500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés, dans le lit où il court.
Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomey ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie anglaise.
Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps après avoir quitté la côte. Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et put, après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure du grand fleuve de Soudan.
Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre; car la pirogue s’échoue à une certaine distance de la rive.
Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en bambous et à un premier étage, où je reçus plusieurs fois le plus gracieux accueil et l’hospitalité la plus cordiale. Elle a probablement disparu par l’action destructive du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants indigènes y sont nombreux.
Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres environ de Badagry.
Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de douanes et une petite garnison.
La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.
Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient les emporter au delà des mers.
«Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations; on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.
«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la victime humaine; d’un coup de hache on sépare la tête du tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet effet. En même temps d’autres misérables, le couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir la pâture des oiseaux de proie.»
Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et des véritables amis de l’humanité et de la civilisation.
Le jour va tomber; partons.
Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de l’Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et, du côté de la plage, le territoire d’Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d’Appa, à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient plus à Lagos. J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner ses États; il désirait y revenir, mais il n’osait, à moins que la France ne lui accordât sa protection.
Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures; les ténèbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre âme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie mélancolique. Que faire? «Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d’une pirogue, à moins que l’on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque d’étouffer, je m’enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu’au moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse, et j’aperçois d’innombrables lucioles voltigeant dans les bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course vagabonde des mouches lumineuses, lorsque des cris perçants arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent sur le même ton. Et la conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d’une nuit calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois presque qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression qu’elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s’épuisent en salutations, où le djedji et le nago se croisent et se confondent: O kou!… o kou déou!… o kou allé o!… o kou déou bada!… o kou kaka!… o kou! o kou! o kou!
Cependant, nous avançons toujours. Enfin!… nous sommes dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, près de la maison des Sœurs.
PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigènes donnent à cette ville le nom d’_Adjachè_.
Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans les temps modernes.
Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septième siècle, à la même époque et dans les mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra: les trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec animosité. Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, grâce à l’appui des chefs. Un de ses frères se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans, et fonda le royaume de Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi les bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie de Lagos; à l’ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant; au sud, par l’Océan. Au nord, il confine au territoire d’Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.
Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale: entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé et Appi; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et Mounfo; vers le nord, Aggéra; dans la partie occidentale, Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a soutenu des guerres contre le roi.
D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, aux premiers temps où elle fut connue. Il la signale comme une ville très-commerçante. Depuis lors, elle n’a rien perdu de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo l’avantage d’être sur l’Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les expédie par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à Porto-Novo.
Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des prétentions sur Badagry, qui n’avait pas été vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai 1864, le Dialmath, petit navire de guerre français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l’amiral Laffont de Ladébat.
Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en refusant d’élire le fils du roi défunt, se montraient fidèles à l’usage traditionnel du pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent pas à leur père: sage précaution, bien propre à prévenir la division du pays entre les divers enfants du souverain.
L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une occasion de s’imposer à Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du nom de M’Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. «Ce que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.—Tu les a fait immoler au fétiche», réplique l’Anglais; Mecpon se contenta de sourire; et il fit venir les femmes. M’Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence, disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» L’officier insulteur se dit insulté; il partit furieux et revint à bord d’un vapeur armé, exigeant une réparation. L’affaire s’arrangea, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques ponchons d’huile de palme, que le roi s’engagea à payer.
Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils s’étaient servis d’Akitoyi, à Lagos. Ce prince s’était plaint à Mecpon d’avoir été victime d’un vol considérable de la part d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s’il tentait de réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent avec deux vapeurs, pour demander que justice fût faite à leur ami et allié, et pour… protéger les blancs!… «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la guerre civile allait éclater; il n’y avait de sécurité pour personne. Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé violemment d’un terrain qui lui appartenait.»
Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l’ingérence arbitraire et injuste du gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existât était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des Anglais; de révolution, il n’y en avait que dans les récits fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait le tort grave de méconnaître les lois du pays; le châtiment qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer à l’occupation d’une ville pourtant bien convoitée.
Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, la population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.
Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n’a pu rester éparse sur toute l’étendue du territoire, à cause des guerres incessantes qui désolèrent le pays, durant tout le temps où la traite des noirs s’est continuée, c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De tribu à tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l’attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise et être plus forts contre l’agression, les indigènes durent se grouper et s’unir. Un grand centre ne peut guère être pris au dépourvu; il n’est pas à l’abri de l’attaque, mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun est sur pied, prêt au combat.
Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de terrain qui séparent une ville d’une autre ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira l’agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera d’une richesse exceptionnelle. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce qui se passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative; néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et l’agriculture est déjà une source de grands revenus; tandis qu’au Dahomey l’on demande au sol à peine le nécessaire.
Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le roi.
Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en fait de géographie, le système nègre: terre des Blancs, terre des Noirs. En anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. D’où il s’ensuit que tous les blancs sont du même pays; ils sont compatriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l’endroit. Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette locale, et saluons, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est à dessein que j’ai dit: saluons. Ce mot dit tout ce qu’il y a dans les rapports de blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré par l’usage.
Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires catholiques y ont un établissement; il y a aussi des Sœurs.
Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville même. Elle ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous faisons d’une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places régulières, pas d’avenues, pas de boulevards, pas même… de la propreté. A certains endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs, les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la rencontre de quelque serpent; ici, c’est un trou béant de huit à dix mètres de profondeur; là, un bosquet où trône un énorme bombax; plus loin, vous êtes tellement entouré de broussailles et de buissons que, si votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne. Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara: tout l’attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est l’édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte aujourd’hui si paisible et où une herbe abondante cache aux yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par l’état des crânes encore enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes.»
Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L’immolation d’hommes, de femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou autres; cette immolation n’est plus une coutume publique, mais elle est encore une coutume. A la campagne, les Ahovi ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de leurs exploits sanguinaires. Même dans la ville, j’ai vu des cadavres décapités attachés à des piquets. Les têtes grimaçaient au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. Je l’ai toujours vue fermée.
J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que des intrigants retenaient dans un état d’ivresse continuelle au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1875.
Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les Missions catholiques.
«Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur du palais. Une petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit l’entrée aux mauvais génies. Les fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe de respect, de se découvrir la tête et l’épaule gauche chaque fois qu’ils passent devant la porte principale.
«Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois, règne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour d’audience, le sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois des journées entières sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans le même lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le roi n’a pas toujours un siége à offrir à ses visiteurs.
«Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au milieu de la cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l’extrémité de longues perches, des oripeaux d’étoffe blanche.
«Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes; vous voyez passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté; ceux-ci paraissent jouir d’une liberté absolue de circulation.
«Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés d’un village qui apportent au roi des présents en nature. Les uns ont un fagot de bois; les autres, quelques poules; d’autres, un sac de maïs, des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.
«La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la moitié seulement est entourée d’une vérandah. A droite, en entrant, on passe devant trois énormes tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre étendu sur une natte, couvert d’un pagne de soie, coiffé d’un bonnet grec et fumant une longue pipe: c’est Sa Majesté le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto-Novo, qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey. Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prêts à le servir au moindre signe.
«Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable et offrir à Sa Majesté une poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne tremper que vos lèvres; puis, dans un autre verre d’une indescriptible malpropreté, on vous offrira une liqueur d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée de main.
«Les Européens qui voient pour la première fois le roi de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps qu’ils sont devant lui.»
Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et partons.
D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au milieu des herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable de la lagune.
En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons vers l’ouest, laissant sur la rive opposée les cases de Ouéta, cachées à l’ombre des hauts palmiers. La lagune, large de six cents à huit cents mètres en face de la mission, s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par lesquels elle communique avec le lac de Nokhoué ou grand lac. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de Toché: il longe la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l’eau.
En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté de la mer, le village de Kétonou, point assez important pour le commerce de l’huile et des amandes de palme.
A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont tellement obstrués alors, que l’on est obligé de pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l’on pouvait se mettre à l’eau; mais les caïmans font bonne garde: l’imprudent qui s’y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.
Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur éternel refrain: «_Oyibo, adèou, foun mi ni cachacha wa_—Salut, ô blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin un chant plus suivi. Justement! c’est un chant au caïman. Le chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de puissance avec Chango[96]; mais être méchant et terrible t’a paru indigne d’un oricha, et tu préfères te signaler par les bienfaits de ta protection. Nous avons confiance en toi, ô Jalodé; sois-nous favorable.
[96] Chango, dieu de la foudre.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais toi, de qui donc as-tu rien à craindre? La zagaie ne peut entamer ta peau; la balle qui t’atteint glisse et va se perdre: on ne peut rien contre toi. Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges n’a pas besoin de veiller: il s’endort tranquille, et ton œil est ouvert sur lui.
Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. Qu’il ne lui arrive aucun mal dans ta lagune: il croirait que tu es méchant comme Legba[97]. S’il périt, on croira que nous n’en avons pas pris soin. Montre au blanc que tu gardes les hommes: conduis-nous sans encombre.
[97] Legba, dieu du mal, le diable.
TOUS.
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.
SOLO.
Je me souviens!… j’étais enfant!… Ma mère me conduisit à la lagune et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger: j’avançai, je tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, et ma mère s’alarmait. Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu sûr.
Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.
Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c’est possible, nous t’honorerons de plus en plus.
*
Les chants ont cessé; la pirogue glisse sur l’eau vers le milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès sont simples et primitifs: un ou deux achos[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et c’est tout.
[98] Achos, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.
Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés, le regard se perd sur une vaste nappe d’eau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent l’horizon, et des amas de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce lac, si bien appelé le grand lac par les Européens, et Nokoué ou maison de la mère par les indigènes[99].
[99] C’est le Denham’s water des Anglais.
L’étymologie de Nokoué (_no_, mère; koué, maison) rappelle la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu’il avait recueillie de la bouche des indigènes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans une grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé par les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce bois et la case de sa mère, et de prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l’écouta, détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune profonde.»
Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur, disentils, à celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main! malheur à quiconque en rejetterait après avoir bu dans sa calebasse! Si un malfaiteur s’aventurait sur le lac, il y serait englouti…, etc., etc.
Vers le sud-ouest, laissant Afatonou à notre gauche et Ahouansoli à droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit à Kotonou.
Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un canal qui n’existe plus, mais dont les indigènes conservent le souvenir dans leurs récits et dans leurs chants. Aujourd’hui, il en est séparé par une bande de terrain large environ de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.
Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l’on y traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits européens s’y opère en évitant les droits de la douane anglaise de Lagos: droits que l’on ne saurait éviter, si l’on introduisait ces produits du côté de la colonie anglaise.
Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt pour divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation au point d’embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.
Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en passant. Afatonou et Ahouansoli sont bâtis au milieu de l’eau, à la partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est d’abord surpris de voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées s’établir là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations solides sur la terre ferme à leurs todjis[100], d’où l’eau les chasse souvent?
[100] Étymologie: to, lagune; dji, sur: sur la lagune.
L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont cherché là un refuge.
Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d’Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur leurs pirogues résolurent de s’établir au milieu de l’eau, afin d’éviter les poursuites du roi de Dahomey qu’ils appellent dans leur langage imagé kini-kini, le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le vodou comme disent les Dahoméens) défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent au milieu du lac.
Quand le lion dahoméen tourne ses regards de ce côté, il va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces insulaires aériens viennent de leurs todjis à terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.
On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros de l’indépendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et content de peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fêtait le nouveau cabécère de l’endroit; faute de place publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les toits de leurs cases, et l’on entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche; car tous avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs comme l’ébène et à demi nus, se détachant nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux ébats d’une légion de diablotins.»
Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, et notons, incidemment, que l’on trouve parmi les habitants de ces todjis des plongeurs excellents. On m’a raconté que l’un d’eux se présenta au roi de Porto-Novo, s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations du roi, notre homme-poisson se fit porter au milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui l’avait porté là.
Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés de la pagaie, les canotiers s’assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils chantent, et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain: «_Ah!—ah!—ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie.
Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le couplet chéri: «_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du tafia.»
Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s’agit de se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre ferme.
Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps de l’admirer; on est pressé de ne pas se laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques et d’insectes venimeux. Après de longues hésitations, nous entrons dans le dédale… Enfin, nous voilà arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop violente!
GODOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès de la ville, de véritables fourrés de ricins.
Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, comme ailleurs, on fait bonne garde: il n’est guère possible de passer quand les autorités ferment les chemins.
Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd’hui, il l’est moins, parce que les comptoirs établis à Agbomé-Calavi interceptent les marchandises venant du nord.
AGBOMÉ-CALAVI, et mieux peut-être Agbomé-cpévi (le petit Agbomé), n’a pas au delà de 800 habitants. Ce village est bâti sur le bord d’une lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue d’Agbomé-Calavi à l’entrée du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par terre: je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et agréable.
Il y a quelques années seulement que les Français établirent à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n’être plus guère qu’un simple entrepôt.
De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement, dressent leur tige élancée et étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc. Linné surnommait les palmiers les princes du règne végétal, à cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres leur bouquet de feuilles et leur grappe de fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.
Le hamac a ses agréments: il est très-précieux dans ces pays où l’on n’a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l’on est balancé, secoué, cahoté; si l’on est exposé à prendre un bain de siége, voire même un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire porter que de voyager à pied? On se fatiguerait à marcher; la fatigue amènerait la fièvre… la fièvre, toujours prête à vous saisir!…
Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de n’avoir pas d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l’eau jusqu’à la cheville, celui de l’avant, malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s’enfonce subitement jusqu’aux reins; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci poussant, celui-là se retenant à votre hamac.»
Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments; on voit que tout n’est pas agrément… dans le passage des lagunes, surtout. La position du voyageur n’est rien moins que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu sait comme. Un voyage en hamac abonde en péripéties: l’expérience m’a fait connaître celles que je raconte. Une fois même, dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande de loups qui venait à nous, dans la nuit.
Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire qu’habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l’un d’eux passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de: «_Cpèlè-cpèlè!_ Doucement!»
Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un bois, où les hamaquaires ont l’habitude de faire halte. Tout suants, il se désaltèrent dans les eaux d’une source qui est là, et l’on se remet en marche. Quatre heures seulement après le départ de Godomé, les porteurs mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un endroit où l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.
De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.
Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui donnent le nom de Gléhoué; et les Portugais, celui d’Ajouda.
Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des cases basses des nègres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort français.
On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef principal de l’endroit, sans lui demander d’_ouvrir les chemins_, c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves au départ. Car on entre librement au Dahomey, mais on n’en sort qu’avec une autorisation spéciale; et il arrive parfois que l’autorité locale vous ferme les chemins.
De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps à autre, on s’entend héler: c’est un décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l’on ne veut être retardé et ennuyé.
GRAND-POPO (nom indigène, Pla) est un assemblage de maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce soit une ville; c’est une peuplade qui se forma, comme les villages bâtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey, les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouche-du-Roi, large ouverture par où la lagune se déverse dans l’Océan.
AGBANANQUEIN, à gauche, sur la plage, mérite d’être signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers sauter à terre l’un après l’autre, et me menacer de me laisser là tant qu’il leur plairait. Le premier partit sous prétexte d’aller chercher de l’eau; le second l’accompagna; le troisième descendit pour les appeler, disait-il; le dernier tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de l’eau, je fus tout déconfit de les voir s’installer tranquillement, afin de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à repartir.
Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.
AGOUÉ porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les jours de l’importance, et tend à devenir le point central des petites républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.
La ville est bâtie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques réjouissances.
Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, Agoué est une véritable république, où chacun a sa part d’influence dans les affaires. Les délibérations importantes d’intérêt général ont lieu sur la place publique, devant l’assemblée du peuple.
La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges, mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Comlagan. Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à l’endroit où se trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.
Nom des cabécères d’Agoué:
1º Comlagan, fondateur d’Agoué;
2º Catraé, fils du précédent;
3º Agounou, cousin de Comlagan;
4º Toyi, qui régna de 1835 à 1844;
5º Kodjo-Dahoménou (1844-1846);
6º Hanto-Tona (1846-1858);
7º Coumin-Aguidi (1858-1873);
8º Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le 15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.
Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué sont:
Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil avec des habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore plus tard.
En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins trois. L’incendie ayant commencé chez une certaine Marcellina, on a conservé à ce désastre le nom d’_incendie de Marcellina_.
Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera mémorable. L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre de Pedro Codjo, nègre riche et influent, qui avait passé quelque temps au Brésil, où il apprit le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, et se retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des attaques multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée; mais elle se releva aussitôt, et ne quitta pas la défensive.
M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863:
«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise et le commodore lui-même, des ministres protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver à une conciliation: rien n’avait pu réussir. Quelques mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était possible, les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus m’absenter de Wydah pour ce voyage.
«Voici en substance mes négociations pour la paix. Le chef d’Agoué et, en général, ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles informations sur l’état des querelles, et j’acceptai la médiation qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de Petit-Popo n’a dans cette guerre que très-peu de part; il est presque neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées plus à l’ouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l’usage de tous ces pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des conditions impossibles: il voulait être maître d’Agoué et être indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la guerre, sans tenir compte de toute une ville qu’il avait incendiée. Les chefs d’Agoué, au contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer en paix. Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre caractère nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu’il refuse d’accepter un accommodement honorable et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée, et bientôt revenu de sa première impression, comme je le poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de serment, qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point provoqué; mais que se réconcilier était pour lui impossible. Je l’assurai qu’Agoué en ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs réunis; le principal d’entre eux promit, devant tous et au nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les poursuivre, parce qu’ils étaient tous, disait-il, de la même famille.»
Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.
Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse d’Agoué. Sur le bord de la mer, à l’endroit où se trouve la ville, le terrain est sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de l’autre côté de la lagune. Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi des vivres au Dahomey.
On trouve dans cette petite république les restes d’une peuplade détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.
Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend en pirogue, par la lagune; ou bien par la plage, en hamac.
PETIT-POPO existait déjà au dix-septième siècle, puisque les voyageurs anciens font mention d’une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme d’un État déjà constitué. Ses premiers habitants vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.
Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine de Petit-Popo ne regarde évidemment qu’un quartier de cette ville; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une existence et des intérêts propres. L’un de ces quartiers a nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent les noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte d’Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement à cet endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non à la ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du pays on l’appelle Plavijo, en prononçant le j comme en espagnol.
Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.
Nous terminerons notre voyage le long de la côte des Esclaves à Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. Je n’allai jamais plus loin vers l’ouest.
PORTO-SÉGOURO eut des commencements identiquement semblables à ceux d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans à Agoué; une partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.
Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870. Son avénement fut signalé par des vengeances et des exécutions d’une atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payèrent de leur tête l’influence dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son âme une profonde indignation.
Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette lagune est très-large; elle s’enfonce fort avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu’elle est aussi large jusqu’à sept ou huit journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec l’intérieur, elle présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.