Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 14 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre IX

ÉTAT POLITIQUE.

 

Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin d’être inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu’ils suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d’origine entre les deux races.

Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé par l’instinct de la sociabilité? Ses affections, ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale? En d’autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?

Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société; ses affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.

Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions étrangères. Aucun conquérant n’est venu jeter le trouble chez eux; aussi la société s’y montre-t-elle comme elle dut être partout dans ses commencements.

«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance à de premiers enfants; ceux-ci devinrent pères à leur tour, et c’est ainsi que se forma une suite de générations sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une espèce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que le premier père fut le premier roi.

«… A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la subordination à l’égard du premier chef se relâchaient; quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient plus étrangères les unes aux autres; la première innocence des mœurs s’altéra; l’orgueil, la cupidité, la jalousie commencèrent à semer le trouble et la division; on sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de famille il s’en rencontra qui, par leur âge, leur expérience et leur force, par ce talent de commander que la nature donne, fixèrent les regards et l’estime de leurs semblables, prirent sur eux de l’ascendant et en furent obéis. L’habitude consacra leur pouvoir, et la société civile commença. Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille, furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi que l’attestent les plus anciennes traditions.»

Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur l’«union de la religion et de la société». Il semble qu’il ait voulu peindre la constitution sociale des nègres de la côte des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une même enceinte, soumises à l’autorité d’un ballés ou roi de la maison; les ballés sont soumis aux oloris ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur obéit.

Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut être servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maître; les grands exercent la puissance sur elles[67].»

[67] S. MATTHIEU, XX, 25.

A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de même les peuples.

M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision[68]: «Le peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre.»

[68] Annales de la propagation de la foi, t. XXXVI.

Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même missionnaire signale l’influence prépondérante des prêtres, des idoles. Il développe trop bien l’ensemble du système gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole. «Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits États sont gouvernés à peu près de la même manière, et peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner les choses, on se convaincrait qu’_au fond il y a là plus de sagesse qu’on ne le croit ordinairement_.

«Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pèse sur toutes les têtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si l’on attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien de plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, n’en est pas moins enchaîné par les autres chefs particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune discussion; ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espèce d’oligarchie, qui seule a une existence dans une société si élémentaire.»

En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, pour n’avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires dans les fêtes des coutumes: nous avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin d’être tranquille sur le trône; nous avons dit aussi à quelles circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la terreur qu’ils inspirent.

Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés. Car, si «le premier père fut le premier roi», il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement et de justice, l’autorité sacerdotale ne fit longtemps qu’un avec lui entre les mains des patriarches. Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais ils se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientôt, leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal.

Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de cette période d’évolution. Les familles y sont réunies par groupes, sous la direction des ballés. Seulement, par suite du despotisme supérieur, ces rois de la maison ne sont que de simples patrons, sans force pour protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi et des féticheurs.

Le ballé appelle ses enfants ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci lui donnent le titre de père, babba. N’est-ce pas ce que Mgr D. Frayssinous a dit: «Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles.»

Au-dessus des ballés sont les chefs (oloris). Ceux-ci sont au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce qu’ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances qu’il exige d’eux sous forme de cadeaux. Leur position même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler d’exactions; leur cupidité les y pousse; et, quoique leur tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, elle n’en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.

Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions: ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière civile; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils ne soient pas aussi bien définis que chez nous.

Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour tous.

Le roi domine le peuple, les ballés et les chefs: riches et pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n’est les féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement d’autre contre-poids que l’autorité des féticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du poison.

Nous devons signaler à Abèokouta une espèce de société maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous, même pour le roi. Les ogbonis sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils ont leurs loges et leur mot d’ordre, couvrent leurs réunions d’un mystère impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils délibèrent sur ce qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au roi leurs arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à Abèokouta, le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les ogbonis y consentirent[69].

[69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L’initiation s’appelle le «mélange du sang». Tout nouvel initié se fait une légère incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. C’est là un pacte secret et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des signes particuliers.

«Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de cruelles répressions.

«Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée.»

(COURDIOUX.)

On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable à toute influence étrangère, en même temps qu’à la liberté d’action du pouvoir suprême.

La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S’il ne l’a point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en occupent guère; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point dans le paganisme.

Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans le maniement des affaires; il en fait son second (ékédji), son coadjuteur, qui se forme en même temps qu’il sert d’aide. Les chefs et les ballés ont aussi leur ékédji.

Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se fasse le ministre[70].» Aussi ne s’inspirent-ils que de leur cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans protester le roi s’abandonner aux excès de la tyrannie, tant que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le poison répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs. Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont toujours aux despotes, jusqu’au temps où le christianisme viendra éclairer l’intelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de servir ceux qui leur sont soumis.

[70] SAINT LUC, XXII, 25.

Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les païens anciens et modernes, Dieu étant déplacé et méconnu dans la pratique, la conscience étant aveuglée par des passions sans frein, tout est livré à l’arbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans l’exercice de leur pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.

En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants et aussi communs.

Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes. Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des remords; ils sentent le besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de légalité, en invoquant les coutumes.

Les coutumes, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis tiennent lieu de lois, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois clairement formulées: chacun est abandonné aux lumières de sa raison, lumières bien obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des passions.

On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a fait, il est d’usage. Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité de l’acte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande, tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition de ce qui s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à ne rien laisser à la discussion et à l’arbitraire du juge; cette perfection ne saurait convenir à la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du juge.

Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours restrictives: c’est le fait accompli de l’oppression érigé en principe. Une première fois, on a injustement condamné quelqu’un; dans la suite, semblable injustice rentre dans ce qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera sous le prétexte que c’est la coutume.

Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui conseillait de faire rédiger une espèce de code des coutumes. «De cette manière, disait-il, les blancs connaîtront les usages du pays, et ils s’y conformeront.—Cette mesure serait tout à fait impolitique, répondit le rusé vieillard; nous n’aurions plus occasion de vous infliger des amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire.

Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves: il tend toujours à l’oppression; il n’est enrayé dans sa marche que par les calculs de l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de ménagement avec les chefs, et les chefs à modérer les exactions à l’égard des ballés et du peuple; sinon, presque tout est livré au caprice.

Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des féticheurs dans la société civile.

«Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point à l’homme de domination sur l’homme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de peuples. On y voit des pères et des enfants, mais point de rois ni de sujets, point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il n’y avait que Dieu. On voit, par l’exemple de Caïn et de son descendant Lamech, qu’il n’avait point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun d’entre eux, même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être septante fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, même temporelle, du meurtre.»

[71] Livre III.

Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la force, il est tout naturel que ce pouvoir fut d’abord confié aux prêtres, représentants et ministres de Dieu dans la société; il est naturel aussi qu’on eut recours au jugement de Dieu. De là, les épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les prêtres présidaient.

A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont les féticheurs qui les font subir.

Il y a au moins deux espèces d’épreuves: les unes, afflictives, frappent l’individu qu’elles jugent coupable; les autres, simplement déclaratives, se bornent à prononcer sur la culpabilité ou l’innocence du prévenu.

Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par l’eau et par l’oricha. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs souvent frivoles. Un homme est-il accusé ou simplement soupçonné d’avoir commis un vol, il offre de se purger de l’accusation en buvant l’oricha. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui demande de boire l’oricha: boire l’oricha est une espèce de serment.

Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui qui la subit est entièrement à la merci des caprices du féticheur qui la fait subir.

Qu’est-ce que boire le fétiche? C’est avaler, sans la connaître, une boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger on court en s’abandonnant, les yeux fermés, à ces hommes sans mœurs et sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maîtres passés dans l’art de mal faire. Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent dans l’ombre et sous le couvert de l’oricha. Leurs crimes sont d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, du moment où tous les attribuent à l’oricha. Du prévenu que le féticheur empoisonne, on dira: «Il a bu l’oricha; l’oricha l’a tué.» Qui oserait faire le procès à l’oricha?

On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir l’épreuve dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis; ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois, prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et barbare. Écoutons le voyageur anglais:

«Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais, marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, se rendirent près du roi et de ses principaux ministres, qui tous jusqu’alors m’avaient comblé d’égards et de prévenances, et lui firent entendre que j’étais un espion du gouvernement anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on me verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du pays. Ces calomnies grossières eurent sur des esprits crédules leur effet ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait témoigné en une froide réserve d’abord et bientôt en hostilité déclarée. A la fin, tous les chefs réunis arrêtèrent de me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.

«Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une foule compacte d’habitants que le bruit de la chose avait instantanément rassemblés. Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de haches et de casse-tête. J’avais à peine pénétré dans la case du fétiche, qu’un des assistants me présenta brusquement une calebasse pleine d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant:—Si tu es venu dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire, elle ne te fera aucun mal. Comme il n’y avait pas à balancer, je pris mon parti sur-le-champ et j’avalai le breuvage sans hésiter; puis, regagnant ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet antidote, je n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve qui, presque toujours, est mortelle.

«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche m’avait épargné, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils répétaient sans cesse que j’étais protégé de Dieu, et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes de me nuire.»

Le noir coupable n’ose boire le fétiche; à l’appréhension du châtiment caché dans l’épreuve se joignent les terreurs d’une conscience troublée, et il redoute l’épreuve. L’innocent lui-même a tout à craindre d’y être exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle ne l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’_oloricha_ par ses cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa cupidité? l’_oloricha_ n’a-t-il pas quelque intérêt à se débarrasser de lui? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants pour le décider à faire mourir le prévenu? Ces pensées et bien d’autres encore inspirent une juste terreur au malheureux qui se présente pour boire l’oricha.

L’oricha, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque toujours l’épreuve est mortelle», presque toujours il ajoute à ses crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en lui tout sentiment humain, en sorte qu’il est bientôt dominé par le besoin de tuer. Cela le rend très-redoutable et très-influent sur des esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse sous la main du despotisme.

L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une partie de la lagune spécialement réservée à cet effet. Dans cet endroit, l’eau, dit-on, est sous l’influence de l’oricha; c’est pourquoi elle engloutit le coupable et laisse surnager l’innocent. L’oricha hantant ces parages, il est naturel qu’on en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards seraient peut-être par trop importuns.

A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu sacré situé dans le canal de Wémé, qui met en communication le grand lac de Nokhoué et la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité; les féticheurs seuls ont des habitations tout autour.

On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent à accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand on veut perdre le prévenu; qu’il y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile de rester longtemps immergés, en sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau ou rejeter à la surface ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver d’un accident.

L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la subissent; on ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée; l’accepter, c’est aller au-devant d’une mort à peu près certaine.

Un ancien gogan de Porto-Novo tomba dans la disgrâce du roi Mecpon, après avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le mande auprès de lui, l’accable de reproches et lui déclare qu’il lui est suspect. «Tu n’as qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en terminant. Si tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux vengeur de l’oricha. Va à Togbo; que l’oricha proclame ton innocence.—O roi, répondit le gogan, tu oublies que mon aïeul fut l’organisateur de Togbo; ce qui est mystère pour le peuple n’est pas un secret pour moi; je serais d’une simplicité bien naïve, si j’acceptais ta proposition.» Il refusa l’épreuve, et, pour fuir les effets de la haine du roi, il se réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à l’ombre et sous la protection du pavillon britannique.

Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, traitant de Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit contraint à la subir. Doué d’une grande énergie et d’une force peu commune, il sort une première fois sain et sauf des eaux de Togbo.

Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et on l’oblige à renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et d’abord on lui fit boire un breuvage dont l’effet devait être d’engourdir ses membres quand il entrerait dans l’eau. Le fétiche le tua!… Comment donc ne l’aurait-il point tué!

Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’ounchè de Porto-Novo nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais déclare seulement la culpabilité ou l’innocence du prévenu. Il n’en est pas moins terrible pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort. En réalité, ounchè fait office de témoin.

L’ounchè est une espèce de petite pirogue couverte de draperies qui retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument sur la tête de l’accusé, et l’on attend la déposition muette de ce témoin étrange. Après les pratiques et les invocations d’usage, l’ounchè se met en mouvement, mû par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, et l’ounchè vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, le fétiche le dénonce comme coupable; frappé par derrière, il est reconnu innocent.

On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse et à la supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres des féticheurs, beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disentils, vient à leur aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire».

Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement des pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans l’administration civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux olorichas, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi, quoiqu’ils n’aient pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre civil, les féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et les traitent avec voix prépondérante.

La police, chez les noirs de nos contrées, est admirablement organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro comme agents de la haute police. Après ce que nous venons de dire, on comprendra que l’on redoute ces policiers orichas.

Parlons des policiers profanes.

Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour (_bafin_, ibafin), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom d’_iwéffa_. Les autres veillent à l’ordre public.

Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les Européens sous la dénomination portugaise de moços, garçons, le soin d’assurer la tranquillité publique et de rechercher les criminels. Les moços reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires, informent l’affaire. Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans l’intérêt du chef dont il est moço.

«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi peu civilisés que ceux de la côte des Esclaves, il puisse exister une police quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nègres, et en particulier les Dahoméens, peuvent être comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est rare qu’un crime soit commis sans que l’auteur en soit bientôt découvert.

«Les moces ou domestiques des cabécères sont chargés de veiller à l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, gendarmes, geôliers et bourreaux.

«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les laris (officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun, si ce n’est la coupe particulière de leurs cheveux. Ils les rasent sur les côtés et tressent en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête d’un lari est réputé crime. Le premier lari du roi jouit de toute la confiance de son maître.

«Il existe sous le nom de zangbéto (_zan_, nuit, et gbéto, gens) des gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se répandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. L’un d’eux est enveloppé d’un grand manteau de paille qui le couvre complétement. A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses coquilles (_agathinès_) tenant lieu de grelots. Le zangbéto ainsi costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci, dissimulés derrière une muraille, font une musique charivarique, lui s’agite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient à sa place en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les zangbétos sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer pour venir garder la cité.

«Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent après huit ou neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher les incendies et les vols de nuit. Néanmoins les zangbétos ont la plus triste réputation: ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but d’obliger tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.

«Le grand avantage du zangbéto est peut-être d’arrêter les rôdeurs de nuit et d’éviter par là un grand nombre d’incendies causés par la malveillance ou par des vengeances personnelles.

«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est prudent à eux de se faire précéder d’une lanterne.»

Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi, soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage l’inculpé; car le roi ne manquera certainement pas l’occasion qu’on lui offre de manger. C’est un moyen de lui faire la cour que de lui fournir de semblables occasions.

Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie administrative: l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de profaner; l’_oiseau du roi_, qu’on ne saurait chasser sans crime; la vente de tel ou tel produit pour l’exportation, de tel ou tel poisson sur certaines places, etc., etc.

C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail. Vers six heures et demie, le moce d’un cabécère vint, de la part de son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi était retenu par le chef. «Mon maître te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous entendrez afin qu’il te rende ton ouvrier.—Qu’a fait mon ouvrier?» demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je ne le donne à deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je m’exécute immédiatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il répondu, est monté sur un arbre près de la maison de mon maître.—Qu’allait-il faire sur cet arbre?—Prendre des feuilles pour faire un remède.—Quel crime y a-t-il donc à cela? l’arbre est-il fétiche? explique-toi vite.—L’arbre, je te l’ai dit, est près de la maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort heureusement cette femme n’était pas dans la cour au moment où ton moce était sur l’arbre, et il ne l’a point vue; s’il l’avait vue, il serait envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est grave, mais mon maître en ta considération étouffera l’affaire.»

Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer quelque chose, sous forme d’amende ou de cadeau: il ne fallait pas être bien au courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je n’étais pas d’humeur à me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire à ton maître que je connais un chef dans la ville capable de régler le différend; je connais le Yévogan, tandis que ton maître m’est inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai d’aller informer le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire rendre mon ouvrier à la liberté. Le pauvre garçon dut attendre jusqu’à quatre heures du soir qu’on jugeât à propos de le laisser sortir; encore lui fit-on subir de dures admonestations.

Les pénalités en usage parmi les noirs sont: la mort, l’emprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan).

Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation de la loi, l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la volonté du supérieur est juste, l’homme raisonnable l’accepte sans peine; mais lorsque cette volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la repoussent, et l’inférieur ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le premier cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir; dans le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre les sujets à ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont nécessaires aussi pour déterminer ceux qu’une conscience engourdie ne pousse pas à la pratique du bien. Dès lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme, comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus fréquentes.

Nous l’avons déjà dit: dans le paganisme, et par conséquent chez les noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du souverain, celle des chefs et celle des maîtres, l’autorité à tous les degrés est arbitraire, parce qu’elle n’est pas dirigée par la conscience. Aussi, elle a besoin de s’imposer par la violence, et le maître est toujours armé du fouet, et les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés en prison, etc.; et le souverain préside sans relâche aux exécutions… ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques ne suffisent pas à ses désirs.

En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les meurtriers, les traîtres, les adultères, les incendiaires et les voleurs. Les prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à moins qu’on ne les réserve à l’esclavage.

On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres auraient été exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus encore que le fétiche, sont sensibles à l’appât des cadeaux. La vue d’un cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de mort n’est pas même commuée: on néglige complétement d’y faire la moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire qu’on exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable substituer une victime à sa place. Alors l’innocent paye pour celui qui a commis le crime: l’esclave, pour le maître; l’enfant, pour les parents…

La peine de mort n’est pas la même partout: elle varie, chez les noirs aussi bien qu’en Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A Agoué et dans les Popos, il y a des cas où l’on empale le condamné; presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de l’assommer, de l’étrangler… Souvent, avant de lui donner la mort, on le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les entrailles ou la poitrine…

Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il assista à Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, ensuite on planta en terre le pieu qui avait été l’instrument du supplice, enfin on alluma un grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rôti à petit feu, détournait la tête lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il passa plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on buvait, et l’on dansait autour de lui.

On le voit: je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans les mœurs des nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, en dévoilant la vérité. Et si l’on m’objectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me dire si nos pères, les Gaulois, ne commettaient point de semblables atrocités; si Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène ou de jeter les chrétiens aux lions.

La prison! «Dans l’antiquité et bien longtemps encore dans les temps modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction, mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient enfermés dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença de s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle Bachelet[72]. En traitant la question à un autre point de vue qu’au point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans l’antiquité et partout où le christianisme n’a pas fait sentir ses bienfaisantes influences, la prison est et sera considérée… Après ces déclarations, je puis parler sans ambages.

[72] Dictionnaire des lettres, des beaux-arts…

A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou 3 mètres, un peu moins larges, creusés en terre, sans fenêtres et sans jour. Là se trouvent pêle-mêle plusieurs détenus, enchaînés, couchant dans leurs ordures, à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon d’infortune qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au cou un collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe par un trou du mur et est fortement attachée au dehors. On peut, de l’extérieur, tirer la chaîne vivement, et le prisonnier est étranglé, sans s’être douté du danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont tenus dans l’isolement; que la nourriture leur est distribuée avec parcimonie; qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, «la prison n’est pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de vengeance». Puisse le christianisme modifier bientôt ce lamentable état de choses! puisse-t-il bientôt régénérer le noir!

Le fouet et les amendes sont les moindres châtiments.

A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; c’est ce qu’en style du pays on appelle manger. Les chefs, toujours avides, ne laissent passer aucune occasion de manger, et, si l’occasion ne s’offre pas d’elle-même, ils mettent tout en œuvre pour la soulever.

Le kpachan est le châtiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent payer des amendes. On appelle kpachan une lanière de cuir d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, une houssine, un fouet quelconque. Les nègres ont une manière de s’en servir qui rend encore plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et vifs, en traînant le kpachan sur le corps. Au premier coup, la peau part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur ricane avec ceux qui l’entourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du supplicié.

La torture du kpachan est souvent infligée pour obtenir des aveux d’un prévenu ou d’un homme simplement suspect. Le maître a-t-il été volé, la coutume l’autorise à jeter dans les fers les gens de sa maison et à les fouetter pour leur arracher quelque révélation.

Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs païens, alors qu’elle a été en usage chez nous jusqu’en 1780. Mais plutôt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le faisait à Paris; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la question sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres d’un feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en Bretagne.

L’_impôt_, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir les dépenses des services publics; il n’est pas, non plus, proportionné aux revenus de chacun. En matière d’impôt comme dans tout le reste, l’arbitraire du roi et des chefs est la règle, leur intérêt est le but vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi et les chefs exploitent le pays pour leur bénéfice privé. C’est l’égoïsme païen qui rapporte tout à soi.

On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du commerce: huile de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en guise d’impôts, payent des droits d’importation et des cadeaux. Ces revenus ne sont pas les revenus de l’État, mais les revenus du roi et des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de tout ce qui leur plaît: passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espèce de pillage bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison, d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de l’expédier à la capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus; mais, en l’année 1861[73], le roi voulut y revenir. Il y a près d’un mois, un dimanche matin, je vois un grand nombre d’habitants apporter dans le fort toutes sortes d’objets: des provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de la poterie, etc.—Pourquoi ce déménagement général? C’est que, ce jour-là, on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux qui furent assez heureux pour déposer leurs effets dans l’enceinte inviolable de notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres.»

[73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.

Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de la fête des coutumes; ils sont aussi perçus par les onibodés. Onibodé veut dire, en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui a,—_ibi_, sa place,—odé, dehors). Ce nom convient bien à ces collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune; ils regardent partout où peuvent passer les produits divers.

On traduit mal onibodé par décimère: ce dernier mot suggère des idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la réalité des choses.

Les onibodés sont d’une exigence outrée. Leur personne étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser passer, s’ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien d’onibodés il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les rencontrait qu’à l’arrivée et au départ! mais on les trouve partout. A peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous réveillent: «Voilà l’onibodé!» Au milieu de la nuit, «l’onibodé!» Avant la première lueur du jour, encore «l’onibodé!» Terrible allié des moustiques, l’onibodé semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser aucun repos.

La propriété souffre, comme les personnes, du caractère despotique de l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les nègres qu’on voit l’autorité se déclarer seule propriétaire du sol. En Grèce, cela existait déjà, et Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de législateur, que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre famille, et votre famille entière avec ses biens comme appartenant encore plus à l’État.»

[74] Lois, l. XI.

Au Dahomey, le roi dit: «L’État, c’est moi; je suis seul maître, la propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets peuvent posséder; ils possèdent, en effet, utilisant les produits spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés libres; mais ils possèdent et ils exploitent, sans autres titres que la tolérance ou la permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul que la chose est à lui en propre.

Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite de l’impuissance où sont les sujets de donner, en prix, quelque chose qui soit à eux. Le roi donne. Lorsque, par donation, il cède une portion de terrain à quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il complétement à ce terrain? Nul n’osera le lui demander. Du reste, il semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque bien auquel il ne pourrait pas toucher.

Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété. Mais, d’après les coutumes du pays, il peut défaire ce qu’il a fait et reprendre ou donner à un second ce qu’il avait d’abord donné au premier. En d’autres termes, il ne cède pas son droit de propriété, il ne cède que l’usufruit.

Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce de res nullius dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir même simple possesseur. Celui qui cultive ce terrain n’en est que le détenteur. Or, si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la détention! Le jour où il plaira au roi de disposer du sol, le cultivateur n’aura pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses labeurs.

En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. Cependant, le despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu près reconnue et constituée. A Porto-Novo, État djédji comme le Dahomey, on a vu le roi payer à ses sujets des terrains qu’il prenait pour lui-même. Chez les Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement acquise.

Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons dire s’applique en général à toute la côte des Esclaves.

Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent pas les mêmes conséquences.

1º La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit de donner ou de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s’il le veut, en revendiquer la possession.

2º La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets qui s’y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au sol d’un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur, même quand il n’a pas mentionné de réserve en vendant.

Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que j’avance par un fait.

En 1874, M. Planque, supérieur non résidant de la Mission des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de fonder une résidence à Agoué, petite république mina, à l’ouest du Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation à la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec l’habitation, régulièrement achetée par cette maison, l’agent de M. Fabre vendit un terrain attenant acquis par donation.

Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous installâmes comme nous pûmes dans l’étroit local qui nous était destiné, y cherchant tant bien que mal l’espace suffisant pour faire l’école et soigner les malades.

Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la bienvenue, nous vîmes un certain Kouasi-Gazouzo, cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première fois: «Le terrain attenant à ton habitation m’appartient; je l’ai donné à la maison Fabre, et je te le donnerai.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je l’ai donné à la maison Fabre, et je puis te le donner.»

Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas illusion sur l’intention de Gazouzo: évidemment il voulait soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer tout ce qu’il pourrait. J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en considération; il m’écrivit froidement: «On a l’air de vous faire des misères pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n’est pas sérieux.»

Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui; en même temps, il se déclara propriétaire du terrain. J’en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait, voici la position: d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre n’a pas eu le droit de vendre; donc, le terrain n’est pas à nous, qu’on nous y tolère ou non pour un temps plus ou moins long.»

Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les nègres n’attendirent pas que M. Planque, résidant à Lyon, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les lois locales eurent leur effet, avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l’affaire en France.

Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne peut guère s’attacher qu’à sa ville; là seulement il est chez lui; pour lui, la ville, c’est la patrie; en dehors de la ville il n’a rien en propre: le champ qu’il cultive n’est qu’un lieu d’approvisionnement (oko), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage; c’est l’_igbè_, le fourré, le désert, le res nullius.

Chaque chef de famille ou ballé a plusieurs cases.

La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle s’élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent, qui sert de salle de réception ou de palavres.

Puisque le mot de palavres est tombé de notre plume, parlons-en, avant d’abandonner la peinture de l’état politique des noirs.

Au lieu de palavre, les Nagos disent oran, affaire, contestation, démêlé. Les Portugais ont traduit par palavra, probablement parce qu’on dépense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nègres. De palavra, les Français qui sont à la côte occidentale d’Afrique ont fait palavre, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de quelques voyageurs.

On fait palavre, pour discuter les questions d’intérêt public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le ballé siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs moces, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de ses laris, quand il veut prendre ou communiquer une décision importante, ou bien lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les blancs, dans les villes où il y en a.

Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on décide dans une palavre s’il est opportun de l’autoriser, à quelles conditions on lui ouvrira les chemins, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.

Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir la foule, on se réunit sur la place publique; en certains cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.

On convoque le peuple en battant le goungoun, petite clochette en fer dont se sert le crieur public pour réclamer l’attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps impunie.

Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de la palavre. On se range auprès du président, par ordre de dignités; on s’assied… par terre; la palavre commence.

Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent, gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!—oh!_» (non!) de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les apparences d’une dispute des plus animées.

Daké! (Silence!) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur prend la parole. Il s’interrompt par moments pour dire à ses auditeurs: «_Ogbo?_ avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_ oui!» Ou bien ils relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.

Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur acho. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on compte en chuchotant.

Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce tas représente des piastres de cauris ou des galons d’huile; le second, des pièces d’étoffe, etc., etc.

Les palavres fournissent aux noirs l’occasion de montrer leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner l’apparence de l’équité à leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences, les proverbes, les dictons.

Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des monologues à haute voix.

Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On ne l’admet pas toujours à parler directement au roi. Un des laris reçoit les communications et les transmet au souverain, dans l’intérieur du palais. Ce mode de palavre n’est pas bien sûr: le lari peut parfaitement ne rien dire au roi et décider lui-même l’affaire comme il l’entend.

Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un certain Togonou, à Porto-Novo; nous pourrions dire comment, s’étant constitué maire du palais, sous le règne d’un roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d’ivresse et expédiait lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un alo qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne manque pas d’y faire appel aux sentiments de la nature.

«Mon alo a trait à un homme qui épousa deux femmes. La première n’eut pas d’enfant; la seconde, appelée Réré, en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.

«Cependant, l’iyallé[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, cette même iyallé fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.

[75] Première femme.

«A son retour, la mère cherche partout; elle cherche en vain: son enfant est perdu.

«L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se mit à chanter. Il disait:—_Réré o! Réré!_ j’ai tué une pintade: agba mi réré[76]; celle qu’on a crue enceinte ne m’a pas conçu, agba mi réré; celle qu’on a prise pour ma mère ne m’a pas enfanté, agba mi réré.

[76] Refrain.

«La mère court prendre son enfant. L’iyallé se récrie:—C’est mon fils, dit-elle. Et l’enfant:—Non, non! tu m’as volé, pendant que ma mère était à la foire.

«On saisit le roi de l’affaire; on fait palavre. Toute la ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant de répéter son chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète son chant dans les mêmes termes.—Voyons, dit le roi à l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta mère. L’enfant se lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.

«Pressée de confesser la vérité, l’iyallé dit avec confusion:—C’est vrai! je l’ai volé. Et le roi:—Qu’on la prenne, dit-il, et qu’on la mette à mort; qu’on porte ma sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville.»