Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XXI
GUERRE ET GUERRIERS AU DAHOMEY.
Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire fortement constituée: il passe pour un des États les plus puissants de l’Afrique. Or, lorsqu’on l’étudie avec quelque attention, on a lieu de s’étonner qu’une semblable opinion se soit accréditée au point de trouver place dans des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.
A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey peuvent, en effet, indiquer un État puissant, ayant sur pied un effectif considérable de troupes. Le Dahomey a été occupé en des guerres incessantes; il a fourni pendant longtemps des milliers de nègres à la traite, dont il fut le foyer le plus actif. Les négriers en s’y présentant étaient assurés d’y trouver leur chargement complet à bref délai, tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres points, sans pouvoir compléter leur cargaison de marchandise humaine. Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit: Un État qui a toujours ainsi abondance de prisonniers à vendre est certainement un puissant État: le Dahomey fournissant au commerce plus d’esclaves que les autres États, est plus puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de ce petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir attribuer qu’une population approximative de 200,000 âmes, et auquel on ne saurait raisonnablement en supposer plus de 300,000.
La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le Dahomey est habituellement en guerre, Abèokouta, possède une population égale à celle de tout le royaume ennemi: ce n’est donc point par le nombre que celui-ci l’emporte. La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des Dahoméens? Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc la supériorité du Dahomey? Quelle est la cause des avantages qu’il a eus sur ses voisins, depuis Tacoudonou? avantages qui lui ont acquis sa renommée de grandeur et de puissance extraordinaires.
Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question, que la réponse nous montrera sous son véritable jour le pays que nous étudions.
La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation du Dahomey. Ce royaume est entouré d’eau presque de tout côté. La seule partie découverte est le nord: c’est la voie unique par laquelle les Dahoméens se lancent sur leur proie, et par où ils pourraient être attaqués; en sorte qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à craindre d’être attaqués par derrière; comme aussi, en cas de retraite, ils seraient abrités par les fortifications naturelles qui servent de limites à leur pays.
Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient les Manhis. Les derniers débris de cette tribu sont allés chercher un asile à Agoué, sur la côte, où ils conservent leurs idoles, leur culte, leur caste sacerdotale, leur langue et leurs usages au milieu des Minas.
Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, par son attitude énergique et fière, aussi bien que par les avantages de sa position, impose au Dahomey une prudente réserve dont il n’ose se départir. Ce pays, situé par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par 7° 20′ de latitude nord, est défendu naturellement contre les incursions des étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts. Au surplus, les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides et endurcis à la fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les chasses fréquentes qu’ils font du côté du Dahomey leur servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à chasser le gibier.
Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes chez ce peuple de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si vigilants et si braves que les Dahoméens ne sont plus tentés, depuis lors, d’aller chercher fortune dans les terres d’Atakpamé. Gréré a été maintes fois provoqué par les bravades des Atakpaméens: il demeure sourd à leurs insultantes provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter avec eux sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses succès ailleurs.
On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya d’Atakpamé à Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et lui fit dire: «O roi puissant, viens donc ici guerroyer. Ton père fut malheureux dans son entreprise contre nous; tu ne peux supporter plus longtemps la honte de sa défaite. Viens! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te donnera à boire le long du chemin.» Gréré ne répondit pas à l’invitation.
C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes dévastatrices. Il trouve dans les Egbas un peuple facile à exploiter, parce que les divisions intestines furent longtemps pour eux une cause de faiblesse qui les a voués à la rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas jouissent chez eux d’une grande liberté; ils s’attachent au sol par la propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, ils ont peu de goût pour les expéditions militaires, et ne songent à prendre les armes que pour repousser une attaque ou pour venger une injure.
La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas autrement. Les Dahoméens sont remuants et tracassiers: ils oppriment facilement leurs voisins, parce que ceux-ci sont paisibles et inoffensifs, quoique braves et forts.
De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle? Des royaumes d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au commerce, dont les habitants, par conséquent, menaient une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils encore aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles? Le pays des Egbas, habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à tout autre chose qu’aux surprises de l’attaque et aux aventures du pillage.
Qui tient le Dahomey en échec? Le peuple d’Atakpamé, qu’il rencontre toujours sous les armes, et aussi les populations (_si faibles soient-elles_) qui sont protégées contre un coup de main par la lagune: Popo, Ahouansoli, Afatonou…
Depuis quelques années, Abèokouta lui barre le passage au nord-est. Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas résiste tous les ans aux assauts du Dahomey. Peu s’en est fallu, deux ou trois fois, que le monarque dahoméen ne fût pris.
«Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, qui sont une branche de la famille nago, étaient, depuis bien des années déjà, victimes des razzias des tribus voisines, et fournissaient ainsi à la traite un nombreux contingent d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820, une partie de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages pour se réunir et se défendre contre de nouvelles attaques. Ils choisirent, comme point de ralliement, un immense rocher qui surplombe au centre de masses granitiques; et le nom d’Abèokouta, qui veut dire sous les rochers, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple; mais elles emportaient avec elles l’amour des lieux qui les avaient vues naître, et, tout en se groupant pour la défense commune, chacune d’elles conserva son nom. La ville d’Abèokouta se trouve ainsi partagée en quartiers qui portent les noms des villages abandonnés; chaque peuplade a même gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux nuances de son dialecte.
«Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser autour de la nouvelle ville un fossé de trois mètres de large et d’autant de profondeur, au bord duquel on éleva un mur en terre, épais de cinquante centimètres, haut de deux à trois mètres. De petits trous ronds, percés de distance en distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne connaissent pas les premiers éléments des angles saillants et des angles rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir le pied des courtines et de toutes les lignes de défense. Ils plantent des buissons au bord des sentiers tortueux qui mènent aux portes: ces buissons servent à abriter les défenseurs quand ils veulent empêcher les assaillants d’approcher.
«Le circuit d’Abèokouta présente un développement de 35 à 40 kilomètres, le tout enfermé dans les fortifications dont j’ai parlé… On donne à Abèokouta plus de cent mille habitants. Pour qui voit cette ville du haut de son rocher, pour qui en a visité les différentes sections et observé les foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît nullement exagéré[112].»
[112] BORGHÉRO.
Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites en moins de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants périrent par le fer et par le feu; des milliers furent réduits en esclavage et vendus aux négriers; ceux qui purent échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier sous les rochers.
Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté énergiquement aux attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient sans doute s’ils pouvaient prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, à cause des dispositions malveillantes du Jébou, d’Ilorin et d’Ibadan, ennemis terribles, dont ils ont tout à craindre.
Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux succès des Egbas:
Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après un combat acharné de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le champ de bataille près de dix mille morts, c’est-à-dire les deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey lui-même fut sur le point d’être pris: il ne dut son salut qu’à une méprise de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits magnifiques, on le prit pour le roi; et celui-ci, grâce à cette circonstance, put se dérober aux poursuites dont il était l’objet et se sauver.
En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent que jusqu’à Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et Aïbo le 13 du même mois.
Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer devant Abèokouta.
Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant échec aux troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en désordre; ils les poursuivirent même jusque sur leur propre territoire, et leur firent subir des pertes considérables. Les Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite tumultueuse; car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur manqua, lorsqu’ils se replièrent en arrière.
Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. On n’eut pas plutôt signalé leur présence, qu’elles se retirèrent à la faveur de la nuit: la petite vérole avait fait de grands ravages dans le camp, et l’on abandonna, gisant sur le sol, un grand nombre de morts et de mourants.
L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey. Aussi, quand on étudie son organisation militaire, on découvre sans peine les traits distinctifs d’une bande armée pour le brigandage.
Dans la bande dahoméenne, nous trouvons des chefs tels qu’il les faut pour des razzias habilement conduites: le gogan, ou chef des bouteilles; le sogan[113], chef des chevaux; le chef des cabris… Ces noms indiquent assez les attributions spéciales de ceux qui les portent; on ne les nomme ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de centraliser chaque chose qui peut augmenter le butin: bouteilles, chevaux, cabris…, etc.
[113] Go, bouteille, et gan, chef; so, cheval, et gan, chef.
Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs ordres, forment le personnel administratif. Ce personnel administratif se rattache à l’armée proprement dite, et montre le caractère véritable des expéditions entreprises tous les ans par le Dahomey. Le Dahomey ne combat pas précisément des ennemis: il pille. On ne doit pas s’imaginer qu’il se trouve constamment engagé dans des guerres légitimes, ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter de nouvelles conquêtes: sans motif et sans déclaration de guerre, à la façon des brigands, il tombe à l’improviste sur ceux qu’il appelle ses ennemis, et qui ne sont en réalité qu’une proie qu’il convoite. Aussi, il choisit son temps: mars et avril sont l’époque la plus favorable à ses desseins, et les dates que nous avons notées plus haut nous reportent à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre dans un but de conquête, pour venger une offense, pour obtenir l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un grief, il ne lui serait pas loisible de choisir son temps et de reprendre la lutte annuellement.
J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent en relief le caractère des expéditions dahoméennes, en même temps qu’ils expliquent la multiplicité de ces expéditions. Le Dahomey est moins un État militaire puissant qu’un peuple de pillards bien organisé, et protégé dans son repaire par la nature elle-même.
Parlons maintenant de l’_armée proprement dite_. Elle se compose: 1º des troupes régulières permanentes; 2º des contingents soumis au service uniquement en vue d’une expédition projetée, et qui forment en quelque sorte une espèce de réserve.
1º TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.
Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de Dahomey a des troupes régulières permanentes: il a les amazones et les soflimatas, deux corps qui sont la bande du roi; véritables corps de discipline dans lesquels on enrégimente ce qu’il y a de pire parmi les femmes et parmi les hommes du royaume.
Une femme est-elle surprise en adultère; se rend-elle insupportable par son humeur acariâtre, par son caractère indocile, sa rudesse, sa dureté? On la donne au roi, qui, lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait une amazone.
Les soflimatas se recrutent de la même façon; seulement ce sont des hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce qu’il faut pour réussir dans le brigandage. Du reste, on les forme bien au rude métier auquel ils sont destinés. Qu’on en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en avoir été témoin oculaire.
«Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, le roi me fit appeler à la place d’armes, pour assister au spectacle vraiment merveilleux que les guerrières voulaient me donner, afin de me montrer leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt, vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de lui; puis, me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les préparatifs militaires.
«Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes, sur quatre cents mètres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin et parallèlement au talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale longueur, avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. Les deux versants de la toiture étaient couverts d’une épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes. L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont l’assaut aurait coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient, pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines, descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par l’ennemi, elles devaient, au troisième assaut, remporter la victoire et, comme gage du succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa main le prix de leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous la première des vertus.
«Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition entre dans sa première phase. Toute l’armée examine la position de la ville à prendre; on s’avance courbé, presque rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi; les armes sont baissées, et le silence est rigoureux.
«Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières ont encore leur coutelas fermé.
«Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille devant le front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d’épines, le traversent, bondissent sur la maison également d’épines, en redescendent comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout avec une telle précipitation que l’œil a peine à les suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines avec la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus.
«Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le sommet de la maison, une guerrière qui était à l’une des extrémités tomba sur le sol d’une hauteur de cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise; d’autres guerrières excitaient son courage, quand le roi survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle se relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres, et remporte le premier prix. Impossible de rendre la scène dans son ensemble.»
Avec de semblables exercices, impossible de ne pas devenir brigand consommé, prêt à toute espèce de coup de main, et ne reculant devant aucun péril. Au demeurant, l’hésitation serait punie de mort. La crainte de tomber sous les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes.
2º CONTINGENTS DE RÉSERVE.
Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout homme est soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les rangs de l’armée. Elles sont employées au transport des munitions et des vivres; et souvent elles se jettent dans la mêlée, prenant une part effective à l’action. Armées d’une petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font ainsi des prisonniers; autre manœuvre qui dénote la razzia.
Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa bande qu’il organise et qu’il dirige.
Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à entrer en campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours dans un détachement réel de toutes choses. De leur richesse, de leur prospérité, de leur bien-être, il n’en a de souci que pour les entraver et les détruire. Il ne veut pas qu’ils soient attachés au sol par une agriculture rémunératrice; c’est pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le commerce et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec trop d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne peuvent produire que ce qui est nécessaire à la consommation et aux besoins du moment. On ne dépasse point ces limites sans se heurter à des usages restrictifs, à des prohibitions non moins arbitraires que tyranniques.
La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey; on n’y peut même jouir sans souci de la médiocrité dorée dont parle le poëte. On n’y tolère qu’une médiocrité exempte d’attraits pour les sujets, et incapable de créer au roi des soucis ou des embarras.
Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture, l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur à la lutte et au pillage. En en étouffant le progrès, le premier signal trouve les hommes sans liens qui les retiennent. Que de difficultés à surmonter, au contraire; que de résistances à réprimer, si le peuple était retenu par les appâts du lucre et du bien-être!
Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, se fait de la valeur guerrière une tout autre idée que celle que nous en avons, ou qu’en ont les amazones et les soflimatas, ces héros de l’attaque et du coup de main. Il ne la fait point consister à regarder en face, à attaquer de front un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité, à charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage dans leur résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui, comme ses voisins, comme les Egbas et les guerriers de Porto-Novo, par exemple; il n’ambitionne pas par-dessus tout l’honneur de rapporter en triomphe la tête de l’ennemi qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a plus à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir saisir la proie en évitant de la déprécier; ne point blesser les prisonniers que l’on fait, et en faire beaucoup de la sorte; en un mot, capturer et ne pas avilir le prix de la capture: telles sont les principales qualités dont s’honore le soldat dahoméen.
Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des coutumes ceux qu’ils ne réservent pas à la traite et à l’esclavage, mais encore ils refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares succès, digne prélude d’immolations plus barbares encore.
Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée active, disons un mot de la STRATÉGIE.
Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et expressive, empreinte d’une férocité digne de lui: «_Ma maison est découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes victimes ont blanchi; les crânes dénudés qui ornent mon palais ne suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes!
Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que le palais est une vaste enceinte de maisons, de près de trois kilomètres de contour, couronnée autrefois de crânes humains.
Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre à Abomey.
La campagne est ouverte. Où va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les brigands se gardent bien d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre: aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils tendent. Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil à leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque et du danger.
Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois et les taillis; la nuit, ils glissent dans l’ombre, avancent sans bruit, évitant d’éveiller l’attention. Cependant, ils surprennent les ouvriers imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un échappe et aille jeter le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on a quelque chose à craindre, on se tient coi, et on laisse passer.
Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être ravagé. Elles attendent pour l’attaque décisive d’avoir affaibli l’ennemi par des prises répétées. Lorsqu’elles ont assez capturé au dehors, elles se disposent à l’assaut. Le Mingan et le Méhou se séparent, divisant l’armée en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée d’assaut et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et les soflimatas montrent ce qu’ils sont: des chenapans armés pour mal faire. En même temps qu’ils répandent le tumulte et la terreur partout autour d’eux, les bandes de la réserve opèrent la razzia.
Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits de la campagne, de même qu’il avait signalé le départ. Voici des échantillons de ces hymnes guerriers:
AVANT LA CAMPAGNE.
1
C’est la guerre: aux armes! Resterons-nous sans tirer le fusil?—Non! le tafia ne se peut changer en eau! le pitou[114] ne se change pas en eau!
[114] Pitou, espèce de bière du pays.
2
Voici le jour! réunissons-nous. Ce jour est le bon! Ceux qui sont morts ont noblement terminé leur carrière; nous, nous irons voir les lieux où ils sont tombés.
3
Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra; elle viendra, la mort! Il n’y a que la pierre qui puisse dire: «Les rochers des montagnes ne meurent pas.»
AU RETOUR.
1
Le feu est ardent: le feu n’arrête pas le forgeron, il ne l’empêche pas de forger.
2
Le feu petille: le feu n’effraye pas le forgeron, il ne l’empêche pas de forger.
3
Acaba a détruit Jahasé; il a exposé comme trophée le tam-tam que Kpolou battait.
4
Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom d’_épée qui se jette dans la mêlée_.
5
Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme: le tam-tam chante victoire au danseur.
Nous voici de retour!
N. B.—Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.
*
La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé des chants du soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister au spectacle d’hommes en armes, s’agitant, pirouettant et faisant des saluts militaires. Ces fusils que l’on porte en sens divers; ces épées nues qui se meuvent avec dextérité au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air; ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions: toute cette mêlée forme un tableau dont il est difficile de donner une idée.
Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de ces vives évolutions, les soldats tournent leur fusil contre lui, et portent sur sa tête ou sur sa poitrine la pointe de leur épée, tandis qu’ils passent auprès de lui en tournoyant.
Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, deux strophes sur trois tendent à mettre dans l’âme des combattants, non l’amour de la patrie (il n’en est pas question), mais le mépris de la mort. Quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils disent, ces guerriers ont encore des appréhensions, fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement d’amulettes, que la superstition leur représente comme des préservatifs: ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine, autour des reins, aux jambes, aux pieds, partout. Certains tiennent à la main et agitent devant eux une queue de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin de chasser et de faire dévier les balles ennemies.