Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 21 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre XIV

ISLAM ET CHRISTIANISME.

 

Protégée, au nord et à l’est, par le Niger; à l’ouest, par un réseau de montagnes; au sud, par l’Océan, la côte des Esclaves demeura longtemps isolée des autres peuples. Aussi la langue et les usages s’y sont conservés purs de tout mélange hétérogène, ou à peu près.

Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même temps que les missionnaires protestants et catholiques arrivent sur la côte.

 

ISLAMISME.

Les Foulahs[93] ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs de l’islam parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs seulement par la couleur et les usages, mais encore et surtout par le caractère. Leur énergie contraste avec la faiblesse de volonté des noirs; aussi, dès qu’ils sont en contact avec eux, leur instinct les porte à la domination.

[93] Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls d’Égypte.

D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.

Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le Soudan, aux dépens des nations de race nègre. «Au commencement du dix-neuvième siècle, Ahmadou-Labbo fonde un État poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou. Tombouctou finit par lui être soumis.» (FAIDHERBE.)

Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur la rive droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de tribus pastorales. Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels ils payaient des redevances, ils devinrent sédentaires, et bientôt refusèrent de se soumettre à un roi infidèle (vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et forma un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman; car foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes en Afrique. La population actuelle de cet État ne s’élève pas à moins de 300,000 âmes; la ville seule d’Ilorin en renferme 100,000 au moins. C’est un mélange de Foulahs, de Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont des chefs de leur nation; mais ils ne forment plus que la plèbe, tandis que les Foulahs dominent et constituent la caste patricienne du pays où ils se sont fixés en maîtres.

Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs proclamèrent la guerre sainte aux infidèles du voisinage. Ils eurent quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive qu’après avoir éprouvé plusieurs défaites de la part des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est pas moins actif pour cela; il s’exerce d’une autre façon, par le ministère de leurs aloufas ou marabouts.

L’_aloufa_ est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé du turban, il chausse des sandales, se drape superbement dans son éwou, et porte habituellement des armes: tantôt le sabre, tantôt le fusil. Il sort souvent à cheval, accompagné d’une nombreuse suite. Tout cet appareil, ainsi que son maintien grave, en imposent au nègre païen. Celui-ci se sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien pénible, puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie et la volupté.

Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les lettres de l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. C’est à peu près tout ce qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, en fait de lecture et d’écriture.

Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui n’est pas l’islam: terrible disposition qui empêche l’esprit et le cœur de s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en face de la révélation, ignore, mais il ne ferme pas les yeux à la lumière, de parti pris. Le musulman, au contraire, est dans la résolution bien arrêtée de repousser toute doctrine étrangère à la sienne. Il n’examine pas; il n’écoute même pas. Impossible de le convaincre! Impossible de raisonner avec lui! On perd son temps et sa peine en discours inutiles.

Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme oppose à la diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence prépondérante. Or, chaque jour, il fait des progrès nouveaux; et les chefs païens, alors même qu’ils ne se font pas musulmans, laissent les aloufas prendre sur leur esprit un énorme ascendant.

Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par le fanatisme religieux. La confection des amulettes, ou tira, est pour eux une source de gros bénéfices. La tira est un papier sur lequel sont écrites quelques paroles du Coran. Ce papier est enveloppé dans un morceau de cuir ou d’étoffe. Des cordons fixés à l’amulette permettent de la suspendre au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un charme, comme l’_ondé_ des païens.

 

MISSIONS PROTESTANTES.

En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées qui bordent le Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, afin de tourner les indigènes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infâme des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but l’«_expédition du Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)

Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais et suivi par les ministres protestants. Ministres et gouvernement trouvèrent des auxiliaires dans les nègres libérés, originaires des contrées que l’on voulait exploiter, et anglicanisés de longue main à Sierra-Leone.

En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves afin d’étudier la possibilité et l’opportunité d’une mission anglicane dans ces contrées. Les affranchis de Sierra-Leone favorisèrent des démarches qui devaient les ramener dans leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à Abéokouta. Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la côte en 1845. Quand ils débarquèrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce contre-temps les retint à la côte; ils s’établirent d’abord à Badagry, et ne pénétrèrent dans l’intérieur que l’année suivante.

De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations: à Abéokouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en 1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé…, etc., etc. Ces développements rapides s’accomplirent grâce au concours de maîtres d’école pris parmi les indigènes; mais l’œuvre eut à souffrir plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région. Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les Dahoméens le 5 mars 1862; celle d’Awayé, par les Ibadans, le 1er avril de la même année. Les Ibadans avaient déjà détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traînés en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans cette station: l’un partit avant que la ville fût mise à sac; l’autre, capturé et réduit à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 décembre 1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de Lagos.

A Abéokouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie et un journal en langue indigène. Mais, le 13 octobre 1867, tous les blancs de cette ville furent chassés, et peu s’en fallut qu’on ne les massacrât.

J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du Dahomey. On y racontait de la sorte l’expulsion des Européens d’Abéokouta:

Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne pas envoyer les secours promis par lui contre Abéokouta. Grand émoi dès qu’on sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne sait pas écrire; qui donc lui a prêté sa plume?» On croit reconnaître l’écriture d’un ministre protestant; un cri d’indignation retentit, on demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On l’eût fait, peut-être, sans la généreuse intervention de l’un des notables: «Les blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons leurs maisons.» Cet avis prévalut.

Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans la colonie anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à Lagos, ils n’y avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans les différents quartiers: à Fadji, Aroloyé (Palm-church), Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.

Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension pour les filles (_female institution_), espèce d’école primaire supérieure; une sorte d’école normale ou de séminaire (_training institution_); des écoles primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des maîtres nègres, sous la direction et la surveillance des ministres blancs.

D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour la mission du Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique même, 5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.

La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les convertis ne le sont guère que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton «_registered converted_». Ils n’en seront pas moins un obstacle sérieux à l’établissement du catholicisme; car on s’applique à leur inspirer la haine du papisme. Demandez à l’évêque Crowther ce qu’est un protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.» Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. C’est le degré de conviction des convertis.

La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71.

Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des écoles.

Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.

 

MISSIONS CATHOLIQUES.

Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques venus à la suite des commerçants tentèrent sans succès d’évangéliser la côte des Esclaves. En 1667, le navire la Tempête porta dans le royaume de Juda deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se disposaient à le baptiser, quand les marchands de nègres, de peur que cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent les féticheurs contre les missionnaires. La cérémonie du baptême fut empêchée par le peuple ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches et de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas à mourir empoisonné; l’autre partit et mourut en route, empoisonné aussi, dit-on.

Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs et furent empoisonnés comme eux.

Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans leurs comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit pourtant un religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer encore, en 1699, l’évangélisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi; mais il se rembarqua presque aussitôt, découragé de ce que la parole évangélique ne trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans l’erreur et dans le vice.

C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencé à s’y faire connaître, à y porter les premiers fruits du salut. On ne saurait trop déplorer l’état d’abandon où les peuples de la contrée ont gémi jusqu’à cette époque.

Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élèves du séminaire des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le 3 janvier 1861, trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se rendre au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les autres arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. Ils se fixèrent à Wydah. En avril 1864, les fondations d’une autre résidence furent jetées à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août 1880, à Abéokouta.

Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des enfants et au soin des malades: l’école et la salle de pansement font partie intégrante de leurs établissements.

Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le nom de Vicariat des côtes du Bénin; nom impropre, puisqu’il n’y a pas au Bénin une seule station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur ad interim M. Borghéro, prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et le mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer à la Mission l’estime des Européens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa capitale, où il reçut une réception solennelle; il explora toute la côte, les républiques minas de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la colonie anglaise de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour l’établissement des futures résidences; il alla au Jébou et poussa ses reconnaissances jusqu’à Abéokouta, dans le pays important des Nagos, au centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu deux supérieurs: l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop souvent changé.

Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement sensible. Un mot sur chacune des résidences:

WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la première résidence. Les missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des autorités locales, à l’instigation de certains blancs. On s’en prenait surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission; M. Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires s’étaient établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende de 3,000 francs, parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps et pour d’autres motifs aussi concluants.

Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo à Wydah pour réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la visite de M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.

[94] Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne pouvaient guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nègres, ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine qu’on leur parlât de morale.

On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes sans mission, auxquels la station navale et la France refusaient tout concours. L’amiral, disait-on, avait déclaré que les autorités françaises n’avaient à s’occuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M. Fleuriot-Delangle nous établit d’autant plus avantageusement dans l’estime publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus de la France et des officiers de la station navale; mais ils se plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore». (Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de Wydah.)

Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations. Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrères qui étaient avec lui. Ce fait était sans précédent: on n’avait plus vu tous les blancs d’une maison emprisonnés.

La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, après y avoir fait un grand bien, principalement par l’instruction de centaines d’enfants.

A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas à craindre comme dans le Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain point, se croire inattaquable, derrière les forteresses naturelles de la barre et des lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le protectorat de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les chefs, le peuple, les féticheurs eux-mêmes se montrèrent bienveillants. Ils nous admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne pouvait se contenir à la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs malades: «_Pères, nous disaient-ils, vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs! Jamais le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture des nègres, comme vous!_»

L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux enseignements de la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et de la corruption du paganisme est si difficile à rompre! Toutefois, notre ministère était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de défiance. L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.

La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux encore. Nous avons parlé des affranchis venus de Sierra-Leone, où l’Angleterre protestante les avait élevés dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient pas les seuls affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos. Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la Havane et du Brésil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais d’eux dans les termes suivants à M. Planque, en août 1868, dans une lettre où je demandais la création d’une résidence au centre de la colonie anglaise: «Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui se traduit par des chants et des neuvaines… Les chrétiens de Lagos appartiennent à une même classe sociale, et l’on parviendrait sans peine à les tenir dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps très-prononcé, qui se traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où l’idée religieuse domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré un autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que les protestants célébraient leur christmas. A l’Épiphanie, ils promenèrent un bœuf et un âne dans les rues, et représentèrent la venue des rois mages allant adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des missionnaires, leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir au milieu d’eux! Tout extérieure qu’est cette dévotion, elle n’est pas sans promesses pour l’avenir: c’est le corps qui attend une âme; l’âme, c’est la grâce, c’est l’Esprit-Saint, c’est Jésus que les missionnaires doivent porter parmi eux.»

Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant eu jamais de chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de l’islam. «J’étais esclave quand je fus baptisé, disentils; j’étais au pouvoir de mon maître; mon maître voulut que je fusse baptisé, je me laissai faire.»

Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles à leur foi, ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant d’être laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant quinze ans, les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais elle ne cessa de répondre à l’auteur de ses jours: «Vous m’avez fait baptiser; plutôt mourir que trahir mon baptême.» Avec quel bonheur elle assista à l’installation des missionnaires!

Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder une résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.

1er décembre 1868.—«Nos chrétiens de Lagos sont heureux d’avoir un prêtre au milieu d’eux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite à aller au prêche, ils répliquent avec fierté: «Allez donc à l’église des catholiques.» Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de notre baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous sommes pauvres; mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une étable?»

4 mars 1869.—«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors que leurs ministres sont très-confortablement installés. Sur leurs instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous avec générosité. D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs que je demande pour notre établissement.»

25 avril 1873.—«Notre chère mission de Lagos est en pleine voie de prospérité: les baptêmes se multiplient; les confessions et les communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zèle des chrétiens s’enflamme. Bons chrétiens! ils viennent nous demander de leur faire le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du Rosaire est un sujet de grande édification.»

A peu près à la même époque, étant chargé de la direction de la mission, en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès de M. Planque pour que Lagos devînt le siége principal du vicariat. Lagos est un point d’où l’on peut rayonner en tous sens par la lagune; la sécurité, à l’ombre du pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les œuvres nécessaires à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je ne fus pas compris au moment où je parlais, j’ai eu la satisfaction d’apprendre, depuis que j’ai quitté l’Afrique, qu’on s’applique à exécuter le programme que j’avais mis en avant.

Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à Lagos, pour l’instruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante élèves dans leur école, en 1873. L’école des missionnaires, à cette même époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs.

A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence depuis plusieurs années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller en installer une.

Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue du Brésil, bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à la suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette terre sainte on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire voisin usurpa de son côté, et le cimetière, devenu insuffisant, dut être abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que quelques croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de rue.

En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, était sur le point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la célébration de la messe, résolu à bâtir une chapelle en Afrique à son arrivée, et à se procurer le bonheur d’assister au saint sacrifice, lorsque l’occasion d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au Senhor Bom Jesus da Redempção (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une église de Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand concours de pèlerins.

Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus de trente ans avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, Portugais ou Français, avaient déjà conféré le baptême à plus de huit cents personnes dans cette localité, depuis l’érection de la chapelle de Joaquim d’Almeida.

Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien: il enseignait les éléments de la doctrine chrétienne.

Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant fait complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait plein d’espérances.

Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le baptême, écrivait-il en décembre 1863, est une espèce d’affranchissement qui fait considérer l’enfant de l’esclave comme s’il était l’enfant du maître. Cette influence du christianisme a été si puissante que, même dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de blanc, de chrétien, sont synonymes de seigneur, de libre. Au Dahomey surtout, on appelle blancs tous les chrétiens, fussent-ils d’ailleurs noirs comme l’ébène.»