Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre III
Le BATON joue un rôle important chez les nègres. «Avez-vous à gouverner des animaux, dit avec humour l’auteur des Loisirs d’un banni (A. V. Arnault)—armez-vous d’un morceau de bois rond, plus court qu’une perche, moins mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche… et vous voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant l’espèce de bêtes que vous avez à conduire, suivant que vous serez à la tête d’une troupe ou à la queue d’un troupeau.
«Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré ou non doré, tout cela n’est que du bois et du même bois.»
Le Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle dit, au mot Bâton: «L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, au besoin, dans cet article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre, à moins d’oublier notre propre histoire et nos usages.
Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres en font la personnification de la force matérielle: Chango signifie étourdir par un choc violent (_chan_, frapper violemment;—_go_, stupéfier). A cette personnification de la force physique, comme à l’Hercule des anciens, on donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois très-dur, un bâton appelé otché.
Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres placent des bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases; ils commettent la garde de la maison à cette espèce de dieux lares;—les prêtres se livrent à la divination par l’inspection de petits bâtonnets qu’ils lancent à terre;—des bâtonnets rentrent dans la confection des ondés ou amulettes que les païens portent sur eux;—enfin, les féticheurs ont un bâton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.
Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. M. Auguste Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante du bâton, explique comment il l’est devenu. «Dans les temps les plus reculés, dit-il, les chefs des premières agrégations d’hommes furent les vieillards, les patriarches auxquels leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas chancelants, la nécessité d’un appui, d’un bâton, qui devient naturellement l’attribut de leur autorité paternelle… Lorsque, par suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, et de paternelle devint politique;—lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre ses voisins, et l’ambition de les attaquer, alors l’insigne de la puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, toujours un bâton, mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un attribut et un signe de commandement.»
La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au bâton et le suivent partout: on doit au bâton le respect et les honneurs qui sont dus au maître du bâton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bâton royal comme devant le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la nuit, le roi et les chefs ont un bâton pour se défendre: celui-là est garni d’anneaux de fer à l’un des bouts; quelquefois c’est une lance.
Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement qu’ils remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire en leur nom.
Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se servent du bâton dans les rapports journaliers, pour se faire représenter auprès des autorités ou de toute autre personne. Du reste, cet objet n’a pas de forme rigoureusement déterminée.
Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus haut des notes de M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey:
«On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, savoir:
«Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les négociations, les grandes circonstances;
«Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les autorités locales;
«Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, pour les communications personnelles et intimes.
«Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, quelles qu’en soient la nature et l’importance, n’a jamais lieu sans être accompagné de l’un de ces trois bâtons, porté par un moce ou interprète.
«Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, les communications, officielles ou non, que les gens du pays s’envoient entre eux.
«La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la main pour écouter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment où elle est en mesure de donner la réponse.
«La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au cérémonial suivant. Le bâton est porté par un cabécère attaché à la personne du roi, et qui est escorté d’_agôli-gans_ (gardes du palais). A l’entrée du cortége, on se lève, tête nue; on retire avec précaution les deux ou trois fourreaux d’étoffes qui recouvrent le bâton royal; alors le cabécère et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. Dans cette attitude, l’assistance écoute le message royal. Tout le monde se relève ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main sur le bâton, le prend et le garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère pour donner sa réponse au roi.
«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bâtons; mais il est très-facile de déjouer la ruse, et le noir qui s’en rend coupable est passible d’un châtiment sévère. Il pourrait même être puni de mort, si un sentiment d’humanité ne portait les Européens à garder le silence sur ces tentatives de fraude.
«Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, Abômé, à trois journées dans l’intérieur. Introduit devant le roi, le moce se prosterne la tête contre terre, la baise par trois fois, découvre le bâton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est toujours remise à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton est logé et traité à la résidence royale.
«En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère presque sacré; ce qui s’explique d’autant mieux, que, dans ces pays éloignés, privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister d’autres moyens de transmettre sûrement les communications.
«A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités sont encore plus grandes; aussi le bâton est-il d’un usage plus répandu. C’est au point que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaître un certain nombre de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours accompagnées d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.
«Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, c’est Lagos. Ce point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par l’élément européen, et la densité de la population y rend les relations plus faciles qu’ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les noirs de ce pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre l’innocente fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes auxquelles il veut donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d’un caractère bien différent, donneront une idée de l’importance du bâton à la côte occidentale d’Afrique.
«La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du Dahomé est habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent fréquemment à des actes d’exaction et de pillage.
«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait expédié une embarcation de marchandises par lagune. Comme d’habitude, le chef de la pirogue était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut attaquée par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. On pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et maltraités.
«A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de demander justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa puissance et sa situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés devant un Conseil de vieillards, les délinquants exposèrent qu’un de leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l’agent qui dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient fait qu’user d’un droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de la factorerie, d’un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les vieillards donnèrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute commise par son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.
«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s’était emparé du bâton et l’avait brisé en morceaux. Aussitôt le Conseil se remet en séance, et, sous le coup d’une indignation profonde, la tribu est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées, mais encore à rechercher les débris du bâton et à les rapporter solennellement à la factorerie. De plus, faculté est donnée à l’agent de faire arrêter, comme otage, tout individu de la tribu qu’il rencontrera, et cela pendant six mois.
«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement français avait eu la bonne inspiration d’accorder un protectorat au roi de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, cet État excitait depuis longtemps la convoitise des Anglais, établis tout près de là, à Lagos. C’était pour résister aux empiétements de ses ambitieux voisins que le roi avait sollicité la protection de notre pays.
«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux avisos de guerre français, ancrés, l’un devant Kotonou, sur le rivage de la mer, l’autre à Porto-Novo même, dans l’intérieur de la rivière Osa, garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus agréables. Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France de ce protectorat si utile. Un malheureux incident, dont le bâton fut la cause, amena la rupture.
«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré du roi de Porto-Novo, Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bâton du commandant, son maître, il fit preuve d’un manque de respect si évident que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce et le lui cassa sur la tête.
«Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le pays, à la nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n’avait voulu que châtier l’arrogance d’un jeune homme, fils de son ennemi, qui s’était prévalu de sa qualité d’ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français jugea que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles en cas de refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l’on vit le roi, le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa demeure,—se rendre à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses au commandant.
«Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce moment, l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême rigueur. On s’en ressentit tellement de part et d’autre que, d’après les rapports qui lui furent adressés sur cet incident, l’amiral commandant les forces navales à la côte occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion de voir l’influence de la France s’établir dans ces parages.»
Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme carte de visite, pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bâton vaut plus qu’une signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la personnification de celui qui l’a remis. A la signature on accorde une autorité morale que l’on peut souvent contester; au bâton on est obligé en tout cas d’accorder les marques extérieures de respect que l’on doit à la personne du maître.