Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 18 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre XI

ÉTAT SANITAIRE.—FUNÉRAILLES.—DEUIL.

 

La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l’univers. L’homme y est soumis à un degré hygrométrique tellement élevé, qu’il s’y trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est constamment assujetti à l’infection paludéenne.

M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites par lui-même, à bord de l’_Hamelin_, en face du Dahomey et de la côte mina, a démontré, dans les Archives de médecine navale, que l’air est naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont:

«1º La chaleur, qui dilate l’atmosphère;

«2º La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place de l’air;

«3º La diminution de la pression barométrique.»

Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales, la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration pourrait être considérée comme inférieure d’environ un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc, pour maintenir l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. Et en effet…, nous trouvons que le travail mécanique du cœur et des poumons s’est juste augmenté d’un sixième[77] dans l’équipage de l’_Hamelin_… Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette variation dans les fonctions physiologiques? La diminution de l’oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné par les médecins sous le nom d’_anémie_.

[77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour compenser l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante nature… a muni la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies respiratoires?»

«L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin d’en compenser l’amplitude.

«C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, il faut placer, je crois, l’anémie des pays chauds; un léger degré d’appauvrissement du sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur existence, deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et disparaissent en se dissolvant.

«Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe qui n’accomplit pas ses fonctions tend à s’atrophier, et finalement à disparaître; je ne veux pas, bien entendu, la confondre avec l’anémie profonde des climats chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain, néanmoins, que la première crée un tempérament spécial qui conduira facilement à la seconde.»

Cet état anémique, ce tempérament spécial, comme dit M. Féris, se révèle par le teint jaunâtre que prend l’Européen transplanté sous le ciel de Guinée. Nous l’appelions le teint de la côte, parce que l’acclimatement le donnait aux nouveaux venus, lorsque l’anémie physiologique avait créé en eux ce tempérament spécial, qui s’appellerait avec raison le tempérament de la côte ou des pays chauds. Quand nous disions à quelqu’un: Vous n’avez pas encore le teint de la côte, c’est comme si nous eussions dit: «Le teint de votre visage ne trahit pas encore l’anémie physiologique que le climat doit produire en vous.»

M. Féris, dans l’étude que nous venons de résumer, explique savamment un fait constaté depuis longtemps par ses devanciers. Au siècle dernier, James Lind disait[78] des Européens établis dans la Guinée: «En général, les blancs y prennent une couleur jaune; leur estomac s’y affaiblit au point qu’il ne peut recevoir une certaine quantité d’aliments sans dégoût ou envie de vomir.» Du reste, on a toujours considéré l’anémie comme le premier résultat du séjour dans les pays chauds; résultat inévitable dont l’hygiène peut, jusqu’à un certain point, atténuer les effets.

[78] An essay on diseases incidental to Europeans in hot climates. London, 1768-71-75. Essai des maladies des Européens dans les pays chauds.

L’âme, étant intimement unie au corps, subit le contrecoup des accidents physiologiques: à l’anémie physiologique correspond ce que j’appellerai volontiers l’anémie intellectuelle et morale: anémie légère aussi, naturelle, et n’allant pas jusqu’au degré constituant un état maladif. L’intelligence, comme le corps, a ses langueurs: elle supporte mal une application soutenue; l’imagination s’émousse ou s’exalte outre mesure; la volonté perd de sa vigueur; le caractère s’aigrit.

Sous l’influence d’une chaleur élevée et constante, d’une atmosphère toujours surchargée d’électricité et d’humidité, l’Européen s’affaiblit; toutefois il résiste. Le plus grand obstacle à son acclimatement, la cause réelle de l’insalubrité du climat, c’est le sol marécageux. Les miasmes telluriques, l’infection paludéenne, voilà ce qui régit l’état sanitaire et le rend si mauvais.

La grande saison sèche est relativement bonne, parce que l’harmattan dessèche tout, à cette époque, et que la sécheresse s’oppose au développement du miasme tellurique, agent des affections paludéennes.

Par contre, l’état sanitaire est mauvais au commencement de la saison des pluies; très-mauvais, après les grandes pluies.

L’intoxication palustre, qui se produit surtout à ces deux périodes de l’année, n’a point pour cause unique l’évaporation de l’eau marécageuse ou la putréfaction végéto-animale; elle dépend d’une action propre et directe du sol. Lorsqu’une végétation convenable n’épuise point la fertilité du sol, celui-ci devient apte à développer la malaria. A l’appui de cette doctrine, M. Léon Colin, dans son Traité des fièvres intermittentes, fait remarquer que la fièvre intermittente se produit lors des défrichements de terres vierges et non marécageuses.

Les influences telluriques traînent à leur suite le cortége de maladies nombreuses, souvent fort graves: fièvres intermittentes avec prédominance de symptômes bilieux, accès pernicieux de forme comateuse, hépatite, dyssenterie. Le malade atteint de ces maladies est souvent obligé d’aller chercher sous un autre climat, sinon la santé qu’il ne recouvrera peut-être plus, du moins un adoucissement à ses maux.

Les fièvres intermittentes dominent toute la pathologie du pays; leur préexistence aggrave toujours les autres maladies, qui en découlent le plus souvent.

La chaleur se maintient dans toutes les saisons à une moyenne de 25° à 27°, avec une variation diurne de deux degrés environ. Aussi, le corps ne se retrempe ni par le froid de l’hiver, ni par la fraîcheur de la nuit: la chaleur continue rend l’énervation générale beaucoup plus grande que dans les pays tempérés. «Les fièvres intermittentes, dit Thévenot, parlant du Sénégal, sont les affections qui épuisent le plus l’influence nerveuse.» Cela n’est pas moins vrai à la côte des Esclaves.

Je ne connais pas d’Européen qui n’ait pas été atteint de fièvre paludéenne durant son séjour à la côte: on ne l’évite même pas toujours à bord des navires. Voici un fait, entre autres, raconté par Fonssagrives: «Nous rangions de près l’embouchure de la rivière marécageuse de Lagos, qui s’ouvre dans le fond du golfe de Bénin, et la brise de terre nous apporta, pendant dix minutes environ, des émanations agréables dont l’impression fut sentie de tout le monde; nous reprîmes aussitôt le large, et, le lendemain, une dizaine de fébricitants (sur 114 hommes d’équipage) se présentèrent au poste, qui, à cette époque, n’en contenait pas un seul.» (A bord du brick l’_Abeille_.)

Je me reprocherais de tant insister sur l’insalubrité du climat, si je devais accréditer l’opinion erronée que ce climat est presque sûrement mortel pour l’Européen. Du reste, Lind l’a très-bien observé: dans les régions insalubres, il y a des localités saines que l’on doit rechercher avec soin. Quand on ne peut y fixer sa résidence habituelle, on fera très-bien d’y chercher un abri contre les maladies, pendant la saison malsaine, ou lorsqu’on a déjà subi les atteintes du mal. Notons, à ce propos, que la fièvre atteint de préférence ceux qui habitent en dehors des villes. Cette immunité relative du centre des villes a été constatée en plusieurs endroits, notamment à Rome et dans la campagne romaine par L. Colin. Lind cite plusieurs exemples «de maladies terribles et mortelles pour avoir séjourné toute une nuit dans des endroits malsains». Il nous dit encore que «le changement d’air est avantageux dans toutes les maladies épidémiques».

Laissons la parole à M. Féris pour quelques détails techniques:

«Presque tous les blancs qui sont sur la côte depuis plus de deux ans sont quelquefois atteints de fièvre bilieuse hématurique.

«L’hépatite existe à l’état endémique.

«La dyssenterie, assez fréquente, présente un caractère de gravité exceptionnel; il est admis, dans le pays, que tout individu atteint arrive fatalement à une terminaison funeste s’il n’abandonne pas la contrée. Il y a certainement un peu d’exagération dans cette crainte, car j’ai soigné plusieurs dyssentériques qui se sont relevés; mais la maladie récidive avec la plus grande facilité.

«La grande quantité d’humidité qui baigne l’atmosphère prédispose aux rhumatismes. Cette affection est tellement fréquente chez les blancs autant que chez les noirs, qu’on pourrait presque la considérer comme une maladie endémique.

«Les insolations sont graves et nombreuses.

«La petite vérole fait, de temps en temps, son apparition dans le pays et y exerce chez les noirs de terribles ravages. En 1873, cette affection enleva 1300 personnes à Agoué seulement. Le commandant du fort portugais à Wydah avait perdu, à la fin de 1875, 6 hommes sur 18 noirs de San-Thomé qui formaient la garnison.

«Le dragonneau, ou filaire de Médine, est aussi nommé, avec juste raison, ver de Guinée. En effet, il fait quelquefois sur la côte des ravages incroyables; plus de la moitié de la population s’en est vue attaquée, tellement que l’on craignait quelquefois que les bras ne vinssent à manquer pour travailler les cultures. Dans le langage figuré du pays des Popos, ce ver est appelé adanto blaka (corde qui amarre le brave).

«On le voit se développer partout, sur les régions superficielles de la tête, du tronc et des membres; mais neuf fois sur dix au moins, il habite les jambes. On admet qu’il existe dans la lagune et qu’il pénètre à travers la peau nue des membres inférieurs des noirs qui traversent ces canaux. Quelquefois il est solitaire, mais souvent certaines personnes sont attaquées par plusieurs nématoïdes à la fois. Le P. Ménager m’a dit en avoir vu jusqu’à seize sur le seul sein d’une négresse.

«Cette affection occasionne de vives souffrances, et laisse souvent de graves désordres après elle; une gangrène consécutive est loin d’être rare.

«Les noirs appliquent sur la plaie un mélange de verre et de charbon pilés, ou bien de l’huile de palme et quelques herbes caustiques, ou encore un onguent avec du savon, de l’huile de palme et je ne sais quelles feuilles. Le plus souvent, ils attachent un léger poids au nématoïde, une baguette en bois, par exemple, et le laissent ainsi sortir peu à peu à l’extérieur. Les blancs sont également envahis par ce parasite.

«Les ulcères ne sont pas rares, surtout aux membres inférieurs.

«Les maladies les plus communes sont les maladies de la peau. Le psoriasis, l’eczéma, l’herpès circiné, se montrent avec une grande fréquence chez le blanc aussi bien que chez le noir. Les bourbouilles (_lichen tropicus_) sont constantes.

«Presque tous, indigènes et Européens, sont atteints de la sarne (_sarna_, gale, en portugais). Les boutons sont absolument semblables à ceux du sarcopte. La transmission se produit de même par le contact; mais elle présente ceci de particulier, c’est qu’au lieu d’envahir le corps entier, elle se localise presque toujours sur certains points: en première ligne, le pied, puis la main, enfin les bras, les jambes, et moins souvent le tronc.

«Les noirs ont des médecins indigènes qui sont de deux espèces: le médecin des liquides, qui ne donne que des boissons, et le médecin des solides, qui prescrit des substances massives. Il est inutile de dire que des cérémonies de fétiche forment la base de toutes ces ordonnances.»

A la nomenclature du docteur Féris j’ajouterai la maladie du sommeil, dont j’ai vu plusieurs cas. Il faut l’expliquer probablement par l’inflammation de l’enveloppe cérébrale. Dans cette terrible maladie, le patient est sous le poids d’une somnolence que rien ne dissipe; il répond quand on l’appelle, mais sans sortir de sa torpeur. La terminaison est toujours fatale.

Si les maladies sont nombreuses, les lésions par suite d’accidents et les blessures ne le sont pas moins. Beaucoup de blessures, même peu graves, sont accompagnées du tétanos traumatique et suivies de mort. Il est à remarquer combien les nègres endurent le mal avec insensibilité. Les accouchements sont, pour la plupart, faciles et heureux chez les femmes qui ont atteint leur complet développement. On voit des négresses suspendre leurs travaux quelques heures seulement, à l’occasion de l’accouchement. Les enfantements de jumeaux sont très-fréquents.

On comprendra aisément, après ce qui vient d’être dit, que la mortalité doit atteindre un chiffre élevé. Avant mon arrivée à la côte, douze missionnaires y étaient venus en cinq ans (1861-65). De ces douze missionnaires, trois étaient déjà morts, et trois moururent avant la fin de 1869. Le missionnaire arrivé avec moi, en janvier 1866, mourait une vingtaine de jours après notre débarquement.

De 1868 à 1873 inclus, 46 blancs moururent à Lagos; or la moyenne annuelle des blancs établis à Lagos durant cette période fut de 80.

Voici le tableau de la mortalité de Lagos pour cette même période de six ans.

MOIS NATURELS EUROPÉENS TOTAL

Janvier 384 5 389 Février 380 7 387 Mars 321 0 321 Avril 334 2 336 Mai 362 4 366 Juin 340 3 343 Juillet 355 2 357 Août 277 4 281 Septembre 257 4 261 Octobre 257 6 263 Novembre 262 4 266 Décembre 327 5 332

TOTAUX 3856 46 3902

Les chiffres de ce tableau ne sont pas d’une exactitude rigoureuse, attendu que les indigènes négligent souvent de faire enregistrer les décès. Mais il n’est pas possible de mieux établir une statistique. Du reste, en dehors de Lagos, on n’a pas même de ces à peu près: point de recensements, pas de registres des naissances et des décès. Si, dans la colonie anglaise, on n’est sûr que de ce qui est enregistré, ailleurs on ne saurait rien préciser.

La statistique coloniale donnait comme chiffre de la population, en

1874:

 

BLANCS NOIRS TOTAL Lagos et environs 82 35.923 36.005 District nord 12.401 12.401 — est 10 4.004 4.014 — ouest 2 7.799 7.801

––––––––—

TOTAUX 94 60.127 60.221

La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les proportions de la mortalité.

En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à un grand d’Agoué: ce qui me fournit l’occasion d’assister à son trépas. Le malade, fort avancé en âge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les jambes d’un homme, tandis qu’un autre, accroupi devant lui, se fatiguait à lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines; puis il lui crachait sur le visage; puis, appliquant les mains sous les aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait subir à la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce n’est pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne lui fit pas de mal: je crois que toutes ces passes l’aidèrent à expirer[79].

[79] Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif d’abréger l’agonie des leurs: ils leur plantent le couteau dans la gorge, car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les transes de l’agonie.

Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la douleur.

Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais l’élément vraiment religieux y occupe une petite place.

D’abord, on achète le passage pour l’autre vie. Les Athéniens et les Romains mettaient une pièce de monnaie dans la bouche de leurs morts: c’était le denier de Charon, le prix payé au nocher des enfers pour le passage des âmes. Les noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts doivent passer les fleuves des Enfers: le Styx, le Cocyte, l’Achéron ou le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d’_acheter le passage_. Ils immolent une poule qu’ils appellent LA POULE OUVRANT LA VOIE, adiè-iranna (_adiè_, poule,—_ira_, achetant,—_onna_, le passage, le chemin). Cette poule immolée rend l’oricha favorable, et sert de sauf-conduit au défunt qui entre dans l’autre monde.

A défaut de douleur réelle, l’usage veut qu’on affiche les dehors d’une véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes surtout sont obligées de se lamenter avec éclat: elles ont le rôle principal dans le deuil; c’est pourquoi on les appelle les pleureuses[80] (_élèkoun_, les maîtresses des larmes, du deuil).

[80] Quand une mère donne le jour à une fille, on dit: «_Elle a enfanté une pleureuse, O BI ÉLÈKOUN._» Pour un garçon, on dit: «_Elle a enfanté un cultivateur, O BI IWALLÈ._»

La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite soit par les parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses mercenaires. Écoutons leurs complaintes: «Ma mère est morte, mon père est mort: qui prendra soin de moi?» s’écrie une des pleureuses.

Une autre module langoureusement ce chant funéraire:

«Jamais plus je ne pourrai le voir! C’en est fait! je ne le verrai plus!… Déjà, hélas! je ne le vois plus!

«Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à la nuit: je suis seule, hélas!

«Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à la nuit: je suis seule, hélas!

«Je vais sur le chemin; la foule lentement s’écoule, la nuit vient, et toujours je suis seule, hélas!»

Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison mortuaire, où les parents fournissent à manger et à boire à tous ceux qui se présentent: le tafia est versé à profusion; on chante, on danse, on fait retentir l’air de fusillades multipliées.

Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison, tandis que ces préliminaires s’accomplissent. «Si quelqu’un meurt loin de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient à la maison»; c’est-à-dire qu’on y porte, pour célébrer les funérailles, une partie du cadavre: ongles, doigts, cheveux, etc.

Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la sépulture. Le défunt, enveloppé d’une natte et couvert de son plus bel acho, est descendu dans une fosse, creusée dans la chambre même où il a expiré. On lui donne des étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l’on ensevelit avec lui, car il vivra dans l’autre monde, et il ne faut pas qu’il y apparaisse tout à fait dépourvu.

Quelquefois, avant l’ensevelissement, le cadavre est porté triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens d’avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre autres, j’entendis chanter des éloges de ce genre: «Il fut un grand homme, un habile personnage: il a su faire des dettes ET MOURIR SANS LES PAYER!…»

Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des fêtes; les fêtes des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse des parents. On les renouvelle à l’anniversaire.

Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de sacrifices humains. Femmes et esclaves sont immolés en grand nombre sur la tombe du roi défunt.

«Voici une autre coutume d’une peuplade voisine, dit M. Beaugendre.

«Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on boit et l’on danse trois jours durant. On fait un trou à l’endroit où le défunt avait l’habitude de dormir, et l’on y dépose le cadavre. Pendant neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur la fosse. Le neuvième jour, on verse de l’eau sur cette fosse et l’on y danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia et provisions.

«Trois mois après, les amis sont invités de nouveau à se réunir dans la case où est enseveli le mort. Là, dans l’obscurité, les féticheurs déterrent le cadavre et en détachent la tête, qu’ils déposent sur des étoffes précieuses. Ils égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant trois jours on danse, on chante et l’on verse à profusion le tafia. Le quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort est satisfait.»

Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que dure le temps des pleurs. Aussi les appelle-t-on non lavées.

Circonstance à noter: on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui servit à son usage, et l’on n’habite plus la chambre où il est mort et où il a été enseveli. Souvent même on enlève la toiture, et la case est abandonnée. D’autres fois, on se contente de renouveler la toiture.

On n’a point l’habitude d’élever des mausolées sur la fosse: on se contente de planter une tige en fer de forme particulière, afin de marquer la place où se trouve le crâne. La tête est la partie du corps à qui s’adressent plus spécialement les honneurs funèbres.

Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles destinées à recevoir les aliments et les offrandes que l’on apportera au mort et à son fétiche.

Tous ces honneurs et d’autres encore rendent les funérailles précieuses. En être privé est une honte, souvent un châtiment. On les refuse aux criminels et aux débiteurs insolvables; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux étrangers.

Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. L’adjawo, animal assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux et les quadrupèdes, est le héros de cette légende. L’adjawo rendit le dernier soupir, et l’on appela les oiseaux pour faire les funérailles, parce qu’on les supposait parents du défunt. Les oiseaux s’en défendirent, disant: «Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que l’adjawo n’en a pas. Il n’est point des nôtres.»

Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de se reconnaître parents de l’adjawo: «Tous dans leur famille ont une queue, disentils, mais l’adjawo n’en a pas.»

Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.

De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos: «Il n’est ni rat ni oiseau: c’est un adjawo.»

Les enfants morts avant l’âge de dix ou douze ans, c’est-à-dire avant d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’être laissé séduire par quelque mauvais génie: on les appelle abikou (mort dès la naissance, mort-né). Les abikou ne sont pas ensevelis avec solennité; on les porte hors de la maison, hors de la ville même, car ils n’ont pas assez vécu pour acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne maltraitent pas trop son enfant dans l’autre monde.

Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l’affection maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et elle craint de n’avoir donné le jour qu’à un abikou, et elle charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin d’effrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent de profiter des soins qui lui sont prodigués.

Pas plus que les abikou, les esclaves n’ont droit de cité: on se contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent leurs esclaves païens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie: ils se débarrassent purement et simplement de leur cadavre. La plupart des esclaves qui tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence à l’islamisme, ne serait-ce que pour éviter cette infortune.

Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs esclaves à quelques pas de la mission catholique, moins par convenance que par nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte que les chacals et les loups les déterraient sans difficulté. C’était un charnier hideux à voir, et non un cimetière.

Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux où l’on expose les restes des suppliciés. On n’y voit que des têtes fixées sur des pieux, des cadavres pendus aux branches d’arbres, des cadavres gisant sur le sol, des os à demi rongés. Çà et là des vautours et des corbeaux se disputent des lambeaux de chair.

Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre. Victimes de la fureur de Chango[81], elles méritent l’exécration des hommes; elles sont indignes des honneurs funèbres. Les parents pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car avec de l’argent on obtient même la faveur des dieux irrités; mais les prêtres sont généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes. Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de l’oricha.

[81] Chango, oricha de la foudre.

Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la sépulture que lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les Minas de la côte des Esclaves. Quand les parents ne s’exécutent pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants.

Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont voués à l’exécration publique: on leur coupe la tête et on l’envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du maître. «Voici, dit M. Courdioux, une légende que j’ai recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui montre l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre de mort.

«Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en mesure d’attacher sa corde à une branche pour se la passer au cou.

«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de là. Il lui crie de s’en aller au plus vite. Le lépreux, ayant achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit en disant: «—Je vais chez moi jouir de la vie.»

«Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria: «—Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui n’a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées par la lèpre? Moi, j’ai de bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux, qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment moins à plaindre, je me détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie.»

Un mot du deuil.

Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance: tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un acho de cette couleur.

Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la veuve; on lui rase la tête, et elle prend des vêtements propres.

Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de la poudre, à leurs frais; et les fêtes se prolongent ainsi davantage.

«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des vases de terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX).

Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les Minas d’Agoué. Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, tel qu’il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l’inaction complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les émanations putrides.

«Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres; et là, les parents du défunt leur donnent la chicote (fouet portugais) pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.

«Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître.

«Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.

«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont libres.

«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus devant la ceinture.

«Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.

«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche; le pommeau du bâton est aussi orné, quelquefois, d’un lien de ce genre.»