Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 29 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre XXII

SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.

 

Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième siècle, le trafic infâme des esclaves et les non moins infâmes sacrifices humains ont toujours été la grande, la principale préoccupation du Dahomey. Ces deux institutions, car ce sont de véritables institutions, ont absorbé toute l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire, la chasse à l’homme dont nous avons étudié l’organisation dans le chapitre précédent.

Je dis que les sacrifices humains sont une véritable institution. C’est la coutume qui les réclame: les fêtes où on les fait sont les fêtes des coutumes. La coutume est tellement impérieuse en cette matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi que nous l’avons vu, pour avoir montré quelque répugnance à s’y soumettre, et pour avoir essayé de diminuer le nombre des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder qu’après avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à ces sacrifices abominables.

Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale: il donna longtemps les principaux revenus au roi; et si les revenus ont bien diminué de ce côté, ils ne sont pas taris encore.

A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire comprendre au roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, aussi bien qu’à la chasse à l’homme. On s’est efforcé de lui insinuer que l’agriculture et le commerce légal amèneraient dans le royaume la prospérité et la richesse. Tous les efforts ont échoué jusqu’à présent; et M. Borghéro raconte, dans les Annales de la propagation de la foi, qu’il ne put obtenir de converser directement avec le roi sur ce sujet. Toutefois, il parvint à traiter indirectement la question. La réponse qu’il obtint confirme ce que j’avance.

«Gréré me faisait dire: qu’on ne pouvait débattre ces questions en sa présence; que si tout autre blanc l’eût osé, aucune considération n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire un châtiment exemplaire; que les sacrifices humains étaient nécessaires à la conservation de la monarchie; qu’en les jugeant avec mes idées d’Europe, je tenais un langage qui, dans la bouche d’un autre, serait taxé de bêtise…

«… Quant à la vente des esclaves, il me fut dit: que le roi était étranger à ce commerce[115]; que les gouvernements d’Europe l’avaient toujours favorisé; que les Anglais avaient fait longtemps la traite des nègres, et que s’ils s’opposaient maintenant à ce trafic, ils étaient seuls à en poursuivre l’abolition.» (BORGHÉRO.)

[115] C’est pourtant lui qui l’alimente.

 

SACRIFICES HUMAINS.

Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey juge les sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires à la conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est point par pure superstition ou par simple préjugé qu’il croit à l’efficacité du sacrifice. Tous les peuples y ont cru comme lui, et avec raison; car l’homme, condamné à mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en livrant volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde…, nous trouvons des sacrifices partout, et presque partout des sacrifices humains. Jusque-là, le Dahomey ne fait pas exception.

Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude des victimes; c’est la barbarie que l’on étale dans ces sacrifices; c’est que les sacrifices humains y sont une coutume et une fête. Tous les ans, vers les mois d’août et d’octobre, ont lieu des massacres en masse, massacres dont on se fait un jeu et dont on se glorifie.

Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et d’horreur ce que j’ai entendu raconter par des témoins oculaires, de ces orgies de cannibales, où le rire et le ricanement répondent au râle de l’agonie. Il me semble voir encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, à Wydah, me représentait par une pantomime animée ce qu’il avait eu sous les yeux à Abomey, durant les coutumes. J’ai vu, à Porto-Novo, des crânes incrustés dans les murs du temple de la mort, des têtes exposées sur des pieux, au milieu d’une place publique; des cadavres pendus aux branches d’arbres; des cadavres mutilés, abandonnés dans les champs, dévorés à demi par les bêtes; des ossements épars çà et là… Je frissonnais… Et dire que tout cela n’a rien d’horrible, en comparaison des fêtes des coutumes!… DES FÊTES!

Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le roi invite les blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation n’est rien moins que désintéressée, car il a surtout en vue de solliciter des cadeaux; peut-être aussi son orgueil serait-il flatté de la présence des blancs. Du reste, présent ou absent, le blanc ne saurait éviter de donner à manger au roi en cette circonstance solennelle.

En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se rendit à Abomé, et publia sur ce qu’il avait vu des détails que nous trouvons résumés dans les Annales de la propagation de la foi.

«Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu la visite d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un cabécère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs et destiné à être noyé à l’embouchure de la rivière, afin que le fétiche continue d’attirer les navires de commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages dans l’autre monde, on leur donne une bouteille de tafia et quelques piastres pour les frais de la route.

«Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me poster sur la route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueterie. Immédiatement a commencé le défilé de tous les cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête. Le milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus divers; le roi seul et ses femmes pouvaient marcher dessus. Sur un des côtés cheminaient les troupes, au son de toutes les musiques, au bruit étourdissant de quatre à cinq cents tam-tams, et en tirant des coups de fusil.

«Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre l’allure de son cheval, qui allait constamment au petit trot. Alors eut lieu la scène la plus fantastique qu’il soit possible d’imaginer: vingt mille nègres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler; ce peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par derrière avec la même célérité: tout cela formait un tableau infernal.

«Le 16, la même course a recommencé; puis un captif, fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a demandé au prince s’il avait à charger le prisonnier de quelque commission pour son père. En effet, il en avait; et plusieurs grands du royaume sont venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à la victime, qui répondait affirmativement par des signes de tête. C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme qu’on allait décapiter, à remplir la mission dont on allait le charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de tafia, on l’a expédié. Deux heures après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes conditions; mais ceux-ci étaient accompagnés d’un vautour, d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux.

«Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches d’outre-tombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu ses armes de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux discours, qu’il a terminé en interpellant ses braves, leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre partout où il aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel.

«Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est porté sur les épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour marque distinctive une bande d’étoffe de différentes couleurs, attachée aux cheveux, afin que les soldats du même corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée qui se prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi va lancer de sa propre main, sinon le voisin a le droit de s’en emparer. Une fois dans le sac, il est sacré. Les distributions se composaient de cauris et de tissus. Dès qu’un prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour le saisir; les rangs étaient si compactes que la majeure partie de ceux qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en disputait, escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient sur leurs têtes et leurs épaules, comme sur un plancher. D’autres à leur tour, montant sur cette seconde couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, s’effondrait tout à coup, pour aller recommencer ailleurs.

«Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères et musiciens qui vont être sacrifiés, pour entrer au service du roi défunt.

«Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur différents points de la ville, au son d’une grosse clochette.

«Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi Ghézo, les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche; il s’applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre.

«Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du palais exhale une odeur infecte; quarante mille nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. Les 30 et 31, les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi s’avance vers la députation, et, tandis qu’il félicite chaque donateur, l’égorgement s’accomplit.

«Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt. Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. Plusieurs de ces fossés sont comblés d’ossements humains.

«Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.

«La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui, suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.

«Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine.

«Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment une collection de tout ce qui est à l’usage d’un monarque africain: quinze femmes et trente-cinq hommes bâillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure et demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, les gestes, les contorsions de toute cette négraille.

«Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de cochers autour d’un petit carrosse destiné à être envoyé au défunt, en compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un d’eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont été tués tous les quatre comme des poulets, par le roi en personne.

«Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir, accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt tous les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le sang coulait de toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de l’estrade, étaient teints en rouge…

«Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit cents têtes abattues.»

Quelle horreur! que de sang! quelle barbare cruauté! On porta le nombre des victimes immolées dans les circonstances dont parle M. Lartigue, à plus de deux ou trois mille.

M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut contenir l’indignation qui envahit son âme. «Quand nous débouchâmes sur la place d’armes, dit-il en racontant une excursion qu’il fit dans les rues de la capitale, j’aperçus de loin comme une rangée de fourches d’où pendaient des corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant pas que ce pût être des hommes. Quand je vis que la longueur des jambes égalait celle du corps, je compris que c’étaient des gens sacrifiés. Vous dire ce que je ressentis dans tout mon être à une telle vue m’est impossible. Mon premier mouvement fut de serrer fortement mes mains crispées, en m’écriant: «Ah! vengeance de Dieu, où te caches-tu?» Me tournant ensuite vers mon guide avec une expression de colère, je lui dis: «Pourquoi m’avez-vous fait passer par ici? Jamais je n’aurais cru trouver de pareilles horreurs.—Ni moi non plus, me répondit-il, car je n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie.» Nous continuâmes donc notre route, en nous éloignant au plus vite; mais le hideux spectacle se représentait à chaque instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes presque asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés, car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des milliers de vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent alentour, en convoitant une si abondante pâture. Les toits des maisons sont couverts des débris qu’y ont portés les oiseaux de proie. Ce qui est bien significatif, c’est que mon guide, qui connaît parfaitement les usages du Dahomey et qui était toute la journée à flâner dans les rues, ignorait que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et il l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés. Ainsi, depuis une semaine, je ne passais plus devant le palais royal, parce qu’il y avait constamment des têtes coupées chaque nuit.

«Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps au milieu de cet épouvantable charnier; mais la vérité doit l’emporter sur vos délicatesses, et il vous faut entendre un dernier mot sur l’appareil des sacrifices humains. La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler dans la ville, depuis le soir jusqu’au matin; si quelqu’un est rencontré par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, des compagnies de musiciens se promènent dans l’ombre en chantant d’un ton lugubre. Vers minuit, une décharge de mousqueterie annonce le commencement des exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries de vingt-quatre ou de trente; on leur bouche toutes les voies de la respiration, et on les fait mourir en leur pressant la poitrine. Le canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une partie des suppliciés est pendue par les pieds aux fourches dont j’ai parlé plus haut, entre deux sacs remplis, dit-on, de membres humains découpés; une autre partie est revêtue de costumes symboliques par des gens qui font profession de cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, debout ou assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui ont l’air de jouer de la musique; d’autres ont des poses militaires; d’autres ont une position théâtrale, mais toujours avec une telle justesse de représentation, qu’à petite distance on les prendrait pour vivants, si les vautours qui rôdent autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont exposées des centaines de têtes, et le peuple passe indifférent à côté de ces scènes, auxquelles il est du reste tellement habitué qu’il ne s’en émeut plus. Les enfants s’amusent près des victimes, et jouent pour ainsi dire avec les morts; pour les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi, qu’elle n’éveille pas même leur attention.

«Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, selon le caprice et l’ingénieuse méchanceté des bourreaux. L’une des plus horribles, sans doute, est de clouer, sur une grosse poutre fixée au sol, un ou plusieurs hommes par les pieds, avec défense de leur donner aucun aliment. Exposés au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent ordinairement au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent à contempler les convulsions de ces infortunés.»

Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes, on voit des gens qui arrachent les yeux des victimes et qui les mangent? Dirons-nous que d’autres prennent le cœur, encore palpitant, et qu’ils le déchirent de leurs dents? Chose révoltante à penser! les enfants s’y exercent à des jeux de sauvage cruauté: ils plantent des épines dans le corps des victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la souffrance et des convulsions des patients.

Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage parlent des cadavres exposés sans sépulture et pourrissant en plein air. Il ne faut pas croire que ce fait soit le résultat de l’incurie et de l’imprévoyance: on agit ainsi de propos délibéré et par principe: les victimes sont privées de sépulture, parce que ce sont des victimes, objet de rebut voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait!

Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son prédécesseur, il lui érige, à l’occasion des Coutumes, un mausolée digne de lui, digne du Dahomey. Le mortier qui sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec du sang humain et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du corail. Cette case s’appelle missanga.

Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et habile comme son père, s’amusa à faire des croquis de certains supplices auxquels il avait assisté au Dahomey. Ces croquis, reproduits par la Revue des Missions catholiques, représentent des tortures dont nous n’avons pas parlé encore. Sans avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons garder le silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux: l’un pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant paraître que la tête dans le bas; l’autre pendu par la tête, qui se perd dans une espèce de sac; un troisième, pris par le milieu du corps dans une trappe: tous les trois destinés à mourir de faim dans cet état et à être, vivants, la proie des vautours. Dans d’autres croquis, la même revue nous fait assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche d’arbre et privé de ses quatre membres, que l’on a tranchés; d’autres victimes tuées à coups de lance ou assommées dans les forêts par les féticheurs.

Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude de tant d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le cœur du roi. Un Français, M. Colonna de Lecca, dans un voyage qu’il fit à Abomé, fut invité à une cérémonie publique. Il ne put voir sans frémir l’exécution d’une victime, et il donna des signes d’une vive indignation. Le roi sourit: «Je sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères[116] et que tu penses comme eux. Que veux-tu? il le faut!!! Par goût, j’y aurais déjà renoncé. Et puis, il y a des blancs qui m’envoient des victimes.»

[116] Les missionnaires.

 

TRAFIC DES ESCLAVES.

L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la terre de l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galères des Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en un seul jour, Hasdrubal en acheta cinq mille, venant des bords du Niger.

L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres contrées, c’est le trafic des esclaves: non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même de sa constitution.

Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le nom de Côte des Esclaves. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, où la traite fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux royaumes d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey, faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey lui-même y participait par l’intermédiaire de ces deux États.

Ghézo avait raison de dire «que les gouvernements d’Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s’y être toujours opposés, avaient fait longtemps la traite des nègres». Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs. L’Europe entière reconnut la traite des nègres et fut de connivence.

Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait pas seulement à terre, dans les comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des tribus de la côte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.

Cantu calcule qu’il a dû s’exporter «15 millions de nègres dans le cours d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans le trajet». Voici quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey:

A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000 nègres tous les ans.

Durant l’année 1776, on en exporta à bord des navires:

français 6,150 portugais 3,000 anglais 1,000

––

Soit un total de 10,150

Durant l’année 1787, l’exportation fut, par navires:

français 937 portugais 2,107 anglais 561

–—

Total 3,605

c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.

N. B.—Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé jusqu’en 1776.

 

*

 

On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le chiffre de l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle seulement, si l’on ne savait qu’un changement considérable s’opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. Les amis des noirs allaient s’organiser en société en Angleterre et à Paris, et déjà ils faisaient entendre des protestations énergiques contre l’état de choses existant.

Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite, lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu’il y avait d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte des esclavagistes; «les noirs sont moins malheureux dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique».

Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d’humanité. La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être plus de reproches à se faire, prirent l’initiative des lois humanitaires qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après, elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent des croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie de la répression.

Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs; malgré les conventions conclues par la France et l’Angleterre avec divers peuples de l’Afrique, dans le même but; malgré une surveillance des plus actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui se livraient à la traite, cet infâme trafic continua de fait jusqu’en 1865.

Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de contrebande. Les derniers marchands d’esclaves que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de nom et d’origine: Suarez et Medeiros, Francisco de Souza, Domingo Martins… Ces deux derniers furent les associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce, et se l’assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil n’étaient pas tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif que la marchandise était plus rare.

La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. Cela n’était pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits d’un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point d’être capturé, on amenait toute la cargaison sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître les pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d’esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la croisière jusqu’à la portée du canon. Il restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant qu’ils arrivassent, sûr de les distancer promptement dans la marche.

Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite dans les derniers temps n’y ont réellement renoncé que lorsqu’elle devint tout à fait impossible, c’est-à-dire lorsque la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement. Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.

Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements d’esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la rivière qui sépare le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d’Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves s’y faisaient en secret. On alla jusqu’à acheter la complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux qu’ils prêtaient à ces derniers.

Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres soudoyés, que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes, exploitait avec art la position qu’on lui avait faite à Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi, les envoyant à l’est quand le chargement se préparait à l’ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient aux négriers de terminer sans encombre leurs opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions des États civilisés et à la répression sévère des croiseurs.

Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se refusaient à reconnaître des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à les atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé à aller au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, où il me contait gaiement sa déconvenue: «_On m’admit à l’Académie_, disait-il, et je suis sorti avec mon diplôme.»

Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey.