Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XIII
MAXIMES DE SAGESSE.
Outre les alos, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature; ils se distinguent par la brièveté et l’élégance, par une tournure souvent très-poétique. La finesse d’esprit et la rectitude du jugement s’y montrent partout.
Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intérêt particulier à l’historien et au philosophe; car ils mettent en évidence le caractère du peuple qui les possède et le degré de civilisation auquel il se trouve.
Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés la sagesse des peuples: le mot est exact, car dans les proverbes nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi que saint Paul déclare être écrite dans le cœur des gentils eux-mêmes. Voici comment s’exprime l’Apôtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les gentils qui n’ont pas la loi font naturellement les choses que la loi commande, n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur.»
Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs proverbes; nous allons l’y rechercher[92], pour ce qui regarde les païens de la côte des Esclaves.
[92] Sous ce titre: les Noirs peints par eux-mêmes, nous avons publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.
1. Dieu. Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur Dieu. Il est appelé le Maître par excellence, le Maître de la bonne terre, le Maître du ciel, le Roi de gloire, le Créateur.
La vraie notion de la création n’est-elle pas finement exprimée dans les adages suivants?
«Le monde a commencé au moment où le maître du monde y entra.
«Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.
«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de Dieu; à sa mort, il tombe en poussière.»
Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu s’est occupé d’elles; si elles ont reçu de lui leurs propriétés essentielles; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui l’a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au bonheur.
«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui.
«Dieu aide celui qui travaille.
«Que Dieu vous accorde heureuse fin!»
Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde:
«Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de nous.»
2. Le Démon. Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il connaît Dieu: c’est l’esprit de ténèbres, celui qui s’empare des corps.—«Le Démon n’a pas en lui de bonté; aussi son temple est dans la rue.» On appelle le Démon le personnage au bâton noueux, parce qu’on le suppose toujours armé pour mal faire.
3. L’oricha. On n’est pas sans se douter de l’inanité du fétiche ou oricha; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui lance, à l’occasion, les traits d’une sanglante ironie.
«Le ventre est le premier des orichas.
«Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son enfant L’oricha me comble de biens?
«En vain demande-t-on à la buse ou à l’akala (vautour) de prendre part au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»—(N. B. La buse et l’akala, animaux impurs, ne sont jamais offerts en sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)
4. Les idées et pratiques superstitieuses se font jour dans les proverbes.
«Si l’_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol d’une ville, cette ville sera détruite.
«L’_achorin_ n’a pas son pareil parmi les arbres.»—(N. B. Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits… dit-on.)
«Le feu respecte l’_alouki_ (plante mince et pleine de piquants).
«Malheur à celui qui tuera un ajako (espèce de chacal).
«L’_iwée_ (petite grenouille) se dégagera certainement des étreintes de celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)
«La hache coupe l’arbre sans appréhension; le bûcheron (appréhendant les effets des coups qu’il porte) se couvre la tête d’_étou_ (poudre magique).
«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»—On suppose qu’à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs funestes influences.
«Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter sa queue.»—Dans ce mouvement de la queue…, dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.
5. Dans les proverbes, on peut étudier les us et coutumes du pays.
«L’_iranna_ est l’avant-coureur de la mort.»—Nous avons signalé l’usage de tuer une poule, en guise de passeport d’outre-tombe et de viatique. C’est l’iranna qui paye le passage.
«Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part de ses restes mortels.»—C’est sur ces restes que l’on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles, ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre des funérailles.
Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’_usage_,
«Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de l’orteil.
«A Ogoun (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros chien.»
Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi: «Si l’on n’a pas d’_adan_ (grosse chauve-souris), on sacrifie une odé (chauve-souris plus petite).»
La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse toute innovation par des dictons comme ceux-ci:
«Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha de cette espèce.
«Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du Yorouba), mais qu’il n’arrive pas à Idjanna.»
6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance des vertus morales et des détails pratiques de ces vertus, vertus naturelles qui sont à la portée de tous les hommes, même des païens.
Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes: la prudence, la justice, la force, la tempérance.
PRUDENCE.
Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.
La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, et que l’on réfléchisse avant d’agir; qu’on ne se fie pas à l’apparence; qu’on s’entoure de conseils…, etc., etc. Là-dessus écoutons les Nagos.
«On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement que l’on a prévu.»
Il y a d’heureux hasards; ainsi, «les cris stridents du coq au milieu de la nuit peuvent terminer un différend»—par la surprise qu’ils causent. Toutefois, «c’est bien présumer du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.
«L’attention empêche l’homme de se tromper.
«Donnez votre attention à ce que vous faites.—Plus une affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.
«Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne la ramasse qu’avec précaution; une affaire se présente-t-elle, on ne la traitera qu’après y avoir réfléchi.
«On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin.
«C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le lièvre.»
Dans un cas embarrassant, imitez «celui qui s’est planté une épine au pied: il s’en va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui arracher.—Si l’on vous donne un conseil, profitez-en.—N’entreprenez pas ce que vous ne pouvez mener à bonne fin.—Si vous ne pouvez dès l’abord bâtir une maison, logez-vous dans une hutte.»
Fuyez le danger: «Le piége inspire des appréhensions aux plus forts.—A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses poules sur un rocher.—Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas à la poule de la gober.—Le chien ne va pas aboyer dans l’antre de l’once.—Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher l’épine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.
«Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore.—La rivière n’est jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards.»
Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés d’abréger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui désirent de plus longs développements pourront consulter les Noirs peints par eux-mêmes.
JUSTICE.
La justice rend à chacun ce qui lui est dû: à Dieu, ce qui est à Dieu; à l’homme, ce qui est à l’homme.
Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l’idole, à l’oricha. Nous avons parlé de Dieu et de l’oricha; il nous reste à parler de l’homme.
«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.»
Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pères.—Que l’enfant ne s’arroge pas le droit de parler à la place des anciens.—Imitez votre père; ce qu’il ne se permet pas, évitez-le.»
«Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa couronne;—les impôts lui reviennent de droit;—les rebelles ont tout à craindre de lui.»
Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. «Tous les hommes sont proches, disentils.—Un fou d’Ika et un idiot d’Ibouka ne peuvent se rencontrer sans sympathiser.—L’enfant ne se perd pas comme les bêtes.—On ne vit pas sous le même toit sans se parler.—Quiconque méprise autrui se méprise lui-même.»
Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui fabrique des serpes les fait pour autrui.—Le boucher tue la bête, les débitants la mettent en pièces.—Le sel gemme est un produit haoussa; le tabac en rôle vient du pays des Blancs; le gombo, d’Iré.»
S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds se salit à l’ordure du chemin.—On ne s’en va pas en pagne blanc au milieu de l’huile de palme.—Après s’être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter à ceux qui sont propres.—Si les maisons ne se touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à l’autre?»
AUX INFÉRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, déterminant une des pratiques essentielles de la justice. Aux inférieurs la discipline, c’est-à-dire l’instruction et l’éducation morale. Le docteur catholique parle en théologien; il expose la doctrine du Maître par excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître: «_Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggèrent des principes dignes d’être notés.
PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.—Dès qu’on est en haillons, on paraît ne pas mériter des égards.—Si le pauvre, donnant son avis, opine qu’une poutre est assez longue, à priori on ne l’écoute pas; à la fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai.—Pour tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est toujours à la peine: pour lui, pas de fête!
«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se retire.—On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence.—Les nuages voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusqu’à nous les rayons du soleil.»
Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse supposition est repoussée par les nègres: «La naissance ne diffère pas de la naissance: comme est né l’esclave, ainsi naît l’homme libre.—L’esclave était libre dans la maison de son père.—L’esclave n’est pas un morceau de bois; quand il meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on éclate en sanglots, à la mort de l’homme libre. Or, dans la maison de sa mère, l’esclave n’était-il pas libre?
«L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré la journée au service de son maître.—Tout le dérangement est pour le couvercle (image de l’esclave); et pourtant, le couvercle n’a que la vapeur, tandis que le pot (le maître) a ce qui est bien.—Le serpe (_entendez: l’esclave_), la serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit; elle élague la haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non plus; elle s’use à force de servir, elle sera bientôt hors d’usage; cinq cauris suffisent à la faire entourer d’un anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée pour de nouveaux travaux.»
JUGES. «Les présents aveuglent les juges et les empêchent d’être justes.»
TÉMOINS. «Le témoin éclaire la justice; un témoin n’est pas un partisan.
«Le coupable est inquiet.—Celui qui voudrait se cacher des autres croit toujours qu’on s’entretient de lui; il s’inquiète, comme s’il était coupable.—Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite les autres.—L’épervier s’enfuit dès qu’il a pris une poule: il a conscience de son méfait.
«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que l’on doit faire. On est loin, hélas! d’agir aussi justement.
La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans son cœur, dit-il.—Si vous n’avez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne pouvez lui donner la satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque bonne parole.—Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.—Les riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent à se montrer trop ménagers.»
Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude: «Celui qui ne remercie pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre du mal qu’on lui fera.—On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.—(Il est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers le cheval que l’on vient d’acheter.—L’épée n’épargne pas la tête de celui qui l’a forgée»: image de l’ingrat qui n’a pas d’égard pour son bienfaiteur.
D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise: «Vendez l’or à celui qui en connaît la valeur.—Au jeu l’on ne reprend pas un coup manqué.—Les gens d’_Ifè_ parlent sans détours; la flèche va droit au but.—L’homme de mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés.—Tôt ou tard le mensonge finit par se découvrir.—Le menteur a beau se cacher, il ne saurait rester dans l’ombre.»
FORCE.
«Si loin qu’on aille, on conserve son naturel.—Même quand la rivière tarit, elle conserve son nom.—Le nom donné à l’enfant ne le quittera plus.»
Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, une seconde nature. «Le mensonge ne coûte rien au menteur: on fait sans peine ce qu’on a accoutumé de faire.»
La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun n’ait ses bornes: «Serait-on fort comme le buffle, on n’a pas de cornes.—On rencontre toujours un point que l’on ne peut franchir.—Si bien que l’on conduise son cheval, le cheval peut se couronner.»
Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux:
«L’étoffe longtemps renfermée se pourrit.—On ne tue pas le gibier en le regardant.—Voir le mal et ne pas le corriger, c’est détruire sa force.—La force qui ne s’exerce pas s’énerve.—Jour et nuit, sans cesse, les narines fonctionnent; si elles s’arrêtent, c’est la fin!—Le tamis ne se met pas de lui-même à bluter la farine.—Le travail entasse les richesses.—L’aurore ne vous réveillera pas deux fois: travaillez durant le jour; la nuit, il ne sera plus temps.»
Le nègre a de la bravoure une idée exacte. «Se vanter loin du danger, n’est pas preuve de courage: c’est dans l’action que le guerrier se couvre de gloire.—La bravacherie n’est pas une preuve de vaillance.—Le poltron trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt dans un combat.»
Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. «Les marécages gênent les gens de Gbésé.—L’araignée enlace dans ses toiles celui qu’elle attaque.—Les petits du léopard, quand ils ont grandi, ne respirent que carnage.—Les pousses de l’_iroko_ (espèce d’arbre) ne se peuvent arracher que lorsqu’elles sont petites.»
Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre eux? «Les souliers nous prémunissent contre les épines.—Quand la mort se présente, le bouclier lui tourne le dos: c’est lui qui protége le combattant.—On prend les oiseaux à la glu.—Pour tuer le sanglier, il faut une flèche spéciale; les flèches ordinaires ne suffisent pas.—Si l’arbre ne tombe, la main ne peut atteindre les branches.—L’_egguè_ ne trouve personne invulnérable: celui qui en est frappé est frappé à mort.»
Contre la force pas de résistance, disons-nous; les nègres disent avec plus d’esprit: «Si fort qu’il soit, celui qui secoue un arbre se secoue lui-même.—Le lion est sans sollicitude: que les autres fassent des réserves, lui n’en a cure: il ne mange pas de la viande passée. Entendez-le rugir: «Excepté l’éléphant et l’homme, excepté l’orang-outang, je ne crains rien.» Grâce à sa force, il trouve à souhait de quoi manger.»
L’inertie est une force.
«Le cœur de l’_achacpa_ (arbre dont le bois est très-dur) ne s’émeut pas de coups de hache.—Si quelqu’un plus fort que vous vous tourmente, contentez-vous d’en rire.—Le repos calme la fatigue: l’inertie triomphe des épreuves de chaque jour.—La cuiller (se plongeant dans l’eau bouillante) voit la mort sans sourciller.—Le tesson endure le feu.»
La force du nombre est connue. On compare celui qui est seul de son avis au «chanteur qui n’a personne pour reprendre le chœur.—Si l’on s’unit pour cerner le bois, la chasse sera facile.—Un d’ici, un de là, la multitude devient considérable.—Un d’ici, un de là, et le marché se tient.—On s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul.»
Les richesses sont aussi un élément de force. «La colombe à la poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les marchés.—Les approvisionnements sont le nerf de la guerre; quand la guerre est déclarée, chacun s’approvisionne.—L’abondance de la source entretient le cours de la rivière.—On marche fièrement devant son calomniateur et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a que vingt cauris chez lui.»
La force de la prière persévérante est relatée dans les adages: «Celui qui prie avec persévérance finit par obtenir ce qu’il a demandé au maître.»
Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans un alo charmant de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au chapitre État domestique.
TEMPÉRANCE.
D’après Cicéron, «la tempérance n’est autre chose que la raison exerçant sur la volupté et sur les autres mouvements déréglés de l’âme une souveraineté ferme et mesurée».
La tempérance est fortement recommandée par les adages: «Si l’on se gorge, on étouffe.—Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou, est fou comme lui.—Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez longuement.—Si vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il sera tranquille.—La vipère ne souffre pas qu’on la taquine.»
Que de défauts contre la tempérance!
LA LÉGÈRETÉ. «Quand même vous vous sentiriez porté à rire des infirmes, ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourd’hui vous peut arriver demain.—Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si votre enfant y tombe!»
BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.—Trop parler excite le rire.»
VANTARDISE.—On se moque des vantards, disant de leurs œuvres: «C’est bien peu de la part de ce grand personnage.» Et l’on se demande quel pays a eu l’honneur de les voir naître: «Iwo est la maison du perroquet; Ibara est la maison du vautour; où donc est le pays de la perruche?» La perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque s’épuise en vanteries est pauvre en résultats.»
MÉDISANCE. «On voit vite les défauts d’autrui et l’on en parle; on cache soigneusement les siens sous un tas de tessons.—Semblable au lépreux qui saisit quelqu’un par le nez, le médisant jette dans la confusion.—N’accueillez point les dires du médisant.—Un mot piquant fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se cicatrisent.—Celui-là est votre ennemi qui ne respecte pas votre nom.—L’homme sans malice n’est pas à l’abri des coups de la malice.—Ne vous permettez jamais rien de méprisant contre ceux avec qui vous êtes uni.—Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.»
OBSTINATION. «Celui qui n’écoute point est semblable à celui qui s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à l’_adjaé_. (_Adjaé_, lien qui retient la main près du cou.)—Celui qui s’obstine dans son sentiment ne tarde pas à être laissé de côté.—L’entêtement cause à autrui des dégoûts; l’homme complaisant les supporte.—L’éléphant a ses colères, la fourmi a aussi les siennes.—Les querelles n’engendrent rien qui vaille.»
L’AMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne rebute; elle est comme le feu. «Le feu brûle, alors même que le mur lui fait obstacle; et si l’eau s’oppose à ses progrès, il en suit le cours.»
ENVIE. «L’envieux est toujours pauvre.—Le termite a raison d’envier le sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.—Les oiseaux des champs sont jaloux de ce que l’_ochin_ (oiseau aquatique) sait nager.—La personne jalouse est décharnée: elle se repaît de jalousie, sans jamais se rassasier.—Voyez l’envieux: dès qu’on parle de m’attaquer, il fait ses munitions.—Le pivert se réjouit de voir le perroquet à la pluie; il s’imagine que la queue rouge du perroquet déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.»
CUPIDITÉ. «Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent pas la cupidité des voleurs.—La convoitise engendre l’avarice.—L’épervier a des yeux de feu.—Le pillard ne ferme jamais son sac.—Une trop forte bouchée étouffe l’enfant.—Un gain exagéré déchire la bourse de votre maître.—L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. Pressé de les cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à terre.—La convoitise engendre bien des maladies.»
AMOUR DU PLAISIR. «Vous n’avez pas encore entendu le motif du dourou (espèce de violon) que vous dansez gaiement.—Dans une réunion, on ne regrette guère l’absence que des personnes qui égayent la compagnie.—C’est pour se réjouir que l’on mange l’_èfo_ hors de chez soi, avec ses amis: ce n’est pas qu’on manque de quoi manger.»
TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis) se fatigue et s’en revient; celui qui est plongé dans le deuil ne cesse pas de pleurer.—Les soupirs précèdent les larmes, la tristesse suit l’adversité; tous apportent des condoléances, mais personne ne peut par des sacrifices faire cesser la tristesse.—La douleur est moins cuisante que l’affliction.—Le rat domestique se sent moins offensé par celui qui le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.»
COLÈRE. «La colère n’a jamais d’heureux résultats; la douceur aplanit les difficultés. La colère fait sortir la flèche du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe d’amitié.)—Les querelles engendrent les rixes.—C’est en pardonnant qu’on termine un différend.—Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous loue.—On ne peut que gagner à prendre une attitude respectueuse.—En tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.—Quiconque nuit aux autres doit renoncer à leur amitié.»
Par contre: «La douceur obtient tout.—Ne te fâche pas avec les esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens.—La douceur est un vrai trésor: l’homme doué de douceur possède toutes choses.—La calebasse garde le limon déposé par l’eau; le vieillard endure la contradiction.—Petit à petit on se forme.—Le corbeau se dirige vers Ibara, harcelé par le vent: L’adversité me sert bien, dit-il.»
Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, mais elles ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nègres sont loin de cet abrutissement d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, quand on parle d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. On condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas entendu; aussi était-il nécessaire d’entendre les nègres. J’ose croire qu’il leur aura suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom d’une science toute d’imagination et d’invention.
La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes vices chez tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et d’Athènes.
Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la nature humaine. Il est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, s’il fait souvent le mal qu’il devrait éviter, il connaît le bien et il l’approuve. C’est un être intelligent, raisonnable et moral.
Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès et la civilisation. Mais combien d’hommes, combien de contrées, même en Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrès et de la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pâtre des montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singulièrement aussi avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans les centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé: ce que les noirs sont, nos pères le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, c’est que dix-neuf siècles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront pareillement grandis et policés.