Sept ans en Afrique Occidentale

Pierre (Pierre Bertrand) Bouche · Chapitre 30 sur 31

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Sept ans en Afrique Occidentale

Chapitre XXIII

DAHOMEY.—PARTICULARITÉS RELIGIEUSES.—SERPENTS.

 

La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont nous avons parlé déjà, et par le culte des serpents.

Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons dit des sacrifices humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement politique: ils sont basés sur le principe religieux de la nécessité des sacrifices SANGLANTS et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la prospérité de l’État; on y affirme solennellement l’_existence d’une autre vie_ où les monarques défunts ont un royaume, des chefs, des serviteurs et des sujets; on y proclame utiles aux morts les suffrages et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les victimes immolées passent au service des défunts.

Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans la religion du Dahomey… du Dahomey proprement dit, bien entendu! car, là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre précédent.

Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de Juda. Il y était en honneur avant l’annexion de ce pays au Dahomey; il s’y est toujours maintenu florissant. Ce qu’on raconte des origines de ce culte est bien certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de retrouver de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les doctrines et les pratiques d’une secte que des auteurs disent antérieure à la religion chrétienne, et qui prit naissance en Égypte. Je veux parler des ophites, ces anciens adorateurs du serpent.

Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue raconter à Wydah: Dan ou Dangbé (le serpent sacré) est un grand fétiche, quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le premier homme et la première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, et ils virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus grand bienfaiteur de l’humanité; il mérite nos hommages les plus empressés, les plus respectueux.

La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance toute particulière, et lui rend un culte spécial, parce qu’elle en a reçu des bienfaits signalés. C’est à lui, c’est à Dan qu’on rapporte un succès éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait l’indépendance du pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les troupes de Juda. Tout à coup Dan apparaît; il vient dans les rangs des Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, inspire à tous la confiance, ranime les courages. Le grand prêtre, en qui l’enthousiasme religieux a réprimé le premier mouvement de la crainte, prend dans ses mains cet ami caressant, l’élève et le montre aux soldats comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, fanatisée par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable et se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle met en déroute.

Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants de Savi à bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prêtres de Dan prétendaient y conserver encore le même serpent qui avait rendu les Judaïques victorieux. On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que ce serpent vit toujours; qu’il se cache dans les profondeurs d’une vaste forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de l’arbre, enroule sa queue à la branche la plus élevée et se laisse aller vers la terre. Le jour où du haut de l’arbre il touchera le sol, ce serpent s’élèvera au ciel.

La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allèrent conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William Snelgrave:

«L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du roi de Wydah, fut arrêtée par une rivière qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey assit son camp sur le bord de cette rivière, dont cinq cents hommes auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir et matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances furent trompées; leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées qu’eux. Les conquérants, qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en leur disant: «Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les charbons pour les manger.»

La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que nous disions tout à l’heure: que Dan fut un fétiche propre au royaume de Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus.

De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le dire. Wydah en possède un, rendu célèbre par les relations des voyageurs modernes. Nous le trouvons reproduit dans les Missions catholiques, d’après un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le Dangbékhoué, ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les profanes soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres fétiches, seuls témoins des mystères abominables que les féticheurs célèbrent en cet endroit.

Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous, indiquant au public que ce lieu est sacré.

Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux cases de forme ronde, l’une plus petite que l’autre, toutes deux couvertes de paille[117] et reliées par le mur d’enceinte. La plus petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; l’autre est la demeure des serpents, le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en dehors des ouvertures que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès libre aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par terre, dans l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses l’eau et la farine offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes qu’on leur fait: on les régale aussi de poules; on leur apporte du tafia, des étoffes, des cauris, etc.

[117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en feuilles de palmier.

M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le Tour du monde. «Sa taille, dit-il, varie d’un à trois mètres; il a le corps cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement par une queue formant à peu près le tiers de la longueur totale de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c’est le plus grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d’autres sont irrégulièrement tachetés. Ces différents caractères me font penser qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de quelques-uns d’entre eux, pourraient les faire admettre dans le genre leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron (_coluber_, de Linné).»

VOILA LE DIEU!

«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait bien s’élever à plus d’une centaine[118]. Les uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs d’arbres disposés à cet effet le long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant avec leurs yeux clignotants; d’autres enfin, roulés et endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante de ce spectacle et l’absence complète de tout danger, je me sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités, et, comme au sortir d’un rêve, je laissai échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.»

[118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents ne s’est élevé jamais à cinquante dans le Dangbékhoué.

Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule dans les rues, et va même à la campagne.

Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait poussa tout à coup un cri perçant: «Père, un fétiche!» Je me retournai vivement, et je vis un gros serpent qui m’était passé à côté. Devant lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussière et s’humiliant profondément. Sa prière me navra de douleur: «Tu es mon père, tu es ma mère, disait-il au reptile; je suis tout à toi!… ma tête t’appartient!… sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussière, en signe d’humiliation.

Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane; et l’on est obligé de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui s’en va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force des feuilles d’arbres. Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, salue avec toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble, prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement et le réintègre dans sa demeure sacrée.

Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il sans façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans irrévérence et sans s’exposer à des tracasseries: amendes…, peut-être pis encore.

Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé vif; les blancs coupables de ce crime devraient être massacrés, à moins qu’on n’accepte d’eux une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir de faire connaître deux faits racontés dans les Voyages du chevalier Des Marchais.

Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces fétiches rampants, et l’avait secrètement logé dans une petite caisse, afin de l’emporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la barre, et le coupable fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de l’attentat, la foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le fanatisme populaire.

Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir royal apaisa seul l’effervescence du peuple ameuté contre les Anglais. Un d’entre eux nouvellement débarqué n’avait peut-être pas appris ce qu’un étranger doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne reconnaissant pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de la nuit ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut commis, des cris sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces allaient croissant, malgré l’intervention du directeur du comptoir et d’autres personnages influents. Il fallut faire traîner les négociations en longueur et prendre le temps de s’abriter sous la protection du monarque. Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de cette affaire, le calme se rétablit peu à peu.

Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était colloqué dans la salle à manger, au-dessus de la table où on lui servait les repas. Il ne put obtenir qu’on l’enlevât: plutôt que d’autoriser l’enlèvement du Dangbé, le roi envoya un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à l’entretien du dieu.

Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la présence d’un de ces fétiches dans les magasins du fort français. Il s’était blotti derrière des futailles pleines, auxquelles ils ne purent toucher, de peur de déranger irrévérencieusement l’hôte importun: ce qu’ils auraient payé fort cher, selon toute apparence.

En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. Le culte qu’on lui rend mérite aussi notre attention.

Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses femmes; ces femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur de sa case. Ne cherchons pas à soulever le voile qui cache les turpitudes de cet intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mères.

Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent un éclat extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. A-t-on laissé tomber en désuétude l’usage des processions antiques? ou bien l’a-t-on supprimé, pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain qu’on n’assiste plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs donnèrent le récit jadis.

«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux; il était prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de tous les regards, eut l’imprudence de jeter un coup d’œil sur le cortége, au moment où il passait sous les fenêtres; dénoncé par les nègres à son service, il mourut empoisonné, à quelques jours de là.

[119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié deux ouvrages chez Mame: le Dahomey et le Pays des nègres.

«Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et c’est de lui que je tiens les détails qui vont suivre.

«Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail de la digestion l’absorbe tout entier, les plus dignes des féticheurs se prosternent devant lui, le soulèvent de terre avec des précautions infinies, et le placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme; des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de soie, le précèdent; une musique infernale le suit. Les sons rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette exhibition. Ainsi organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux encore que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes entr’ouvertes.

«L’agitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met fin à la cérémonie; car le dieu, rassasié d’honneurs, pourrait bien, en guise de remercîments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu’un de ses porteurs.

«Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, n’a pas eu lieu une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.»

M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce fut toujours le même état de choses.

Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son côté, dans le Contemporain: «Chaque année, le grand maître de la maison du roi était chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son des cornes d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia, maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient renouvelées quand on était menacé d’une guerre, quand le pays était affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une maladie contagieuse ou par toute autre calamité.

«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de près le couronnement royal; elle était présidée par la mère du roi. Trois mois après, il y en avait une seconde, à laquelle le roi assistait en personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les vivres, l’eau-de-vie, les pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs, avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête et frappaient impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas assez vite ou qui troublaient l’ordre de la cérémonie; on obligeait les curieux et les spectateurs à s’asseoir par terre et à demeurer dans le silence et le recueillement.

[120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de Dahomey ne va pas à Wydah.

«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, et par des chœurs de trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force, et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les autres musiciens. Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.

«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se jetaient de la poussière sur la tête, battaient des mains et poussaient des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mère remettaient entre les mains du prêtre les présents offerts, les musiciens et les musiciennes soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait tranquillement le chemin de la ville, dans le même ordre et avec la même gravité qu’on avait observés en se rendant au temple.

«Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, assure le chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à quelques bœufs et à quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux d’or; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantité considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre et d’eau-de-vie, des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles, quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes négresses.»

Mon frère dit encore dans la même étude:

«On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles on sacrifie à Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des poules; les prêtres boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la fête de Vaudoux, et toute la journée se passe en danses et en saturnales épouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu maître d’elles; elles prennent sur leurs têtes de petits vases ressemblant à des gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent à la lagune en branlant la tête à droite et à gauche, et s’écrient que le saint les mène et qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure jusqu’à la lagune; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau et, tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la case de Dambé, où elles déposent les vases, dont l’eau doit servir de breuvage aux divinités.

«Tous les trois ans, on promène le gros serpent[121] à travers la ville. La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer les portes et de ne pas regarder au moment où la procession passera. Le matin, des prêtres armés de gros bâtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les chiens et les poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disentils, les ennemis de Dambé: le chien l’agace par ses aboiements, la poule lui crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, les prêtres mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en dansant, pour qu’il chasse de la ville les maladies et les fléaux. Les noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disentils, notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait plus vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres; ceux-ci ne manqueraient pas de châtier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur les mystères. Un mulâtre voulut savoir ce qu’on faisait dans cette procession; en 1868, au moment où elle allait passer, il se barricada dans sa chambre de manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description qu’il me donna lui-même le lendemain: «Cinq prêtres marchaient en tête armés de bâtons, sans doute pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prêtres et quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient autour d’un hamac qui était porté par deux hommes aux formes athlétiques. Une pièce d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le serpent.»

[121] Un serpent exceptionnellement gros, au dire des féticheurs.

On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune surtout et près des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il n’est pas rare de les voir enfermées dans de petites cases. C’est encore Dangbé! Ces tiges sont l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est l’image femelle; le premier, l’image mâle; tous deux représentent le serpent des lagunes appelé éré par les nègres nagos.

Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases d’un modèle particulier avec des couvercles en terre. On y dépose l’eau et les présents destinés au fétiche.

Il y a des jours consacrés à Dan; on célèbre aussi en son honneur des septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une semaine entière, on boit et l’on danse, et l’on apporte au dieu des oblations. Les femmes du serpent s’occupent du décor et veillent à approvisionner d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les immolations. La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je renonce à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle d’hommes et de femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage, non-seulement sans rougir, mais encore en s’excusant et en se faisant un mérite de leurs excès. «_Elles sont possédées_ par le dieu, disentelles; c’est le dieu qui les agite et les mène; c’est le dieu qui les féconde et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité.»

Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de Lissa. Ceux-ci ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mâle et le Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé. On fait aux deux des offrandes et des sacrifices.

Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire comment on punit les noirs sacriléges, car nous n’avons parlé plus haut que des blancs profanateurs.

Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent fétiche, était brûlé vif. «Aujourd’hui, on se contente de renfermer le coupable dans une petite case en paille; mais le détenu peut s’enfuir vers une lagune voisine de la mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de bâton, et ils en usent largement.

«Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une jeune négresse, esclave du chacha actuel, écrasa sous une porte la tête du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au châtiment en donnant une certaine somme, car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près du temple de Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la même faute, et l’on y mit le feu. Tous les six s’enfuirent aussitôt. Les Moses, ou confidents du vice-roi, se placèrent à côté de la jeune fille et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, échelonnés jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de frapper les Moses et d’être frappés à leur tour par eux; mais leur fanatisme se déchargeait sur le pauvre malheureux qui n’avait pas eu de cadeaux à offrir; les coups de bâton pleuvaient sur son dos; sa tête et ses épaules ruisselaient de sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce qu’il eût sauté dans une barrique enfoncée en pleine lagune: l’épreuve était terminée.»

[122] C’est mon frère qui parle.