Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre IV
I. AGRICULTURE.—II. PÊCHE.—III. NOURRITURE.
I
L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses qu’elle promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, où les arbres acquièrent des proportions colossales, où l’herbe elle-même pousse avec une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de voir l’agriculture abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls. Les indigènes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas combien il serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit à ses seules forces, sous un soleil énervant, l’homme demande peu à la terre, et le travail des champs est jugé indigne du maître et presque de l’homme libre. Cependant de vastes régions demeurent incultes.
[16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres et plus.
Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la côte des Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de relations au dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l’intérieur des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que l’agriculture était entravée: à Wydah, par la politique royale, qui tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui détournait l’attention d’un autre côté. Pour tous ces motifs, on se contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, soit en les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos et Agoué produisent assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune approvisionnent la colonie anglaise.
[17] A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu prétendre au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont s’établir à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On les connaît sous le nom de princes des broussailles.
Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain soit un peu humecté. En mars, dès que la saison des pluies s’est annoncée par les premières ondées, on s’occupe au défrichement. D’abord on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs, laissant courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper des ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de figuiers de Barbarie ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de prendre feu; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée et étouffent le feu aux endroits où le danger apparaît.
Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. Parents, amis, voisins, se prêtent un mutuel secours pour la culture; ils se réunissent au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une ligne, ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure de la voix. A les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, lorsqu’on ne les a pas vus, on se fera une juste idée de l’entrain qui préside à leurs travaux. Ils se mettent trois pour semer le maïs: le premier fait un trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le troisième les couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles seraient la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les champs cultivés. La campagne s’anime: des centaines de banderoles flottant au vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect singulièrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés toujours prêts à l’invasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur sert à faire du bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.
On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante; j’en saisis un sur les lèvres d’un enfant; le voici: «Agbado ô! agbado ô! O maïs! ô maïs! Petits oiseaux, laissez pousser le maïs. Pousse, pousse, ô maïs! Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs: pousse, pousse vite, ô maïs! Agbado ô! agbado ô!» Agbado ou igbado est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment agbadé, agbadekou, à Porto-Novo. M. Courdioux raconte que d’après les indigènes, il fut importé de l’intérieur vers la côte par un homme au teint cuivré (les nègres disent: par un singe jaune; car souvent ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants d’Abéokouta, à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs pousse très-bien à la côte des Esclaves; il donne deux récoltes par an: l’une à la grande, et l’autre à la petite saison des pluies: semé en mars et en septembre, il est récolté deux ou trois mois après. Chaque tige, haute de plus de six pieds, porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou quatre.
Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes: l’igname, la patate douce, le manioc, les haricots, l’arachide, les citrouilles.
L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux et féculent: elle n’est point exotique: on la trouve à l’état sauvage dans les forêts et les lieux incultes. Toutes les variétés d’ignames ne sont pas également appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de racines garnis d’un œil au moins; et comme il leur faut un terrain profond, on relève la terre des deux côtés, de manière à laisser entre les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en septembre, et amène la fête des ignames, connue sur toute la côte des Esclaves, plus particulièrement chez les Minas.
La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le manioc ou manihot est une espèce d’arbuste, de la famille des euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. Sa racine est allongée, tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette plante est très-simple. Après avoir préparé la terre comme pour le maïs, on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, que l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. On fait une récolte par an.
Rien à noter touchant la culture de la patate douce et des haricots; mais je me reprocherais de ne point attirer l’attention du lecteur sur une particularité remarquable de la fructification de l’arachide ou pistache de terre. Ses fleurs jaunes sont disposées à l’aisselle des feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent stériles, les inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, et enveloppé d’une gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes.
On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à peu près comme le pouce; il est rare d’en trouver de plus beaux.
En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe; c’est une fusée de végétation, mais le grain ne se forme pas.—Quant à la vigne, elle pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement le raisin est peu juteux et d’un goût désagréable. «Trente grappes fournirent à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au plus, pour soulever l’estomac», dit M. Lafitte, parlant d’une expérience faite sous ses yeux.