Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre VI
PLAISIRS ET RÉJOUISSANCES.
Quand Dieu créa l’homme, il le plaça au milieu des délices du paradis. Dégradé par le péché, condamné aux privations, à la douleur physique et à la souffrance morale, l’homme cherche toujours le plaisir, parce que le plaisir est l’avant-goût du bonheur céleste pour lequel il est créé. Tous les hommes poursuivent le plaisir; s’ils ne vivent pas dans un accord parfait, c’est qu’ils ne cherchent pas tous leur plaisir dans les mêmes choses: l’un aime l’argent, l’autre se plaît à le dépenser; celui-ci recherche les douceurs de l’oisiveté, celui-là les transports de la joie.
Donc, pour bien connaître un individu, il faut savoir où il cherche son plaisir. Étudions nos nègres à ce point de vue: voyons-les dans la joie, dans le jeu et dans les fêtes.
Le nègre se plaît à entretenir des relations amicales et suivies avec ses semblables; il confesse dans ses adages «qu’il ne dit jamais «à demain» à son voisin» d’une façon absolue: c’est-à-dire que le moindre motif le fera courir encore chez lui. «On ne peut vivre sous le même toit sans se parler, dit-il; un fou venant d’Ika et un idiot d’Ilouka ne sauraient s’empêcher de sympathiser, s’ils se rencontrent.» Il méprise ceux qui fuient la société: «Après avoir mangé, la chèvre rentre à la maison; après avoir mangé, la brebis rentre à la maison; le porc mange et ne rentre pas: c’est pour cela qu’il est si méprisable.»
Que si le nègre aime les réunions nombreuses et les repas en commun, c’est pour l’agrément qu’il trouve dans le commerce avec ses semblables. Il le déclare lui-même: «Nous allons avec nos amis manger l’_éfo_ chez les autres, afin de nous divertir, et non parce que nous manquons de nourriture chez nous.—Malgré le nombre considérable des absents, on ne regrette que l’absence de celui qui réjouit la société.»
Dans les réunions, on s’amuse aux jeux d’esprit: proposer et deviner des énigmes est un divertissement cher aux nègres, même aux enfants; ils se livrent des heures entières à ces badinages spirituels. Ils ont des énigmes fort bien réussies. Qu’on en juge par celle-ci sur la pirogue: «Je suis longue et mince, je suis dans le commerce, et je n’arrive jamais au marché.»
Les énigmes ne sont pas les seules productions spirituelles propres à égayer les longues méridiennes et les soirées plus longues encore; elles offrent même beaucoup moins d’intérêt que les alos, récits allégoriques et populaires qui circulent de bouche en bouche. Les alos constituent la littérature des nègres: l’_akpalo_ ou conteur d’alos est recherché dans les cercles, comme les poëtes chez nous. Certains de ces conteurs se font un métier de débiter des contes: on les nomme pour cela akpalo kpatita. Il ne faut pas confondre l’_akpalo_ avec l’_ologbo_. Celui-ci se tient à la cour pour raconter la légende des ancêtres du roi; tandis que le premier est un véritable rapsode, allant de ville en ville, de cercle en cercle.
Le chant et le son du tam-tam sont l’accompagnement ordinaire dont le rapsode se sert pour agrémenter son récit. «L’_ogidigbo_», dit un adage dont l’harmonie imitative ne peut se rendre dans la traduction, «l’_ogidigbo_ l’emporte sur tous les autres tam-tams: si une parabole est rendue sur l’_ogidigbo_, celui qui saisit le mouvement se met à danser: Vieillis, Ajagbo, vieillis; ô roi, vieillis, puissé-je vieillir aussi!» Ces dernières paroles, que nous avons soulignées, se chantent en battant le tam-tam; elles sont là moins pour le sens que pour marquer la mesure; nous le répétons: elles ont en nago une harmonie que la traduction ne peut rendre: «GBO, AJAGBO; GBO, OBBA, GBO; KI ÉMI KI O SI GBO.» Prononcé vite et en mesure, ce refrain marque le mouvement imprimé à la danse par l’_ogidigbo_.
Le chant, le tam-tam et la danse concourent à rendre les alos fort attrayants. Pour exciter l’attention des auditeurs, le rapsode annonce qu’il va commencer: «_Alo!_» s’écrie-t-il, et tous de répondre avec vivacité: «_Alo!_» L’_akpalo_ annonce alors le sujet d’une manière vague, disant simplement qui sera le héros de son récit: «_Alo mi DA-FIRI-GBAGBO l’éri_… Mon alo a trait à…» Cette manière d’annoncer le sujet est plus singulière que compréhensible; et pourtant il est rare que le conteur n’emploie pas cette ritournelle inintelligible «_da firi-gbagbo_».
Le conteur entre aussitôt en matière. Écoutons-le:
«Mon conte a trait à tous les animaux.
«Les animaux, ayant fait un tam-tam, s’assemblèrent pour danser: «Allons, dansons», se dirent-ils.
«Le moment venu, le buffle ne sait battre le tam-tam; l’éléphant est aussi malhabile. Lorsque l’éléphant essaye, il fait preuve d’une insigne maladresse. On danse toujours. Voici venir l’oiseau appelé liri; il se juche sur le tam-tam, il bat ainsi:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«L’éléphant bat le tam-tam, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«Le daim bat, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«Le buffle bat, il ne sait s’en tirer:
Tinlégué-Tinlégué Tingué-ti-ooun!
«L’oiseau ayant battu de la sorte, les animaux s’écrient: «Qui donc nous raille ainsi?» Et ils courent sus à l’oiseau, qui s’enfuit.
«Cependant le chat se cache, se blottit, glisse en tapinois, saute sur l’oiseau, le saisit et le mange. Et quand les animaux voulurent savoir ce qu’était devenu l’oiseau: «Je m’en suis léché les lèvres», repartit le chat.—«Ce voleur! répliquèrent les animaux; il volera toujours jusqu’à ce qu’il en meure.»—Et le chat répétait: «Gnaou! gnaou!»
Tels sont les alos. Le nègre se passionne d’autant plus, en les entendant, que le tam-tam donne à ces récits un charme auquel il est toujours sensible. Jamais il n’entend le tam-tam sans tressaillir de joie; aussi, jamais il n’y a de fête sans tam-tam. C’est l’instrument national. Il prend des formes et des grandeurs diverses; il varie depuis le tout petit tam-tam placé comme ex-voto auprès des idoles, jusqu’au tam-tam énorme qui ne paraît qu’aux grandes solennités. Ce dernier, gros et long, est orné souvent de sculptures sans élégance, telles que les font les indigènes. Il n’a rien de notre grosse caisse, quoiqu’il en tienne lieu, à certain point de vue. Il s’appelle le gbédou: on le rencontre dans les cours intérieures du palais, dans la case des grands cabécères, auprès de certains temples. On s’en sert dans les réjouissances publiques, dans les fêtes religieuses et dans les funérailles des personnes de distinction. A chaque fête on répand du sang des victimes sur les symboliques images qui ornent le gbédou (têtes d’animaux, oiseaux, Bacchus, etc., etc.): «On les arrose aussi d’huile de palme et d’eau-de-vie, on les couvre de plumes des poules offertes en sacrifice. C’est un objet qui devient hideux et repoussant; quand les féticheurs, les yeux hagards et injectés de sang, viennent en tirer des sons caverneux, vous croiriez assister à une fête satanique; l’âme est sous l’impression d’une mystérieuse terreur.» (Courdioux.)
Signalons en outre le kosso, l’agbé, le gangan, l’_ogboun_… Le joueur assied l’_akpinti_ à terre entre ses jambes; il tient le gbata sur ses genoux et le frappe des deux côtés. Le doundoun est chargé de grelots; le dchéckéré se manie comme le tambour appelé tambour de basque: on l’agite et l’on glisse le pouce sur la peau.
Le tam-tam des nègres n’est point comme celui des Indiens et des Chinois: ce n’est pas un simple plateau de métal, c’est un tronc d’arbre ou une branche creusés et couverts d’une peau à une ou aux deux extrémités. La peau frappée à l’aide d’une baguette produit un son à peu près uniforme. Les mélodies du tam-tam ne diffèrent guère que par la mesure et la cadence; toutefois chaque espèce de tam-tam a son rhythme particulier; chacun imprime à la danse un mouvement qui lui est propre. Aussi dit-on: danser le gbata, danser le doundoun, danser le gangan… Le kalara est le mouvement le plus accéléré.
Ilou, nom générique désignant tous les tam-tams en général, a pour racine le verbe lou, frapper. On frappe sur cette peau retentissante; on frappe, on frappe toujours: tant et si fort que le tympan de l’oreille en est brisé. Néanmoins tout ce bruit n’est pas sans avoir une certaine harmonie passionnée, délirante.
Chaque tribu a ses tam-tams de guerre pour lesquels le soldat nègre a un culte semblable à celui que nos soldats professent pour le drapeau de leur corps. Le tam-tam de guerre enlevé à l’ennemi est un trophée glorieux que le vainqueur rapporte triomphalement. Celui de Dahomey est orné de crânes humains.
Les chefs principaux se payent le luxe d’une troupe de musiciens qui les honorent du bruit assourdissant de leurs instruments. Les musiciens font à qui mieux mieux pour augmenter le vacarme: ils frappent à coups redoublés sur les tam-tams; ils font rendre à leurs fifres leurs sons les plus criards; ils poussent des hurlements affreux dans les cornes qui leur servent de trompes, et ils s’accompagnent du cliquetis produit par la grenaille de fer agitée dans une gourde. Cette musique sauvage ne saurait être riche qu’en discords.
Les enfants relient par une petite ficelle de 8 à 10 centimètres deux graines creuses dans lesquelles ils ont mis de la grenaille de fer; ils frappent ces deux graines l’une contre l’autre en cadence, comme on fait avec des castagnettes.
La clochette de fer est employée par les féticheurs; le crieur public s’en sert lorsqu’il annonce les volontés du roi.
Le dourou est peu répandu sur la côte. C’est une espèce de mandoline, composée d’une calebasse recouverte d’une peau, et d’un manche sur lequel sont tendus des filaments de palmier, ou de longs crins. Le son, frêle et nasillard, ne manque ni de piquant, ni d’originalité. J’ai vu quelquefois jouer du dourou avec un archet. Les proverbes nagos nous apprennent combien les nègres aiment la musique du dourou, et combien ils sont passionnés pour la danse: «Vous n’avez pas encore entendu résonner le dourou, et déjà vous dansez gaiement», dit un de ces proverbes.
La danse des nègres se fait remarquer par une mimique érotique analogue au zambacueca des créoles; la passion s’y exalte souvent jusqu’au paroxysme. Dès qu’il se livre à cet amusement chéri, le noir ne se possède plus: ses pieds, ses jambes, ses bras, sa tête, tout en lui entre en mouvement; ses épaules semblent se disloquer, ses coudes se touchent; il crie, il chante, il bat des mains, il se tapote la poitrine; il se livre à des contorsions effrénées où l’impudeur s’affiche souvent sans retenue. Les deux sexes participent généralement aux danses qui ont lieu en soli, ou par couples, en groupe ou par essaims. Les hommes seuls exécutent les danses de guerre; ils dansent en faisant la parade; ils font des décharges de mousqueterie et brandissent le sabre en dansant; c’est en dansant qu’ils simulent l’attaque, la surprise, la fuite et toutes les péripéties du combat, avançant, reculant, lançant le fusil et le rattrapant en l’air.
On voit des danseurs de profession aller de case en case, de village en village, et se donner en spectacle. Les spectateurs battent des mains pour accompagner la musique et le chant.
Outre la musique et la danse, les nègres aiment les processions pompeuses et les festins. Les musulmans célèbrent de cette manière les fêtes prescrites; les Minas font de grandes réjouissances à l’occasion de la récolte des ignames. Hélas! pourquoi faut-il donner le nom de fêtes aux dégoûtantes orgies auxquelles les Minas se livrent dans ces réjouissances?
Les époques des fêtes rappellent ordinairement des idées religieuses: ainsi l’on célèbre la nouvelle lune, les fétiches… Les prêtres ont des chants et des danses d’une monotonie fatigante. Les jeunes filles enrôlées dans la féticherie répètent, durant de longues heures, en refrain, sur deux tons différents, ces deux exclamations: «AH! HAN!» Puis elles poussent des cris perçants, parmi lesquels on peut distinguer celui de «KYRIE». Ce cri revient souvent.
On célèbre les couronnements, les victoires, les funérailles, les anniversaires des morts… Dans toutes ces fêtes, du reste, la musique, le chant, la danse, les libations et les festins constituent les principaux divertissements. On y prodigue la poudre en fusillades nombreuses. Je ne dirai rien ici des réjouissances sanglantes et inhumaines qui souillent la fête des coutumes, célébrée annuellement au Dahomey. Toutefois je laisse la parole à M. Lafitte[26], pour nous raconter comment on se comporta dans une simple parade qui eut lieu à Wydah, durant son séjour dans cette ville. Gréré, roi de Dahomey, préparait une expédition contre Abéokouta, la ville inexpugnable des Egbas. «Mais, avant de frapper le coup décisif qui devait mettre le comble à sa gloire, il était nécessaire, croyait-il, d’éblouir les blancs de Wydah par le déploiement de toutes ses forces militaires, et par l’étalage du butin et des esclaves, fruit de la dernière expédition. De Wydah, le bruit de sa puissance se répandrait sur tout le littoral et porterait la terreur jusque dans Abéokouta…
[26] Le Dahomey, page 133.
«… Pendant plusieurs jours, il ne fut bruit dans le pays que des merveilles dont Wydah allait être le théâtre. Les blancs, convoqués par invitation royale, devaient ajouter par leur présence aux splendeurs de la fête…
«Vers dix heures du matin, les sons d’une musique infernale, les cris et les hurlements d’une foule en délire, nous annoncèrent que le premier point du programme, le défilé, était en voie d’exécution.
«A onze heures, la tête du cortége défilait sur la place du fort portugais: c’étaient des femmes vêtues de pagnes neufs, marchant une à une et portant, posée sur leurs cheveux crépus, une bouteille de gin: elles longèrent l’extrémité de la place et se rangèrent en cercle. D’autres femmes suivaient, chargées d’objets divers capturés sur l’ennemi; elles formèrent un second cercle. Puis ce fut le tour d’une multitude de soldats avançant avec un ordre que je ne leur avais jamais vu; ils se placèrent devant les femmes et mirent leurs fusils au repos. Un grand nombre de nègres de tout âge, de tout sexe, les mains derrière le dos, venaient après. Ces malheureux, libres il y a quelques jours, rehaussaient la pompe triomphale des vainqueurs, en attendant un sort plus cruel. Leur figure défaite et empreinte d’une morne résignation faisait mal à voir; un long jeûne avait épuisé leurs forces, et la maigreur de leur corps était à peine cachée par des haillons souillés de sang et de boue. De temps à autre, ils regardaient d’un œil hébété ce qui se passait autour d’eux; le plus souvent leurs regards se portaient vers la terre et y restaient fixement attachés.
«Le défilé continuait toujours, et bientôt il ne resta plus qu’un petit espace libre au milieu de la place.
«Alors parurent quelques chevaux que des noirs menaient en laisse; ces chevaux avaient appartenu aux chefs d’un village détruit. Les têtes de ces chefs, exécutés quelques jours auparavant, en présence du roi, étaient fixées au bout de longues perches que les porteurs agitaient à tout instant. Une nuée de vautours fauves attirés par ces trophées planaient au-dessus de la foule; quatre ou cinq, plus féroces, rasaient les têtes sanglantes, et ne s’enfuyaient, aux cris poussés par la populace, que pour revenir encore. La musique, qu’on entendait déjà depuis longtemps, fit enfin son apparition, et avec elle se montrèrent le méhou, les grands cabécères venus d’Agbomé, le prince Schoundaton, le yévogan, tous en costume de cérémonie. Les nègres du vulgaire occupaient les rues adjacentes. Un hourra formidable s’éleva au milieu de la foule, et l’exhibition prit un caractère nouveau.
«Jusque-là chacun était resté immobile à son poste; mais alors commencèrent les danses extravagantes mêlées de clameurs sinistres. Les captifs, enchaînés, qui pouvaient à peine se mouvoir, furent forcés de prendre part au mouvement général; leurs gardiens brandissaient au-dessus de leurs têtes des coutelas énormes, des massues armées de pointes de fer.
«Cette scène infernale, à laquelle la fatigue des acteurs mit seule un terme, dura près d’une heure.»
Laissons maintenant M. Courdioux nous décrire une fête fétiche. Lui aussi raconte ce qu’il a vu et entendu; écoutons-le:
«Le culte des fétiches prend, dans les grandes circonstances, un caractère de fête populaire; les nègres y accourent de plusieurs lieues à la ronde. Chaque idole a son azâ-dahô (jour de fête). Les cérémonies en sont réglées par les féticheurs. Trois choses sont indispensables: un sacrifice, de copieuses libations et des danses interminables. On se réunit sur la place qui existe toujours à côté des principaux temples. Tout se passe en plein air.
«Le grand voduno asperge d’eau lustrale l’idole et la foule. La victime est amenée: tantôt un mouton, tantôt des poules ou des pigeons, tantôt une chèvre ou un bouc, plus rarement un bœuf. Le sang humain ne coule plus guère qu’à la cour des rois et des princes. Mais, hélas! qui pourrait compter les victimes humaines offertes encore actuellement en public ou en secret, dans les palais des rois et des princes du Dahomé et de Porto-Novo?
«Le bruit sourd et saccadé des tam-tams annonce par intervalles les péripéties du sacrifice. Cependant la foule demeure grave, silencieuse et recueillie. De temps en temps quelques hou! hou! prononcés en frappant de la main sur la bouche, sont un indice pour le voduno que tous les assistants lui sont unis d’esprit et de cœur. D’immenses hou! hou! hou! saluent le moment où le féticheur répand le sang sur la tête de l’idole et autour du temple. Il en asperge parfois les assistants.
«On prépare ensuite les chaudières pour y cuire les chairs de la victime. Lorsqu’on a transformé tous ces débris en une sorte de ragoût, chacun peut en avoir une part. Un Brésilien se crut obligé, un jour, à la cour du roi de Dahomé, de goûter (il me le raconta avec horreur) à un brouet de haricots au sang humain.
«Bientôt le tafia remplit les calebasses et met la joie et l’animation dans tous les cœurs. Aux premiers sons du tam-tam, tous trépignent, tous sont prêts, et la danse commence pour finir quelquefois huit jours plus tard. Quelques tam-tams et le bruit de centaines de mains se frappant la poitrine en cadence tiennent lieu d’orchestre.
«Il y a quelques années, j’ai été témoin d’une danse sacrée vraiment diabolique. C’était à Agoussa, village situé en face de Porto-Novo sur la rive opposée de la lagune Osa. Je passais dans les épaisses forêts de palmiers qui couvrent tout ce pays. Tout à coup, la voix ronflante, mais sourde et précipitée, d’un énorme tam-tam se fit entendre à travers les arbres. Un élève de la mission qui m’accompagnait me dit:
«—Père, les gens d’Agoussa célèbrent une fête en l’honneur du démon; ils ont la réputation d’être de grands adorateurs du diable. On raconte toutes sortes d’horreurs de leurs cérémonies.
«—Allons de ce côté-là, lui dis-je; je tiens à en juger par moi-même.
«—Non, non, Père, s’écria l’enfant; ces gens-là sont méchants, surtout quand ils sont sous l’influence de leur mauvais esprit; n’y allez pas, ils vous maltraiteront.
«—N’aie pas peur qu’il m’arrive rien, non plus qu’à toi. Suis-moi et avançons avec prudence.
«Bientôt nous vîmes une éclaircie dans la forêt, du côté où le tam-tam continuait à se faire entendre de plus en plus distinctement. Nous étions sur le bord d’une clairière. Un grand arbre, un bombax de Guinée, en ombrageait une partie. A la lisière du bois, du côté opposé où nous nous trouvions, était adossé un vieux temple fétiche.—Voilà la maison du diable, s’écria mon petit nègre; ne nous montrons pas.
«On n’entendait que le tam-tam. Une centaine de nègres et de négresses exécutaient une ronde devant l’image de Satan, un gros fétiche accroupi à l’entrée du temple, et tout rougi du sang qu’on venait de répandre en son honneur. Ils se suivaient les uns derrière les autres, sans mot dire, le corps penché du côté gauche et les bras pendants. L’eau ruisselait sur tous ces corps et les faisait paraître comme huilés. Leurs yeux étaient rouges, leurs visages contractés et empreints d’un ricanement stupide. Ils tournoyaient ainsi depuis des heures et peut-être depuis des jours et des nuits. Je fus pris d’un profond sentiment de pitié, et, levant les mains au ciel, je demandai à Dieu pardon et miséricorde pour ces pauvres sauvages. Puis, sans me rendre compte du danger que je pouvais courir, je sortis du bois et je m’avançai de quelques pas sur la place, mon petit nègre demeurant en arrière.
«Dès qu’on m’aperçut, un sourd grognement se fit entendre, le tam-tam parut hésiter d’abord et se mit bientôt à battre plus fort et plus rapidement que jamais. La ronde continua avec un redoublement de vitesse. Un fervent disciple du legba (démon) ne doit s’arrêter qu’à bout de forces et complétement abruti par ces rondes échevelées. Deux ou trois féticheurs se détachèrent du groupe des danseurs et vinrent, avec un regard menaçant, me signifier de m’éloigner. Ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de me faire des signes expressifs. Ils étaient possédés; j’eus peur. Toute la troupe des énergumènes fit mine de venir de mon côté. Je me décidai à m’éloigner, n’ayant rien à faire auprès de ces pauvres victimes de la rage et de la haine du démon[27].»
[27] Missions catholiques.
Nous aurons plus tard occasion de parler des Egoungoun et des Zambétos, et des représentations qu’ils donnent afin de réjouir le public. Terminons ce chapitre en parlant d’un jeu de combinaison fort à la mode à la côte des Esclaves. On trouve ce jeu ou des jeux analogues chez la plupart des peuples africains. Les Nagos lui donnent le nom d’AYO; ailleurs on l’appelle ouari; les Fulbés le nomment ouri; les Niam-Niams, mangala. D’après Schweinfurth, la Nubie et l’Égypte ont emprunté le mangala à l’Afrique centrale; ce jeu est connu aussi des Wolofs et des Mandingues. On le joue habituellement sur une planche longue et épaisse, dans laquelle sont creusés des trous, disposés sur deux rangs égaux. Le nombre de trous n’est pas le même partout: le tschela des Kimbundas en a quarante; le mangala des Niam-Niams, seize, celui des Nubiens, douze. L’_ayo_ de la côte des Esclaves en a douze aussi. La partie se joue à deux: les joueurs ont vingt-quatre graines servant de jetons; ils les distribuent par quatre dans les trous, de leur côté; puis chacun à son tour prend les jetons d’une case et les place un à un dans les cases suivantes. Celui qui rencontre dans les cases de son adversaire un ou deux jetons seulement s’en empare, et la partie continue jusqu’à ce que l’un des deux ait tout pris à l’autre. Les combinaisons de ce jeu, souvent fort compliquées, exigent une grande tension d’esprit.
CHAPITRE VII[28]
ÉTAT RELIGIEUX.
[28] Ce chapitre et les deux suivants ont été publiés dans la Revue du Monde catholique.
On dit généralement que le fétichisme est la religion des noirs; le fétichisme, c’est-à-dire l’adoration des objets naturels, animaux, plantes, rivières, etc.
Il est vrai, les noirs adressent leur culte aux objets naturels; par peur, par reconnaissance ou par superstition, ils se prosternent devant la créature; mais on a tort de supposer qu’ils ignorent le Créateur. Nous ne nions pas que ce culte soit grossier, très-grossier; cependant, il ne nous est pas possible d’admettre qu’il n’y ait dans ce culte que l’élément grossier. Les noirs ont plus que l’adoration de la matière; on est injuste à leur égard, lorsque, par légèreté ou parti pris, on en veut faire une espèce d’_hommes primitifs_ que des transformations successives ont distingués de l’animal, sans les rendre semblables encore à l’homme blanc; on est injuste à leur égard lorsqu’on prétend que leur culte exclut l’idée de Dieu et les tient à genoux devant la matière pure.
Ils n’ont pas besoin d’_arriver_ à l’idée de Dieu. Cette idée, ils l’ont; et, dans leur cœur, un sentiment domine toutes les aspirations: le sentiment religieux. Cette idée s’est obscurcie; ce sentiment s’est corrompu; l’esprit a eu ses défaillances, le cœur a eu ses faiblesses; malgré tout, le noir n’a pu accumuler assez d’erreurs pour faire disparaître cette idée qui prime toutes les autres dans l’esprit humain; il n’a pu se dégrader au point de perdre le sentiment religieux.
Cicéron disait: «Il n’existe pas de peuple, si barbare et si sauvage qu’on le suppose, qui n’ait la pensée d’un Dieu, quoiqu’il ignore sa nature[29].» Depuis Cicéron, des peuples, en grand nombre, sont entrés dans l’histoire, et la parole du philosophe romain est demeurée toujours vraie. Ce n’est pas en parlant des noirs de la côte des Esclaves qu’on pourra lui donner un démenti.
[29] CICÉRON, De leg., I, 24.
Qu’on me permette de citer des observations fort justes de M. Léonce de la Rallaye[30]: «On se fait d’habitude une idée fausse du paganisme antique, surtout aux premiers âges du monde. Le paganisme n’a été dans l’origine qu’une altération de la vraie doctrine révélée de Dieu à Adam et aux patriarches, altération coupable, sans doute, dans son principe, puisqu’elle émanait de l’orgueil de l’esprit et de la faiblesse des sens, mais qui laissait néanmoins subsister un grand fond de vérité. La grande erreur et le grand crime de ces temps-là fut, en quelque sorte, de déplacer Dieu et de prétendre voir une vertu divine résider essentiellement dans des êtres qui n’étaient que de pures créatures… Mais l’idée même de Dieu demeurait profondément empreinte dans l’humanité primitive.»
[30] Revue du Monde catholique, 10 juin 1877, p. 677.
Alors même que «tout était Dieu, si ce n’est Dieu lui-même[31]», on conserva le souvenir d’«un être au-dessus des autres êtres, Père des dieux et des hommes… maître des vents et des tempêtes, etc…» Toujours l’homme adressa ses sacrifices, ses offrandes et sa prière à un pouvoir supérieur. L’antiquité éleva des temples «_au Dieu inconnu_» que son esprit dévoyé n’avait pu oublier en entier; et en même temps, elle imaginait des dieux à sa façon.
[31] BOSSUET.
Il a fallu l’orgueil naturaliste de notre époque, l’esprit de révolte poussé à l’excès, pour qu’on ait follement rêvé de supprimer l’idée de Dieu. On a voulu chasser Dieu de l’univers, on s’efforce de tout expliquer sans Dieu. Cependant, comme Dieu est présent partout et que partout il se manifeste dans ses œuvres, la science ou plutôt l’_invention_ moderne a dû le remplacer par quelque chose. Après avoir supprimé d’un trait de plume le sublime récit de la création, elle a imaginé la sélection naturelle et autres systèmes que Quenstedt résume[32] en ces termes avec ironie: «Alors grouillaient toutes les ordures de la vie organique, et la toute-puissance de la terre inerte ne pouvait se lasser de créer.»
[32] QUENSTEDT, Géologie, I, p. 169.
Les noirs n’ont pas une théogonie nettement formulée; ils n’ont pas (le peuple du moins) un corps de doctrine religieuse. Des notions éparses, des connaissances sans liaison et environnées de mille obscurités suffisent à ces peuples mous, sans souci d’autre chose que des besoins et des jouissances du moment. Attachés superstitieusement à de certaines pratiques, ils les conservent sans raisonner, sans réfléchir. Quand ils redoutent les effets de leur infidélité ou de leur négligence, ils cèdent, inconscients, au besoin de se soumettre au pouvoir supérieur qui régit tout. Et ils se soumettent à ce pouvoir qu’ils ne se donnent même pas la peine de définir, et ils rendent leurs honneurs et leur culte à la multitude des orichas auxquels ils l’attribuent.
En théorie, le noir est théiste, monothéiste même, dans ses croyances. Il distingue Dieu de tout le reste, non-seulement des objets communs et profanes, mais encore des orichas, qui sont l’objectif de son culte. Dieu est au-dessus de tout, disent les Nagos; il est créateur, Eledda; roi de gloire, Oga-Oga; maître de la bonne terre, Olodoumayé; maître du ciel, Oloroun; maître par essence, Olouwa.
Oloroun est l’appellation ordinaire par laquelle on désigne Dieu en nago; les Djedjis et les Minas le nomment Maou.
Le noir attribue à Dieu ce qui se produit de bien; c’est à lui qu’il le rapporte. Si un danger grave le menace; s’il est injustement attaqué ou opprimé, il élève ses regards vers le ciel et il invoque Dieu; il s’écrie: «_Oloroun! Maou!_» Un proverbe qui a cours parmi les Dahoméens montre la foi de ces peuples en Dieu et dans sa providence: on dit sous forme de salutation: «Dieu aide celui qui travaille.»
Malheureusement, ces croyances sont sans influence sensible sur la pratique, et le noir vit comme si Dieu ne s’occupait point de lui ou comme s’il n’existait pas. Semblable aux païens de l’antiquité, aux Grecs et aux Romains dont parle saint Paul[33], «ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont pas rendu grâces; mais ils se sont perdus dans leurs pensées, et leur cœur insensé a été obscurci… Ils ont changé la gloire de Dieu incorruptible contre une image représentant un homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles. Aussi, Dieu les a livrés aux désirs de leurs cœurs, à l’impureté, en sorte qu’ils ont déshonoré leur propre corps en eux-mêmes; eux qui ont transformé la vérité de Dieu en mensonge, adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni dans les siècles.»
[33] Saint Paul aux Romains, c. I, ℣ 21 à 25.
Nous pourrions continuer notre citation; car saint Paul semble avoir eu les noirs de la côte des Esclaves en vue, quand il traçait le tableau des égarements de l’antiquité païenne.
Le noir dit que Dieu est l’auteur de tout bien, et cependant il demande tout à l’oricha: «_Il déplace Dieu_», selon l’expression heureuse de M. Léonce de la Rallaye. Dans la pratique, il ne voit pas Dieu où il est, et il le cherche où il n’est pas: dans l’oricha qu’il a fabriqué. Il estime que Dieu est trop grand pour s’occuper de lui, et qu’il s’est déchargé sur l’oricha du soin des noirs. Maître du ciel, Dieu jouit de l’abondance et des douceurs du repos, réservant ses faveurs aux blancs. Que les blancs servent Dieu, cela est naturel. Pour les noirs, ils ne doivent qu’à l’oricha leurs sacrifices, leurs offrandes et leurs prières. Dieu le veut ainsi; il dédaigne leurs hommages, et tous leurs efforts doivent tendre à se rendre l’oricha favorable.
Ainsi raisonne le noir.
Qu’est-ce que l’oricha?
Il importe peu qu’on fasse dériver le mot fétiche de fictitius, artificiel, imaginaire, ou de fatum, destin; peu importe que les blancs aient envisagé le culte des noirs de telle ou telle façon. Nous voulons savoir comment les noirs eux-mêmes l’entendent.
Ce que nous appelons fétiche, les noirs le nomment oricha, c’est-à-dire, en s’en tenant à l’étymologie, celui qui mérite, qui voit le culte: l’oricha voit le culte, tandis que Dieu y est insensible. On l’appelle aussi alayibawi, celui qui gronde, qui châtie, qui malmène. Dans l’esprit du noir, l’oricha est une puissance, quelle qu’elle soit, supérieure à l’homme, à laquelle l’homme est soumis. N’en demandez pas davantage à l’homme du peuple: il ne saurait comprendre qu’on puisse pousser plus loin ses investigations. Il honore cette puissance, parce qu’il en attend quelque bienfait, ou bien pour conjurer sa funeste influence. Donc, il est idolâtre; car «celui-là est idolâtre qui rend à des images le culte dû à Dieu seul[34]».
[34] SAINT AUGUSTIN, De Trinitate, I.
Les objets les plus divers peuvent devenir fétiches: plusieurs sont déclarés tels par leur nature, comme le serpent fétiche de Wydah, le caïman à Abomey, etc. Tout objet devient oricha, dès qu’il a reçu la consécration d’usage: ce bâton, ces pots, ces tessons, cet amas de terre le deviennent quand ils sont consacrés.
Cela veut-il dire que le noir dirige son culte à la matière? que l’objet matériel est la puissance qu’il adore?—Nullement; l’objet oricha est pour le noir un objet inerte et vulgaire, tout le temps qu’il est privé de la consécration d’usage. Seulement, lorsqu’il l’a reçue, il acquiert une espèce de personnalité: ce qui n’était que terre, ou bois, ou fer… devient oricha, c’est-à-dire puissance surhumaine.
En réalité, ce n’est pas la matière pure qui reçoit les hommages du noir; celui-ci les dirige à un pouvoir supérieur, et l’on ne saurait dire que la religion des Dahoméens et des Nagos est un véritable fétichisme tel qu’on le comprend habituellement. «On avait, dit très-bien M. J. E. Bouche dans le Contemporain[35], on avait regardé le fétichisme comme étant le fond de cette religion; tout, à l’extérieur, était de nature à le faire croire; on voit les nègres s’agenouiller devant les caméléons, les statuettes et les arbres, leur offrir des présents, leur adresser des prières et négliger pour eux le Créateur de toutes choses. Les premiers Portugais qui visitèrent la côte occidentale ne balancèrent pas à traiter de fétichisme une semblable religion, et ils donnèrent à ses prêtres le nom de féticheurs. A partir de ce moment, on demeura persuadé que le seul culte rendu par les noirs était le culte de la matière: les voyageurs ne prirent pas la peine d’examiner la chose de plus près.»
[35] Contemporain, Novembre 1874, page 857.
Puisque nous voilà avertis de ne point juger par les apparences, défions-nous de la traduction que les interprètes donnent du mot oricha. Les interprètes noirs visent moins à être exacts qu’à ne pas mécontenter le blanc, et ils ne se font pas défaut de le flatter par des interprétations qu’ils savent être de son goût ou du moins dans ses idées. C’est ainsi qu’ils appellent les orichas des saints, sans savoir ce qu’est un saint.
Pour le noir, l’oricha n’est pas un intermédiaire, un intercesseur entre Dieu et l’homme; il est le terme final du culte; c’est à lui que s’adressent l’offrande et la prière; de lui, et non de Dieu, on attend ce que l’on demande, quoiqu’on reconnaisse à Dieu le pouvoir de l’accorder. Tout se termine à l’oricha dans le culte; il y est l’alpha et l’oméga, le principe d’où tout découle en pratique et la fin à laquelle s’arrêtent toutes les cérémonies et tous les rites.
L’oricha des noirs et les idoles des anciens peuples ont les mêmes traits caractéristiques; Ozanam[36] les résume en deux mots: «C’est l’aveu des sages du polythéisme, dit-il, que les idoles furent considérées comme des corps où les puissances supérieures descendaient quand elles y étaient invitées selon les rites requis[37]. On croyait les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la graisse dont on arrosait les statues. Quelquefois le prêtre désaltérait leur soif en leur jetant à pleine coupe le sang… Des hommes raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les services que les clients rendent à leur patron; l’un le parfumant, un autre lui annonçant les visiteurs…»
[36] OZANAM. Histoire de la civilisation chrétienne au cinquième siècle, Ve leçon.
[37] «Les païens transforment des pierres, du bois, de grossières statues en divinités qu’ils y enferment comme dans une prison.» SAINT JEAN CHRYSOSTOME, Hom. sur la nativité de Jésus-Christ.
Les prêtres sont plus avancés dans leurs mystères et admettent une espèce de dualisme, non pas dans la création précisément, mais dans le gouvernement du monde. Plus éclairés que le vulgaire, ils ont puisé dans l’initiation une idée claire, nette, du démon; ils avouent qu’ils servent cet archange déchu; que leur religion, en bien des points, est pure démonolâtrie.
Un jour, je conversais avec un des prêtres les plus influents de Chango (oricha de la foudre). C’était à Porto-Novo. L’onichango[38] avait dit «que Dieu a tout créé; qu’il est grand, très-grand; que les blancs ont raison de le servir, puisqu’il les comble de bienfaits; que les noirs n’ont rien à en attendre, parce qu’il dédaigne de s’occuper d’eux et qu’il les a abandonnés à l’oricha.»—L’oricha est-il Dieu? demandai-je à mon interlocuteur.—Point du tout! me répondit-il; l’oricha, c’est le démon.—Comment! répliquai-je; tu connais donc le démon?—Le démon! me dit-il avec un sourire qui me fit mal, le démon a été fait par Dieu; il s’est révolté contre Dieu son créateur, contrariant ses vues et se plaisant à faire du mal; il est plus faible que Dieu; Dieu est son supérieur; mais Satan persévère dans sa révolte contre Dieu et ne cesse de lui résister. Je demandai à mon interlocuteur:—Puisque le démon est révolté et méchant, tu ne peux le servir et lui rendre un culte?—Et l’onichango:—C’est précisément parce que le démon est méchant qu’il nous importe de prévenir et de détourner ses coups. Dieu est bon et ne nous sera point nuisible; mais le démon est terrible par sa malice; il est bon de le calmer par des présents et de se le rendre favorable par des sacrifices. En outre, le démon est très-puissant; bien des choses impossibles à l’homme, il peut les faire, lui; c’est pourquoi nous lui demandons d’exercer en notre faveur sa puissance surhumaine.
[38] Onichango, sectateur du Chango, littéralement: celui qui a Chango.
Le coupable avoue son crime d’une façon trop nette pour laisser place au moindre doute: les orichas des noirs, comme les dieux des autres nations païennes, sont les démons, omnes dii gentium dæmonia. (Ps. XCV, 5.) Les prêtres païens, à la côte des Esclaves, ne l’ignorent pas: ils adressent un culte direct au démon; ils se courbent volontairement sous le joug de Satan; Satan est leur maître.
Le peuple n’a pas des notions aussi claires. Pour lui, le démon est un des nombreux orichas. Cependant, on ne saurait douter que la magie joue un grand rôle dans les pratiques superstitieuses des noirs. Tous sont unanimes à affirmer que l’oricha, très-souvent, fait des choses que l’homme ne peut faire et que l’on ne saurait attribuer aux moyens naturels employés pour les produire.
Le nombre des orichas n’est pas facile à déterminer. En supposant même qu’on puisse fixer celui des orichas qui se partagent les honneurs et la confiance des noirs à un moment donné, rien ne s’oppose à ce que ce nombre ne varie dans la suite. Donc, nous n’essayerons pas de compter les orichas, même d’une manière approximative. Burton, qui donne un chiffre, n’oserait pas, je pense, en garantir l’exactitude.
Je me bornerai à donner le nom des principaux orichas: je dirai leurs attributs spéciaux, coordonnant ici ce qui est épars et sans ordre dans la croyance populaire.
On attribue aux orichas les pouvoirs les plus divers: celui de prévenir et de guérir les maladies, aussi bien que celui de les donner; celui de préserver des accidents et des blessures, comme celui de tuer; le pouvoir de donner bonne chasse, la victoire dans les combats; celui de détourner les voleurs, de tromper la vigilance du maître qu’on veut surprendre ou voler, etc., etc.
Chaque nation, chaque ville, chaque individu a ses orichas: il y a l’oricha des fermes ou des champs, des bois, des rivières, de la mer…
Là où se produit un effet favorable ou contraire, le noir a imaginé, comme cause, un oricha bon ou mauvais. Chango est celui de la foudre; oricha’ko, celui des champs… et ainsi du reste. Les noirs adorent des animaux auxquels ils attribuent un pouvoir bienfaisant ou malfaisant: le serpent, le caïman, l’once, l’_eddoum_, petit singe que l’on vénère comme patron des jumeaux. Ils adorent aussi des membres du corps humain, l’orteil ou gros doigt du pied, et même le membre viril. Le culte du phallus s’étale avec effronterie. On voit partout l’horrible instrument que Liber inventa pour servir aux abominables manœuvres de sa passion: dans les maisons, dans les rues, sur les places publiques. On le trouve isolé; les phallophores le portent quelquefois avec grande pompe, dans certaines processions, l’agitent avec ostentation et le dirigent vers les jeunes filles, au milieu des danses et des éclats de rire d’une populace sans pudeur. Les noirs sont bien inspirés quand ils font de cet instrument l’attribut d’_Élegbara_, personnification du démon.
Au sommet de l’échelle des orichas, il est facile de distinguer une triade sacrée; Burton, peu suspect de préoccupations religieuses, ne manque pas de la signaler dans son ouvrage sur Abéokouta. Du reste, voici un fait qui vient bien à l’appui de ce que nous avançons.
C’était en 1867, dans la ville de Porto-Novo. Une femme avancée en âge et infirme, se voyant rejetée des siens, alla se réfugier à la mission catholique. Elle élut domicile sous un palmier, ne délogeant que quand la pluie la forçait à chercher ailleurs un abri. Elle se mettait alors sous la galerie de l’habitation. Jamais on ne put la décider à s’installer à l’intérieur dans une chambre de l’hôpital, où les missionnaires recueillent les infirmes et les malades: la pauvre vieille était convaincue que l’oricha ne voulait pas qu’elle habitât dans la maison des blancs. En présence de sa superstitieuse obstination, il fallut céder et la laisser à la belle étoile sous son palmier.
Je voulus faire à l’âme de cet hôte singulier le bien que Dieu me permettait de lui faire, et je chargeai un catéchiste de l’instruire. Celui-ci faisait de son mieux pour développer les premières vérités de la religion, lorsqu’il s’entendit apostropher en ces termes: «Tu es bien jeune pour prétendre m’enseigner des choses de ce genre. Création! Trinité! Crois-tu que j’ignore ces choses? Et certainement ils étaient trois qui m’ont créée: Obbatalla, Chango et Ifa.»
Nous avons nommé les trois membres de la triade sacrée.
Obbatalla.—Que signifie ce nom d’après son étymologie propre? Veut-il dire grand roi? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le croire, d’autant mieux qu’on donne à ce même oricha la dénomination de oricha-nla ou grand oricha. Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce titre? Obbatalla est-il une personnification de l’Être suprême? Est-ce un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités? Je ne donnerai pas carrière à mon imagination, afin de chercher à expliquer ce que peut être le grand roi placé à la tête des orichas.
Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne sont pas sans originalité. Obbatalla signifierait roi du pagne blanc. La légende donne à cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le costume religieux de ses adeptes.
Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. Cependant, je crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant à la fois, et sur l’étymologie du mot, et sur les attributs de l’oricha auquel on l’applique. Obbatalla voudrait dire roi des visions (obbat’ala). Obbatalla pénètre les plus secrets mystères; il rend des oracles, prédit l’avenir et dévoile les choses cachées.
C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui de l’enfant dans le sein de la mère. On lui donne le nom de alamoréré, maître de la bonne terre, parce qu’il forma de terre le corps du premier homme; et parce que lui-même façonna cette terre, on l’appelle oricha-kpokpo, l’oricha qui pétrit l’argile.
Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de ces œuvres? Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance et des œuvres de ce grand oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est eledda, créateur, parce que seul il donne à tous l’âme et la vie.
Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chômé par les noirs. Ils consentent difficilement à travailler ce jour-là. Pour les y décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un salaire plus élevé.
La femme d’Obbatalla est Iyangba, dont nous parlerons ailleurs.
Chango.—Chango est le «Jupiter tonans» des Nagos, l’oricha de la foudre, de la destruction. On l’appelle aussi Jakouta, «_jactator lapidum_».
Il naquit à Ifé[39] d’_Oroun-gan_, midi, et de Yémodja, petite rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’_Agandjou_, l’espace. Il eut deux frères: Dada, la nature, son aîné, et Ogoun, son puîné. Ses femmes sont trois rivières: Oya, Osoun et Oba.
[39] Voir Revue du monde catholique, nº du 25 avril 1877, page 175.
Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom de roi de Kouso, obba-Kouso. Ce qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi, on donne à Obba-Kouso un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.
Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur oricha. Les récits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin d’être imaginaires ou exagérés. «Le premier auquel Dieu donna l’être, dit-il, fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et Khévioso par les Djedjis. Il l’emmena bien haut dans les airs, racontent les prêtres dans leurs chants, et lui dit:—Laisse la terre à tes pieds et règne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que j’ai créé pour te servir. Aïdo-Khouédo (l’arc-en-ciel), t’apportera les eaux de l’Océan dans ton céleste séjour…
[40] Contemporain, novembre 1874.
[41] Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.
«… Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera devant toi. Prends en main ces pierres ardentes: qu’elles servent également à ta justice et à ta colère: les arbres qu’elles toucheront seront fendus et brisés; à leur contact, un feu rapide et dévorant s’étendra sur les prairies et les forêts; les animaux qu’elles toucheront cesseront aussitôt de vivre.
«Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses ennemis au moment des orages, et l’on voit, au milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu’on nomme des éclairs.»
Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès éclatants; la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus doux passe-temps.
Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique, on reconnaît l’admiration qu’ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.
Au ciel, Chango possède un immense royaume; il a une grande quantité de chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc.
Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement platonique; s’ils s’appliquent à inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur motif; le motif religieux est-il le seul?
La foudre est tombée sur une maison! Chango a lancé une de ses pierres embrasées: n’est-il pas naturel que ses disciples se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte?—Les voilà qui se précipitent. La pierre! où est la pierre? La trouvent-ils? ne la trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvé l’occasion d’imiter leur oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.
Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire: Chango l’a frappé, Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce n’est pas tout: voici venir l’amende, les confiscations, la prison peut-être, peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée? Au Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux onichangos.
Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des noires exactions, après que Chango les a visités. Le noir se montre alors d’une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et ce n’est pas peu dire.
La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, commit d’autant plus de dégâts que les noirs, même les serviteurs de la maison, n’osaient, dès l’abord, s’opposer aux ravages du feu:—Chango l’avait allumé: pourraient-ils l’éteindre? leur était-il permis d’y toucher?
Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir les hauts dignitaires du pays. Au nom de l’oricha et au nom du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent les missionnaires à payer une forte amende. «S’ils nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite[42], l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous faisait un devoir de refuser énergiquement[43].
[42] V. Dahomey, p. 219.
[43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. On a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule entêtement. C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.
«Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, proférant mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la première.
«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât un piége, M. Borghéro n’hésita pas à se rendre à la case du gouverneur. A son arrivée, on le somma d’accepter les propositions que nous avions rejetées le matin; sur son refus d’y accéder, il fut mis en prison.
[44] Supérieur de la Mission. (_Note de l’auteur._)
«Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il prit le parti le plus sage, celui des concessions.
«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible geôlier.»
Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant leur proie. C’est que la foudre peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas négliger l’occasion de piller et de faire valoir leur oricha.
Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon chercher la pierre embrasée? De savoir si Chango en a lancé une, on n’en a cure: il n’y a que l’espoir d’une amende. On s’empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.
C’était… qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car je resterai certainement au-dessous de la réalité;—c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. Les ténèbres étaient épaisses, et l’éclair les déchirait de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant; la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville: «Une personne a été foudroyée!…» Un silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond plus à l’anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.
Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l’âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet infâme! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infâme!»
On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place d’Agoué. (C’est à Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se livrèrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient de véritables scènes de cannibalisme.
Un jour, je passais sur la place au moment où une violente agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis, s’abandonnait à une agitation extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient là, et l’on me répondit qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il s’agissait: il était question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l’on discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine, c’est qu’on avait pris toutes les précautions afin d’empêcher les onichangos d’exécuter les projets qu’ils manifestaient.
Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus brillants. C’est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Chango, pour esclave, Biri, les ténèbres.
Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, qui passent cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils affectionnent surtout le mouton et le kola[45] mâle. Ils immolent à leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la tête et dont ils se plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout autour par terre.
[45] Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle et femelle.
Les onichangos sont cruels et redoutés.
Ifa.—Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses prêtres sont des devins: on les appelle babbalawo, pères du secret, du mystère (_awo_).
Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le surnom de Banga ou fétiche des amandes de palme, parce que les babbalawos se servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize amandes de palme qu’ils jettent à terre. Ils augurent par la position dans laquelle tombent ces amandes.
La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on des offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la maternité. N’avoir pas d’enfants est réputé une honte: nous le voyons par le nom même qu’on donne aux femmes qui n’en ont point; on les appelle agan, de gan, être méprisable.
Le lundi, consacré à Ifa, est nommé ojo-awo, jour du secret. Que d’ignominies couvrent ces mystères! Les grands qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent à personne avant d’avoir rendu leurs devoirs à l’oricha et de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de préférence des chèvres, des poules, des pigeons…
Après la triade sacrée, viennent au premier rang Elegbara, Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé, etc.
Elegbara est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, le Priape des Latins, Deus turpitudinis, comme dit Origène.
La statue qui le représente n’a rien que de grotesque: c’est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée, représentant plus ou moins la tête et le buste d’un homme. Deux gros cauris font l’office des yeux; deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.
La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre; le plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux mâchoires; ce qu’on n’oublie jamais, ce qui est essentiel au personnage, c’est un bâton semblable à celui dont l’ancien Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.
C’est ainsi que les noirs représentent l’_esprit immonde_. Ils n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d’_échou_, qui veut dire excrément, ordure?
En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d’un tel oricha.
La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il n’est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter en secret dans les mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects de délicatesse et de retenue; les noirs eux-mêmes hésitent à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J’ai questionné plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux mêmes réticences: «Elegbara est très-mauvais, me répondait-on; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, de choses que l’on ne peut dire.»
Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne pas hasarder d’autres questions; je gémissais sur les désordres que l’on tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?
Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions; car ils l’appellent ordinairement Elegbara, c’est-à-dire celui qui s’empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession, mais ils l’admettent comme pratique religieuse; ils évoquent l’esprit du mal, se livrent, s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.
Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards: «l’oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite.» Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l’oricha: c’est l’oricha qui parle, c’est l’oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n’est pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent à dévoiler ce qui se passe dans ces mystères d’iniquité.
On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants que M. J. E. Bouche publia dans le Contemporain (novembre 1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.
Egoungoun et Oro sont deux orichas que j’appellerais volontiers d’_utilité publique_. Ces policiers ne manquent pas d’autorité; surtout, la superstition leur donne un grand prestige. L’attouchement d’Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine: malheur à celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables imprécations est:—_Egoungoun tcha o!_ Qu’Egoungoun te hache!
Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent jusqu’à terre, déguisant même les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix. C’est Egoungoun, ce sont, dit-on, les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer à l’approche de l’Egoungoun redouté; ces âmes des morts inspirent la frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s’y passe.»
Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les rues et sur les places publiques; et toujours il sème l’effroi, et toujours on appréhende ses atteintes.
A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations qui rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition n’était pas sans doute étrangère, on lui donnait le nom de conclamation.
A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent l’attention générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, comme on voudra l’appeler, le mort ne se presse pas de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de discours propres à aiguillonner la curiosité.
Derrière ce taillis se lève un revenant. «C’est lui! le voilà! le défunt qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire, où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs: par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut payer.
Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a exigé la mort d’un coupable, on dit qu’_il a été livré à Oro_. C’est pourquoi l’on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion alors pourrait être mortelle.
Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongé: c’est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs d’épouvante.
Chacpana, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la foule pusillanime. Boukou, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole.
Danbé est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.
Je nommerai seulement Igbedgi et Edoun, Dada, patron des nouveau-nés; Odoua, la nature; Oricha-ko, patron des champs; Oyé, l’harmattan ou vent du désert, géant qui habite une caverne entre Igboho et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment Chougoudou, et les Djédjis Adjiralazin, qui donnent des révélations sur les événements lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les Missions catholiques reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10 décembre 1875.
Je dois une mention spéciale à Ogoun, patron des forgerons et des chasseurs. Cet Ogoun est peut-être le frère de Chango.
Le mardi est Ojo-Ogoun, le jour d’Ogoun, jour chômé par ses adeptes et consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons abandonnent l’enclume et le marteau; les chasseurs n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils puissent continuer une chasse déjà commencée.
On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maïs grillé arrosé d’huile de palme, des igbins, espèces d’hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées devant l’oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.
Il ne faut pas confondre les orichas avec les ondés (en mina éka). Les ondés ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle d’écarter les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit exactement notre mot français ligature (du latin ligatura, formé de ligare, lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états du corps ou de l’âme).
La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains singes, des griffes ou des dents d’animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.
On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux… ou bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de momeries.
Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de l’air ou l’incursion des oiseaux, sont moins des orichas que des ondés. On n’adresse pas de prières, on ne fait pas d’offrandes à l’_ondé_; c’est un instrument, et non un pouvoir actif; c’est un signe qui agit ex opere operato. L’oricha, qui n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu avoir ses sacrements: ce sont les ondés.
Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi le rend fou; une autre le guérit. Le damèkè des Minas soulage les maux de tête; le bracelet que les Nagos appellent awo-rè donne la vertu de pacifier les personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme le tiboulè mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou les rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur crime.
Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération approximative des ondés.
Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe plus de se charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. Je dis: se charger… le mot n’est pas trop fort, car il en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite un regard de préférence: c’est une queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail pour chasser des volatiles importuns.
On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés. Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu’il la suppose même à l’abri des atteintes du feu.
Oloricha, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En mina, on l’appelle danwé.
«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont organisées d’une manière compacte. Les femmes y prennent part au moins autant que les hommes[46].»
[46] Annales de la propagation de la foi.
Ailleurs, le même missionnaire parle de la puissante hiérarchie des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dès le commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que les féticheurs demandaient.» Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le rôle important des olorichas dans la société.
Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité dont il jouit? Tout concourt à faire de lui un être à part, distinct de la foule, supérieur aux autres.
Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de parler; il a été formé à des manières habiles qui en imposent aux gens grossiers qui l’entourent; il a étudié les recettes de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris l’art des évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques. Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la cruauté le rendent excessivement redoutable, d’autant plus redoutable, qu’il a le droit de tout oser, lorsque le fétiche est en lui.
Ce n’est pas tout: la personne des olorichas est sacrée, et l’on doit avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter; il faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par mégarde dans ces cas; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une impiété digne de châtiment, et de quel châtiment!
Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures qui paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain que je visitais; elle avait commis une irrévérence envers une danwé, et les danwés l’en avaient punie. Le monarque leur donna, comme amende, une bouteille de tafia, et, dans l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de l’oricha.»
Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle avait eu le tort d’adresser à une danwé une de ces excuses que l’on se doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.
Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette de reproduire quelques notes qui les feront connaître. J’ai déjà dit qu’on les désigne sous le nom de danwés.
Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre. Tout le temps qu’elles sont dans le fétiche, il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimé pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du mari, elle entre dans le fétiche, c’est-à-dire elle cherche asile au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier: elle n’a qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le fétiche est entré en elle, et la voilà dans le fétiche.
On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur elles, c’est l’_adounka_, collier de cordes très-fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain palmier.
Leur costume est trop simple pour être convenable: un petit acho ou pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme l’adounka.
Si léger que soit leur acho, il gêne encore leur immodestie. Quand on les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut, elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille pas.
Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant ou criant à tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique pour quêter.
Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit qu’_elles cherchent la lune_, c’est-à-dire qu’elles en annoncent le retour.
Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles sont très pacifiques; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes! L’avez-vous blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture… Si vous ne les arrêtez au plus tôt; si vous n’entrez en composition avec elles; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte, et puis, qui sait le reste?
Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisé: il n’y a qu’à leur mettre la paille. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible barrière: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné satisfaction seulement.
D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une qualité de poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché mina[47]. Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule l’ignore; et chacun cherche à éviter de tomber sous leurs coups; et chacun de crier: «_Ago! ago!_ Éloignez-vous! éloignez-vous!»
[47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre pour celui des Nagos.
Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna cette intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela, on l’aurait bel et bien roué de coups.
Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments de vengeance.
Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur donne, qu’on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper un féticheur à la tête est partout une énormité, un sacrilége; c’est ce qu’on appelle perdre le fétiche. La danwé qui a perdu le fétiche disparaît pendant une quarantaine de jours, et l’on appelle le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes… aux frais, bien entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.
Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre des pieds à la tête; elle porte au côté un sac en bandoulière, et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un œil hagard; et, de fait, elle le lance contre ceux qui se rient d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus légère émotion.
Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume. On se les dispute et on les achète, comme on fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.
Le culte, pour les olorichas, consiste dans les divers ministères qu’ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.
Ce sont eux qui président aux ordalies; eux qui font boire l’oricha; eux qui font subir l’épreuve par l’eau; eux qui lancent des sorts et des maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée; eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes sont immolées quelquefois.
Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes humains incrustés dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des ossements; partout, dans le sang et le crime.
Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un des rouages de l’organisation politique.
Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et en prières que l’on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu’il soit, d’un oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à l’extrémité de grandes perches.
Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs cassés, des cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des bouteilles en terre… Évidemment, nous sommes sur un terrain sacré: ces vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystères; ces divers objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à un arbre; là, elle gît sur le sol; plus loin, il ne reste que les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups n’a pas encore détruits.
Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs: celui d’empaler une jeune fille, au commencement de la saison des pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.
On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les grands d’Agoué se diriger vers la plage, à l’endroit où se trouve l’idole d’Avrékété. Ils mangeaient avec le fétiche. Ils n’avaient pas terminé encore, qu’une troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.
Singulier oricha que cet Avrékété!
«Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent pendant le jour à attendre jusqu’à la nuit close, avant de leur permettre l’entrée de la cité. Telle est la superstition des habitants, qu’ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les démons n’en profitassent pour y pénétrer à leur suite.
«On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan.» (COURDIOUX.)
Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, comme chez les anciens, de voir le fétiche.