Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre VIII
ÉTAT DOMESTIQUE.
Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats qu’il n’a jamais su donner, même au contact des lumières de la philosophie. Le païen, quel qu’il soit, déplace Dieu. Il l’admet, en théorie, comme principe de tout bien, et, en pratique, il ne le reconnaît nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille et la société se meuvent sans Dieu; l’homme païen s’estime et se conduit comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. Aussi, il n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles de conduite dignes, nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments et du vrai progrès.
Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille: Rome païenne n’a point connu cet esprit, que le christianisme seul donne à la terre. Dans l’état domestique des païens, le père n’est point le protecteur des membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; c’est un maître. Ce maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant?—Hélas! comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu, et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en retire. La charité, vertu essentiellement chrétienne, n’a point régénéré l’âme de ce maître, et il est ce qu’est tout homme qui demeure dans la dégradation du péché: un être égoïste se complaisant en lui seul.
Dans la maison du noir nous voyons plusieurs personnages: le maître, les femmes, les enfants, les esclaves.
I.—Le maître, olouwa, dominus, est le propriétaire, avec droit d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient: femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au même titre que les animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal.
Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant; il n’a d’autre règle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est bâllé, roi de la maison, c’est-à-dire qu’il a dans la maison un pouvoir souverain. Le maître seul a des droits dans la maison; il n’en reconnaît pas à ses gens. Les gens de la maison sont siens. Je dis siens, en laissant à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez les peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus civilisés, même à Athènes, même à Rome.
On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un principe pour argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, est-il possible d’aller plus loin qu’un Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murènes? qu’un Valerius Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de hache trois cents hommes en un jour?
Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez les noirs que chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maître n’avait-il pas le droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le maître noir puisse livrer le sien à une mort à peu près certaine, en l’abandonnant à l’oricha ou en le donnant au roi? Sans doute, l’oricha le tuera; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains sacrifices de la fête des coutumes; mais n’est-il pas presque surprenant que les usages refusent au maître le droit direct et personnel de vie et de mort que Rome lui accorda?
Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons, là-dessus, les alos ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons parler les noirs eux-mêmes.
«Mon conte a trait à une femme.
«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de patate noire).—Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le troisième pour moi.
«Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le pays; les deux enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus jeune sur son dos jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, sentant que les forces l’abandonnaient, il le délaissa au milieu du chemin et partit seul.
«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.
«Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain dont il devint le roi. Son frère, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille, la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs, afin qu’il chassât les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait semé.
«Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans ses chants il répétait souvent le nom de son frère aîné, de celui qui était roi.
«Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent avertir le roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur auprès de lui. Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce qu’il chantait à la campagne. Et l’esclave chanta; et le roi se montra surpris d’apprendre qu’il avait coupé l’oreille à son frère.»
Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet alo? La voici dans toute sa crudité: «_C’est pourquoi_, disentils en terminant le récit, si l’on achète un esclave, qu’on y regarde à deux fois avant de lui faire mal.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent seulement de savoir à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à malmener ses proches.
Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile de rien changer dans le portrait que Sénèque a tracé du maître romain: la ressemblance est parfaite dans l’ensemble. Sénèque dit, dans le livre De ira: «_D’honnêtes gens_ (remarquez de qui il s’agit), d’honnêtes gens se mettent en colère si l’eau chaude n’est pas bien préparée, si un verre a été brisé, si un esclave n’est pas assez prompt, si le breuvage qu’il apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table mal dressée.—Qu’un esclave tousse ou éternue pendant le repas, qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il laisse tomber une clef avec bruit, nous entrons dans une véritable rage.—S’il répond un peu trop haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots qui n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire fouetter, de le mettre à la chaîne?—Le voilà devant nous, lié, exposé sans défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous avons suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir un peu de patience.—N’y a-t-il pas de honte à détester un esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve dans une servitude récente des restes encore mal effacés de son ancienne liberté? parce qu’il n’embrasse pas avec assez d’empressement de vils et pénibles travaux? parce que, habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner en courant le cheval de son maître?—Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi cette fureur? pourquoi au milieu d’un repas faites-vous apporter des fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence absolu[48].»
[48] SÉNÈQUE, De ira, passim.
Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un maître blanc, citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait qu’il en fait convient parfaitement au noir barbare de la côte des Esclaves; le maître païen nègre n’est pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus absolu dans ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc et civilisé qu’il est.
Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du maître est arbitraire, despotique.
«Mon alo a trait à un homme du nom d’Ondéré.
«Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait d’une manière indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour mort.
«Cet enfant n’avait plus ni père ni mère; la mort les lui avait enlevés.
«Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un rocher faire des tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui apporter ensuite. L’enfant part, il arrive près du rocher.—S’il est vrai que mon père et ma mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra fertile par mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera aussitôt, et il mûrira, et je le porterai à mon maître.
«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que l’eau. En un instant le sol est prêt; le maïs à peine semé germe et mûrit, et l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut tout désappointé:—Avec un tel enfant, que faire? murmura-t-il.
«Et il dit au jeune esclave:—Va, allume du feu sur l’eau et fais attention qu’il brûle. Nous verrons!… L’enfant s’éloigne et appelle sa mère une seconde fois:—S’il est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, quoique j’allume le feu sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla sur l’eau. Et Ondéré vint et dit avec dépit:—C’est bien!
«Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant de le couper avec une aiguille. L’enfant se dirige vers l’arbre et, derechef, invoque son père et sa mère. Cependant Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant prend une aiguille; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.
«Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit d’aller chercher le cadavre. Et l’enfant chantait:—Ondéré, ô Ondéré-Moja! Le malheur l’a surpris, Ondéré-Moja! Il m’a ordonné de défricher le rocher. Ondéré-Moja! Le malheur l’a frappé, Ondéré-Moja!—Il m’a dit d’allumer du feu sur l’eau, Ondéré-Moja!—Le malheur a surpris Ondéré-Moja!—Il m’a dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja! Le malheur a surpris Ondéré-Moja!
«L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on enleva le corps d’Ondéré et on l’ensevelit.
«La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde d’être méchant.»
L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave de ses vexations, sans que les hommes l’en empêchent ou le menacent de la justice. Le suivant nous révèle les excès du pouvoir paternel à l’égard des enfants. Ici encore, le maître ne rend compte à personne de sa conduite odieuse.
«Mon alo a trait au roi Laran.
«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.
«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre; ils défrichèrent un espace de terrain comme d’ici[49] à Aggéra.
[49] Le conteur parlait à Porto-Novo.
«Au milieu du terrain, il y avait un odan[50]. A midi, quand tous les oiseaux eurent achevé leur tâche, Kiyin-Kiyin vint se jucher sur l’arbre et se mit à chanter:—Le roi Laran, disait-il, a convoqué mes camarades, Kiyin-Kiyin! Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lève-toi, Kiyin-Kiyin! Partons, allons à la maison, Kiyin-Kiyin! Allons danser le bata, Kiyin-Kiyin! Si le bata ne résonne pas, dansons le doundoun, Kiyin-Kiyin! Si le doundoun ne résonne pas, dansons le gangan, la-lala-la!
[50] Espèce de bananier.
«Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils virent le terrain défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent chez le roi l’en avertir.—C’est bien! dit le roi, cela n’est rien; allez de nouveau défricher le terrain.
«A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses chants. Et derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On revient au palais en avertir le roi. Et le roi Laran:—C’est bien! dit-il, défrichez encore le terrain.
«Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée repoussa. On avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux s’assemblèrent et, d’un commun accord, demandèrent au roi qu’il les autorisât à se saisir du mauvais plaisant qui se jouait d’eux de la sorte.—C’est bien! dit le roi Laran.
«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu sur l’arbre et rentrent chez eux.
«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante. Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, il se trouve englué.
«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre voir l’endroit où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. On s’empare de lui, on le mène au roi, disant:—Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le voilà. Le roi le fait approcher:—Que t’ai-je donc fait? lui demanda-t-il. Le prisonnier répond:—Lorsque tu convoquas tous mes camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. C’est pourquoi je me suis vengé.
«A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le menace d’une chiquenaude.—Grâce! dit l’oiseau; si je trouve des cauris, je te les donnerai; je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Le roi Laran donna une chiquenaude à l’oiseau, et l’oiseau laissa échapper de son corps[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.—Ah! dit Laran tout ébahi.
[51] Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop crûment.
«Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le menace d’une chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci.—Si je trouve des cauris, je te les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse échapper de son corps encore plus de cauris que la première fois.
«Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et manda tous ses sujets pour le cinquième jour, promettant de leur faire voir une merveille. Tout le monde dit:—C’est bien!
«Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier qu’il eut soin de couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier s’envole.
«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant plus l’oiseau, il appela son fils.—Où est l’oiseau? lui dit-il. Le fils répondit qu’il avait voulu le prendre pour jouer, et que l’oiseau s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant et le battit, le battit… Dans son emportement, il lui coupa une oreille.—Pars vite, lui dit-il, et trouve l’oiseau. Allons! qu’on se presse!—C’est bien! répondit l’enfant.
«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller s’asseoir à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi: Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin, l’enfant est triste et se chagrine, bourou-chinguin. Et tous les oiseaux d’accourir, et tous de danser. Tous avaient pris part à la danse; le tour de Kiyin-Kiyin arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour le presser de danser. Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe sans relâche, il frappe, il frappe… Les oiseaux redoublent leurs instances, leurs sollicitations deviennent plus vives.
«Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il s’agite, il s’anime au point de venir par trois fois tournoyer sur la tête de l’enfant. Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et continue, et l’oiseau rentre en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam. L’enfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les autres oiseaux prennent la fuite.
«Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père:—Le voilà, s’écrie-t-il, je l’ai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre l’oreille? Le roi Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sèche et la mit à la place de l’oreille. Aussitôt la feuille sèche se ramollit et se changea en oreille.»
La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du précédent contre les excès du maître. Les droits de l’opprimé sont également méconnus. La voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et qu’il fasse quelque chose, ne vous emportez pas.»
A la côte des Esclaves, les gens de la maison donnent au maître le titre de père, babba. L’affection est en général étrangère à cette appellation: on n’a pour l’olouwa ni le respect filial, ni la tendresse et l’attachement qui forment l’auréole de la paternité; du reste, on ne saurait compter sur l’amour et le dévouement d’un maître qui, trop souvent, ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon plaisir. Le mot babba exprime moins un sentiment réel qu’il n’est un souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux où la famille moins dégradée n’avait pas encore un maître, mais un père.
II.—La femme, dans le plan divin, est la compagne de l’homme, adjutorium simile sibi, dit la Genèse. (II, 18.)
«L’homme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit saint Jean Chrysostome[52]. Après avoir créé pour lui ce magnifique séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir, comme il manquait encore à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en rapport et qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec une légère portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amènent cet être à sa perfection, le rendent en tout semblable à l’homme, possédant comme lui la raison, pouvant dès lors partager avec lui les besoins et les joies de la vie présente.»
[52] SAINT CHRYSOSTOME, Homélie XVe sur la Genèse.
Adam, voyant la femme, s’écria: «Voici l’os de mes os et la chair de ma chair… et ils seront deux dans une seule chair.» C’était le cri de la nature qui veut que la femme, semblable à l’homme, soit admise à «_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.»
En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à méconnaître les lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme l’os de leurs os et la chair de leur chair»; ils cessèrent de la considérer comme semblable à l’homme. Dès lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des êtres de simple utilité ou de simple agrément.
Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la vie présente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée?
La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de l’homme, et le Romain parlait du sexus imbecillis, impar laboribus, par opposition au majestas virorum. Troplong a peint les mœurs romaines en deux mots[53]: «Je n’ignore pas, dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia et la mère des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique, les divorces indécents, les adultères audacieux, tout ce débordement des mauvaises mœurs dont les historiens, les philosophes et les poëtes satiriques nous font le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois domestiques n’en offraient plus aucun: voilà des signes plus certains de l’état général de la société romaine.» L’homme violait impunément le mariage[54]; les divorces étaient faciles et très-fréquents[55]; et puis, c’étaient le meurtre et l’exposition des enfants: Liberos, si debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, s’ils sont infirmes ou difformes[56]; c’étaient encore les avortements provoqués, la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.
[53] L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains.
[54] SAINT JÉROME, Ép. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV.
[55] SENEC., Octav., c. XXXIV.
[56] SENEC., De ira, I, 15.
La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien Portalis, «la polygamie répugne à l’essence même du mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux époux se donnent tout, le corps et le cœur». Le polygame prend et possède d’une manière tout arbitraire; il ne donne rien, ni le corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.
L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la femme, que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide et durable. Aussi cette union est faible, fragile; elle dépend de la seule volonté de l’homme. Aimer et vouloir s’expriment par le même terme, dans la langue des nègres. On ne dit pas: «J’aime cette femme; je la recherche en mariage»; on dit tout simplement: «Je la veux.» Ce mot vouloir dit tout.
Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse, épousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui; comme Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est fréquemment un accessoire: on recherche des influences et l’on subit la femme comme moyen.
Quelqu’un veut-il une femme, il se présente aux parents et formule sa demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement. Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier prend toutes les femmes du défunt, moins sa propre mère.
Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on donne un air de fête à la livraison immorale de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une manière sérieuse.
Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce maître d’avoir autant de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner au roi, quand il sera dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors viennent les infanticides. L’usage veut que la femme reste éloignée de l’homme durant la lactation; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir loin de son époux.
Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations d’une soumission servile.
La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience et la pudeur.
Dans une maison, il y a les épouses, iyas, les esclaves concubines et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu’on les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout par intérêt que le noir achète des femmes.
Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité; l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le concubinatus romain. L’esclave concubine jouit du privilége de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un enfant de son maître; mais le titre et les prérogatives d’_iya_ ou épouse lui sont refusés.
Il règne entre les iyas d’une maison une certaine hiérarchie, un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop de désordre à constater. Une des épouses, la première ordinairement, a le nom de iya’llé, maîtresse de maison. Cela ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près que les autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la maison; elle a sur les autres femmes une préséance réelle; jusqu’à un certain point, elle entre dans les secrets et les plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir empoisonner celui qu’elle sert.
Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on voit quelques iyas’llé, par leurs qualités de l’intelligence et par l’énergie du caractère, acquérir un tel ascendant sur le maître qu’elles peuvent, en bien des cas, lui imposer leurs vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait lui-même conçus.
A part ces rares exceptions, l’iya’llé, ainsi que les autres femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.
La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison, reçoit la dénomination d’orogoun, querelleuse. Le mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de ce que doit être une femme humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée que cette orogoun, mais la jalousie dépitée, hargneuse.
L’orogoun est assez maltraitée dans les alos. Elle y est présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et qui n’a que de mauvais procédés.
«Mon alo a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. Et l’enfant passa entre les mains de l’orogoun. Or, quand l’orogoun mangeait des ékos[57], elle passait les feuilles à l’enfant pour toute nourriture. L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour, il prit des pepins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.
[57] L’_éko_ ou acassa est une petite boule de pâte faite avec de la farine de maïs. On vend l’_éko_ enveloppée dans des feuilles.
«L’orogoun étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria:—Oranger, ah! puisses-tu l’enlever! A l’instant, l’oranger se trouva démesurément grandi. Et l’enfant de chanter:—L’oranger a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée des nuages à terre.
«Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale qui termine l’alo. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.»
Le conseil est bon et très-important dans un pays où l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer cette femme inhumaine et sans cœur.
Les alos sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est pourquoi nous aimons à les citer: ils expliquent notre pensée, en même temps qu’ils rendent témoignage des vérités que nous avançons. Tous les alos que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche des noirs.
Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître davantage cette orogoun.
«Mon alo a trait à une femme.
«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une orogoun. Voulant se rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son enfant six œufs de poule gros comme le poing. La vilaine orogoun prit les œufs et les mangea, ne donnant à l’enfant qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, dévoré par la faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que les os et la peau.
«Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin d’Ojèjè: peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère.—C’est bien! dit l’enfant; et il alla s’asseoir sur le bord du chemin. Et, quand passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, il chantait et disait:—Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à ma mère que les œufs qu’elle m’avait laissés, l’orogoun les a mangés; que pour toute nourriture elle m’a donné une igname pourrie. Et l’enfant chantait, chantait toujours.
«Voici venir sa mère; elle est déjà auprès de lui. Lui, recueille ses souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut à souffrir de l’orogoun.
«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant à l’orogoun.»
En dehors de l’iya’llé et de l’orogoun, toutes les épouses sont confondues sous la dénomination d’_iyas’wo_, iyas de commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des ékos et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles lavent, etc., etc.
L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des relations avec des personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait coupable du crime d’adultère.
L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été horriblement torturés et mutilés.
Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à Rome, dans l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs alos, la laissent impunie et la montrent même triomphante. En voici un exemple:
«Mon alo a trait à Téréboudjé.
«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde voulait. Les riches la veulent,—elle refuse; les rois, les chefs la veulent, elle s’obstine à refuser.
«La tortue se présente au roi et dit:—Celle que vous voulez tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le roi:—Si tu parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part.
«Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la fontaine. Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.
«Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent.—Au secours! s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle frappe et se blesse à la jambe. Aussitôt:—Téréboudjé m’a tuée, s’écrie-t-elle; je défrichais son champ, j’appropriais son chemin; elle m’a dit de tuer le serpent; je me hâte; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton dos, serre-moi bien[58].
[58] Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur son dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu par un acho solidement roulé sous les bras de la mère.
«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur Téréboudjé.
«Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant:—Ne t’avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé? Convoque la ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.
«Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le peuple.—Téréboudjé, s’écria la tortue, Téréboudjé que tout le monde voulait a repoussé tout le monde. Moi, certes, je l’ai eue.
«Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès qu’elle parut, on l’interrogea:—Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton époux?—Téréboudjé confuse resta sans réponse; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle boudjé.»
Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts d’un mariage de caprice. Le même alo nous montre un des moyens par lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est désagréable.
«Mon alo a trait à une femme du nom d’Adiélou.
«Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, n’opposa que refus aux demandes dont elle était l’objet constamment.
«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras à l’un, des jambes à l’autre, un corps à un troisième, s’affuble de toutes pièces et se rend à la foire. Il veut Adiélou, il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le présenta à ses mères qui lui dirent:—C’est bien; pars avec lui.
«Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses bras, le maître des jambes prend les jambes, le maître du corps prend le corps, et il ne reste que la tête, et la tête avance, avance, tandis qu’Adiélou demi-morte ne sait fuir en arrière. On arrive ainsi à la maison de la tête.
«Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à la tortue:—Si Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la trompe pour m’avertir.»
«La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son paquet et prit la fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe:—Tête, tête, s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses calebasses, elle a ramassé ses plats. La tête accourt, fait les gros yeux:—Où vas-tu? dit-elle.—Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond Adiélou.—Tu fuis, réplique la tête.
[59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes voilés.
«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succès. Elle alla consulter le babbalawo. Celui-ci lui dit:—Va acheter des ékourous (espèce de croquettes faites de haricots blancs appelés éré), prends-en une suffisante quantité, trempe-les dans l’huile de palme et bourres-en la trompe de la tortue.—Bon!» dit Adiélou.
«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La tortue saisit la trompe. Les ékourous lui rentrent dans la bouche. Elle mange, mange… Et Adiélou de fuir.
«La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger où elle n’a plus de poursuites à redouter.»
On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut qu’Adiélou donne son consentement: qu’elle choisit elle-même son mari. Cela est vrai, mais on doit observer qu’il ne paraît pas de maître ni de père ici, et qu’Adiélou agit avec l’assentiment de ses mères (mère, grand’mère, iyas supérieures à sa mère dans la maison).
III.—Des enfants nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M. Borghero, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on comprend pourquoi dans le droit domestique c’est à la mère et non pas au père que l’enfant appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit de disposer de son enfant: celui-ci est à la charge de la mère, au profit du père, s’il y a quelque profit.
Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit pour le maître, ainsi que nous le verrons bientôt. Dès lors, c’est le maître, et non les parents, qui a quelque pouvoir sur l’enfant né d’esclaves.
IV.—L’_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, est toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de côte des Esclaves, et où la traite vint longtemps s’alimenter.
La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans les contrées dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même dans quelques-unes de nos colonies européennes. Là, du moins, il n’est ni complétement rejeté au rang des «choses», ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal: servus vel animal aliud[60]. Sa vie n’est pas directement et immédiatement abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout à fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, en certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a des enfants.
[60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III.
Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave n’a aucune prétention à opposer aux volontés du maître. Il dépend totalement de celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs, aussi bien qu’en ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme et de ses enfants.
L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme elle: c’est la loi du ventre, expression brutale de la brutale application de ce principe des légistes: Res fructificat domino. L’esprit de calcul du maître pénètre quelquefois jusqu’au plus intime de la vie domestique de ses esclaves; celui-ci défend à son esclave d’avoir des enfants; un autre spécule sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien, à Rome, appelait brutalement ventrem cum liberis. En voilà assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.
Quelles sont les causes diverses d’esclavage? M. Borghero[61] les résume en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut payer ses dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont remises, quelle qu’en soit la somme. On voit que c’est une espèce de banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas.
[61] Annales de la propagation de la foi.
«L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à l’esclavage; car ici, et assez généralement en Afrique, l’homme est volé comme on ferait d’une marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit au loin et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un jeune homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen n’est pas en usage au Dahomey, du moins sensiblement, à cause des difficultés qu’il y a pour franchir les limites du royaume.
«Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un prince est-il en force, il se dirige vers une ville, l’entoure de ses troupes, l’emporte et emmène tous les habitants. C’est la principale occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans le même but; et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le très-grand nombre est vendu aux négriers, qui les transportent en Amérique.»
[62] V. Revue du monde catholique, avril 1877.
Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du maître, et l’on pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves soumis à ses caprices et à ses emportements.
Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle est en général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrême de ceux qui tombent entre les mains de certains maîtres plus cruels. Il y a des maîtres qui se mettent dans une position où ils sont à peu près assurés de l’impunité. Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est difficile d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait d’exigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger les corrections et auquel on mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps l’exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le crime était une simple maladresse.
De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous n’insistons pas.
L’esclave, chez les noirs, a rang de personne. De fait, on lui reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, d’avoir même des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes libres. On a vu des hommes naître esclaves et arriver au pouvoir, même au pouvoir souverain. Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est fait mention dans les alos.
Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient point de l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les Romains. A Rome, tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on eût en plus petite estime l’esclave. On ne pouvait guère l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, un être inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de Rome.
A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient ce mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est esclave, non par infériorité de nature, mais seulement par accident, parce qu’on se laissa surprendre ou voler, parce qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. Tout le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme comme les autres; qu’il ne diffère de son maître que par la condition à laquelle il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée nécessaire et autorisée par la coutume.
Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa source dans un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer à cet abus, parce que la coutume l’a, pour ainsi dire, consacré. «Il y a eu toujours des esclaves, donc il est légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les esclaves d’une manière despotique en tout temps, donc on le peut faire sans être blâmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des esclaves et il les traite avec rigueur.
L’esclave ne s’appartient pas: il n’est pas libre d’aller où il veut, de s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, de se dévouer à sa femme, à ses enfants. A la merci d’un maître capricieux, que le pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours exposé à se voir violemment arraché aux tendres embrassements d’une épouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime; car toujours il peut craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation cruelle.
Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de tout genre. A la moindre faute, le kpachan l’attend. Le kpachan est un nerf de bœuf ou une lanière en cuir d’hippopotame avec laquelle on fustige les esclaves.
J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour de légers motifs aussi on les charge de chaînes; comme les compediti, les vincti de Rome, ils travaillent enchaînés et couchent dans les fers. Ces traitements sont réservés à l’esclave qui cherche dans la fuite un soulagement à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu coupable ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître n’admet pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son sort malheureux, et il l’opprime avec d’autant plus de rigueur qu’il paraît tenir davantage aux bienfaits de la liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à discrétion, qu’on soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit de dire non; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une famille assurée, alors que l’usage, seule loi en cette matière, l’autorise à arracher la femme à son mari, la mère à l’enfant. Disons tout: les esclaves n’ont à eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants.
[63] SÉNÈQUE, De Providentia, 3.
Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un instrument passif en vient à redouter les qualités même qu’il remarque en lui. Il se sent moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent et mou qu’avec un autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatrième siècle, «que le caractère des esclaves est de donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs penchants se dénaturent, et qu’il n’est de qualité qui n’y puisse devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés au crime[64].»
[64] PALLADIUS, De re rustica proœmium.
Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de manière à effacer en son âme les caractères de noblesse et de virilité. Tous ses efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]».
[65] SÉNÈQUE, Ép. XLVII.
On dira peut-être: Comment les noirs peuvent-ils, sans réagir, accepter un sort aussi lamentable?
Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la race nègre, je dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, contre le sort qu’on lui fait. C’est même pour cela que son intelligence et son énergie deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur. Palladius aurait pu dire et peut-être il aurait mieux dit: «Une nature prompte chez lui (chez l’esclave) est toujours près de s’indigner… plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à réagir.» Cela est vrai du noir autant que du blanc.
Hélas! que peut faire l’esclave? Peut-il raisonnablement espérer quelque résultat heureux d’une résistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas craindre que son sort devienne pire? S’il subit les exigences du maître, il évite, du moins, sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il pas choisir le moindre?
Deux partis s’offrent au noir esclave: la mort et la fuite, une résistance utile étant impossible.
La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et que l’on adopte avec répugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. C’est, partant, un procédé exceptionnel que la généralité n’adoptera pas.
Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas? Quiconque connaît le Dahomey ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque de tous côtés de vastes marécages et de forêts de palétuviers, le Dahomey offre à ses frontières peu de passages praticables, en sorte que la garde en est facile.
A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, et celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin que l’on ferme les chemins, c’est-à-dire afin qu’on surveille tous les passages. Ces précautions n’empêchent pas en entier les tentatives d’évasion; cependant elles les rendent beaucoup moins fréquentes qu’elles ne sont dans les contrées voisines; elles les rendent surtout d’une exécution plus difficile. Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison même de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se soustraire par la fuite aux mauvais traitements dont on l’accable. Des contrées voisines, de Porto-Novo et d’Agoué, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves dont on est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on les donne au roi.
Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. On conçoit aisément qu’ils redoutent davantage d’être livrés au roi.
En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même difficulté matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. Un esclave fuira dans l’espoir de recouvrer sa liberté; s’il n’est pas sûr d’être libre, s’exposera-t-il à tomber entre les mains d’un nouveau maître qui sera peut-être plus cruel que le premier? Supposons qu’il réussisse à s’échapper; où ira-t-il? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource d’aucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas être volé par quelqu’un, dans le pays où il passe? Il n’est pas rare que cela arrive.
Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la maison d’un Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile: l’esclave avait déjoué la surveillance, il était sorti du royaume et ne craignait plus qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans l’intérieur par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était encore dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait d’être repris; maintenant l’espoir l’animait, et il avançait confiant dans le succès de son entreprise.
Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec lui. Notre esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de plusieurs acheteurs, pour être finalement ramené à Porto-Novo, où il fut acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement.
Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait toujours agi avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement d’avoir eu la malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais; mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les priant d’intercéder en sa faveur.
Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au change et court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse à se mettre hors de la portée du maître qu’il abandonne. Sinon, aux périls de la fuite s’ajoutent bientôt les colères et la vengeance du maître. La vie alors est bien amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaîne en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention publique, surveillé, épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections cruelles. C’est beaucoup, si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne l’envoie pas au fond d’un cachot infect, où on le laissera sans nourriture se débattre dans les transes d’une longue agonie.
Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remède pire que le mal, peut-être.
Malheur à l’esclave qui se révolterait! La révolte ne saurait aboutir qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On attachera le mutin à un piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la tête et on l’exposera publiquement sur un pieu, etc., etc.
Le noir esclave doit subir son sort. Je dis subir, parce que, l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement à l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, s’apprivoise et accepte le joug que l’homme lui impose. Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent et libre, capable de se conduire lui-même, responsable de sa conduite personnelle, maître de sa personne et de ses actions.
Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_, l’empire de soi». Ce qui contrarie cet empire est opposé à la nature de l’homme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agréer. Comment donc l’esclavage plairait-il à l’homme? comment pourrait-il ne pas lui être à charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi?
L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, en sorte qu’il n’a plus le «_dominium sui_». Le maître peut le vendre et disposer de sa personne, de son industrie, de son travail, sans qu’il puisse rien faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet état contraire à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins homme certainement. Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra pas en lui, et il s’indignera de se voir ravalé dans l’estime; l’instinct de la possession survivra dans son âme, malgré les exigences de la cupidité du maître, et il s’étudiera à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce maître un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.
L’esclave s’endurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe dans une somnolence qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver au point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour avoir la souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme de l’esclave doit se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir d’un affranchissement plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, c’en est fait de sa valeur physique et morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se vautrer dans les plaisirs des sens: dans l’ivrognerie et la crapule. Il s’abrutit alors; il se plie sans résistance à tous les caprices; au maître qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._»
Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne d’avoir quelques ménagements et lui fait craindre de perdre les travaux de l’esclave, s’il l’exténue. Du reste, beaucoup de maîtres, obéissant à la voix de l’humanité, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur pouvoir. En sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves sont tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y en a qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses porte les maîtres à les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect instinctif de l’homme, le maître laisse à l’esclave une certaine liberté d’action. Certains ne demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.
Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce que l’on peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son industrie, il parvient à pouvoir acheter un esclave qu’il met en son lieu et place auprès de son maître, tandis que lui est laissé dans une indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maître y consent.
J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de simples domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se livraient à un petit négoce qui n’était pas toujours des moins lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils avaient leurs relations établies, leur petit centre d’où ils exerçaient leur influence.
Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête aisance, dans le temps même où il était esclave, à Wydah. Ce jeune homme avait une petite case à lui; il avait gagné l’affection d’une fille libre et riche pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. Comme je rentrais en France, je passai dans la ville où il était établi. Les chefs des comptoirs français de l’endroit me dirent qu’Okoutolou était leur traitant le plus actif.
A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents est esclave. Son maître est moins riche que lui; mais il ne lui permet pas de se racheter. Il a un très-grand avantage à ne pas l’affranchir.
Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, quoiqu’il le comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en obtienne la confiance. L’esclave se cache du maître dont il se défie; s’il a quelques économies, il les porte dans une maison étrangère. Il a en ville ce qu’il appelle sa mère; c’est chez sa mère qu’il porte tout ce qu’il possède, ne laissant dans la maison de l’olouwa que des objets sans valeur. L’olouwa peut changer de dispositions à son égard; peut-être s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système de compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut arriver?
L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de misère, il est encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas trop nombreux; et, quand le nombre est considérable, une vie d’oisiveté triste, mélancolique.
Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi dévolu.
Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, défriche, cultive, ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est d’autant plus pénible que l’homme le supporte seul: les bœufs ne sont pas soumis au joug, les rares chevaux que l’on voit dans le pays sont des objets de luxe: bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la culture, ni pour les transports.
A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup d’employés, ni beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel n’y a qu’une utilité: flatter l’amour-propre de l’olouwa. Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup d’esclaves. Quand il sort, il s’en fait suivre, et cette suite chatouille agréablement sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir si l’oisiveté dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.
Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des hamaquaires. L’office des valets consiste à tout ranger dans les appartements (!) du maître, à servir à table, à répondre au moindre appel du maître, à lui rendre les services qu’il demande. Ce sont les valets qui sont dépêchés pour saluer les amis ou remplir les divers messages. Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent sans vergogne.
A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon n’aura d’autre tâche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans doute, le maître demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le droit, le loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi que celui pour lequel il a été loué. C’est plutôt le droit du maître que celui de l’esclave qui est ici protégé; l’esclave en profite et refuse de sortir de ses attributions.
La même chose existait à Rome: «Celui qui possède des esclaves à titre d’usufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun d’eux selon sa condition.» Il ajoute qu’agir autrement «serait un abus de jouissance».
[66] ULPIEN, au Dig. VII, I.
L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. Pour vêtement, deux chocotos et un acho suffisent et au delà. Le chocoto est un petit caleçon qui descend jusqu’aux genoux; l’acho, une longue pièce d’étoffe de deux à trois mètres, large environ d’un mètre cinquante centimètres. La dépense totale pour le vêtement d’une année ne dépasse pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que coûte d’entretien un esclave.
Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes et de beaucoup d’ennuis; car le maître est responsable de ses crimes et délits, et même de ses dettes; mais le maître a la faculté d’abandonner le délinquant à la justice ou aux créanciers, jusqu’à ce qu’il ait satisfait.