Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XX
ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.
Le gouvernement du Dahomey est une monarchie despotique: héréditaire quant à la famille où l’on prend le roi; élective, quant à la personne à qui les rênes du gouvernement sont confiées.
Il n’y a d’autre régime que la volonté du roi, dont le pouvoir discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte du poison des féticheurs: car le fétiche tue… même les rois.
Le système administratif n’offre point de complications: tous les chefs agissent sous leur propre responsabilité et relèvent directement du roi. M. Borghéro a dit avec autant d’exactitude que de précision: «Le peuple est esclave en masse du roi, puis des chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre.» Sous cette dernière désignation de particuliers, entendez ceux qui, par leur position de fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs amis ou protecteurs, se trouvent en position d’avoir des exigences.
En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui tout dépend en dernier ressort, d’une manière absolue. Aucune loi ne le lie: son vouloir a force de loi; il ne permet pas que l’on discute ses caprices: celui qui oserait se le permettre s’exposerait à être jeté en prison; puis, peut-être, on n’entendrait plus parler de lui.
En droit, le roi est seul propriétaire au Dahomey: la propriété, comme le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, les chefs eux-mêmes, tous, en un mot, si nous exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit compter, tous ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le trouve bon.
En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit quelconque à autrui, en pratique il a, comme nous allons voir, un moyen assez simple d’éluder ce droit: ce sont les palavres et la confiscation.
Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus puissant, plus intelligent, plus habile, plus riche (disons le mot), plus influent qu’il ne plaît au roi.
Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne se présente devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus complète humiliation; et si Sa Majesté boit en public, on doit se détourner ou incliner la tête pour ne le point voir. Les plus hauts dignitaires, par respect, se mettent à plat ventre devant le roi.
Sous cette désignation «_femmes du roi_», il faut comprendre non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement celles à qui il a accordé ses faveurs, mais encore les eunuques du palais. Des manières tant soit peu familières avec ces personnes, un regard jeté sur elles, sont souvent réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes du roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend que le roi spécule sur cette facilité de perdre quelqu’un par les habiletés compromettantes de ses femmes.
Au bâton du roi on accorde les mêmes honneurs qu’au roi lui-même. Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en public, la foule se prosterne à son passage et se livre à des démonstrations de respect qui indiquent presque un véritable culte.
L’_oiseau du roi_ est une espèce de hochequeue, noir et blanc. On raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été vainqueur, fut salué à son retour par une volée de ces oiseaux. Dès lors, il en fit son oiseau, défendant de le tuer ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet ordre serait un crime de lèse-majesté et un sacrilége: car l’oiseau du roi est aussi l’oiseau de Legba, puissant fétiche que les interprètes appellent le démon.
Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente, au nom du roi, dans une factorerie et achète pour le roi une certaine étoffe. Par le seul fait, l’embargo est mis sur les étoffes de cette qualité: le négociant n’en peut vendre qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent acheter sans se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils y mettaient quelque affectation.
Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo, condamné pour un fait de ce genre, pendant mon séjour au Dahomey. Un jour, les marchands du roi avaient acheté une certaine étoffe pour le roi, dans une factorerie de Wydah. En même temps, Ségo, voyageant dans le royaume voisin, acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez lui, il se drape dans son nouveau costume, tout fier de son acho. Sa joie fut de courte durée. Il paraissait à peine dans la rue qu’il se vit saisi, traîné chez le cabécère, dépouillé, jeté en prison, obligé à payer une forte amende: tout cela, pour avoir acheté d’une manière inconsciente de l’_étoffe du roi_.
On le voit: toutes ces industries font du roi, sinon un dieu, du moins un personnage à part, un demi-dieu. Après Dieu, le roi.
Le roi nomme les chefs ou cabécères, et les révoque à volonté. Sans solde aucune, les chefs, pour seul et unique revenu, ont ce qu’ils extorquent à leurs subordonnés, sous forme de cadeaux ou d’amendes. Cela sert à leur entretien et aux frais de représentation; c’est aussi avec ces ressources qu’ils donnent à manger au roi. Manger, donner à manger: deux expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la cupidité insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des principales attributions des chefs est de donner à manger au roi. Malheur à qui néglige ce devoir important!
«Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou cabécères, il leur remet des insignes distinctifs.
«Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des colliers de verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus hauts dignitaires, deux petites cornes d’argent.
«Viennent ensuite les marques extérieures de la part plus ou moins grande de puissance et d’honneur que le souverain a voulu accorder en élevant au cabécérat:
«1º Le parasol. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe de diverses couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce parasol peut abriter plusieurs personnes. Seuls les chefs ont le droit de s’en servir, et malheur au sujet qu’on trouverait usant même d’un simple parapluie. Au contraire, il n’y a pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en public sans cet insigne de leur dignité.
«Le même usage existe généralement sur tout le littoral de la Guinée; mais à Porto-Novo, les chefs se contentent d’un parapluie ordinaire de couleur voyante, rouge ou verte.
«2º Le tabouret est un autre insigne de cabécérat. C’est un siége fait d’une seule pièce de bois, le houn-ti (arbre à pirogue). Ce bois, d’une belle couleur jaune, est très-facile à travailler.
«Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à Abomé. Celui des grands cabécères a jusqu’à un mètre de hauteur. On les agrémente parfois de dessins très-bizarres.
«3º Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue pipe et la large sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe est renfermée dans un étui de bois. Un chef peut sortir et même voyager sans son parasol et sans son tabouret, mais jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa grandissime poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité et de puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans sa pipe à la bouche.» (COURDIOUX.)
Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires: c’est, en quelque sorte, un juge ou gardien de la paix. Les affaires de certain ordre sont de la compétence de chefs spéciaux; celles de quelque gravité ressortissent au tribunal particulier des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge est sans contrôle et sans limites.
Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni le même pouvoir: ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière purement civile; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, plus ou moins étendus, quoiqu’ils ne soient pas toujours aussi bien définis que chez nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être livré au fétiche ou d’être renvoyé au roi: il est fort à craindre qu’on n’entende plus parler de lui.
Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours la même: leur pouvoir autoritaire s’exerce par voie de palavres. Ils appellent à leur barre celui qu’ils veulent condamner; ils l’accusent, dirigent contre lui des imputations plus ou moins vraisemblables; ils parlent, ils crient, ils dissertent avec véhémence; ils s’appliquent à prouver qu’il faut le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on appelle palavre.
On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations doivent exciter de haines et provoquer de vengeances, alors que rien ne modère les passions: ni la charité chrétienne, ni les sentiments d’humanité, ni les sages conseils de la résignation. Aussi, quand la crainte de leur despotisme n’impose pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner contre les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. Alors ces juges sans conscience et sans pudeur livrent leur victime au roi, après l’avoir noircie de calomnies. Le roi a droit de vie et de mort, et il en use largement: tout le monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont également redoutables: l’un, parce qu’il peut faire mourir; les autres, parce qu’ils livrent au roi.
Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire: de la prison avec la perspective d’y mourir de faim; des épreuves judiciaires, de l’épreuve non moins terrible qui consiste à boire le fétiche; véritables meurtres à peine déguisés.
A Abomé, les principaux chefs sont: le Méhou, ministre du commerce et des affaires étrangères; le Mingan, ministre de la guerre, exécuteur des hautes œuvres. Le Méhou a l’_oreille du roi_, c’est-à-dire qu’il est son confident intime, son interprète juré.
Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, ékédji, comme disent les Nagos: celui qui doit lui succéder et qui se forme à son école. Le second est souvent pressé de devenir premier, et demande au poison de lui faire place libre.
A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers le vice-roi, est le Yévogan, le chef des blancs. Le Méhou est représenté, dans cette ville maritime, par Quouénou. Tous deux sont espionnés par des conseillers que le Dahomey leur impose. Je dis: le Dahomey; car, pour les gens de la côte, et généralement pour les habitants de l’ancien royaume de Juda, le Dahomey n’est que la partie du royaume occupée à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et aux environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit: aller au Dahomey.
L’espionnage est un des rouages administratifs en usage dans le royaume: le roi a ses espions chez les principaux chefs; le Méhou et le Mingan ont les leurs à Wydah. Il n’y a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose certains employés chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour en rendre compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de ces mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison, ni par les fers, ni par la diète, ni par le fouet; il résista à toutes les épreuves, cloué à son poste par la volonté de ceux qui l’avaient imposé.
Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci prononça une parole un peu dure, quoique méritée, contre un des chefs de Wydah. A quelque temps de là, ce chef s’indignait avec moi de ce que le Français en question avait parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une si grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote plus de réserve devant le personnel de sa maison. Impossible, me dit-il après m’avoir remercié, impossible d’éviter les inconvénients de ce genre. On nous tient de si près que nous ne saurions garder nos sentiments cachés: nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et encore!
Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au Dahomey. Les négociants établis dans la colonie anglaise de Lagos sont connus à Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on sait quels discours ils tiennent à l’endroit des nègres, au point de vue du commerce et de la politique. Une seule maison a peut-être échappé à cette inquisition: c’est la factorerie hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler allemand, lorsqu’on traitait devant les noirs une question à laquelle on voulait les laisser étrangers. Or, on n’enseignait pas l’allemand aux noirs employés dans la maison: on parlait avec eux anglais ou portugais, français même.
Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du budget de l’État. Disons tout: l’État n’a point de budget, parce qu’il n’a point de revenus. Seul maître et seul propriétaire, le roi seul a des revenus. Il souffre bien que les chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des palavres: ils doivent manger! Mais malheur à eux, s’il se doute que le principal ne lui revient pas!
Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare expressément qu’_ils appartiennent au roi_. Dans le style imagé des nègres, ces impôts s’appellent les cauris de la rue[110] ou l’argent de la rue, et les collecteurs de cet impôt portent le nom de gardiens ou maîtres de la rue, du dehors[111].—Ces employés, que les Européens nomment décimères, sont postés, comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à côté des passages fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune; on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de prélever la part du roi sur l’huile et d’autres produits que les nègres portent au marché ou chez les divers négociants.
[110] Owo-ode.
[111] Onibode (oni-ibi-ode).
Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour toutes les marchandises d’importation arrivées par les navires: là aussi le roi a sa part.
Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement, le roi veut encore manger. La voie des palavres étant trop lente, il a recours au moyen plus expéditif du vol. Les gens du roi, agissant pour le roi et en son nom, se répandent partout et pillent les noirs sans merci. Ils enlèvent tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait aucune résistance, de peur d’être traîné au Dahomey. Tout au plus si l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux, en le déposant chez les blancs. Les maisons des blancs et des chefs principaux sont seules respectées dans ces razzias.
Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point contre les blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que l’on nomme et qui sont réellement les VOLEURS DU ROI. Quand cela plaît à Sa Majesté, ces voleurs sont envoyés en mission dans la maison des blancs. Pour le roi et en son nom, ils exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que l’on veut déposséder sans éclat et sans violence apparente: on leur recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure l’impunité au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils soient consciencieux.
J’ai dit: consciencieux!… Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule, on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de tout ce qu’ils ont pris. En détourner ou en cacher une partie serait forfaire à son devoir de voleur, le voleur du roi devant évidemment voler pour le roi, et non pour lui.
L’existence de ce genre d’employés n’est un secret pour personne. Les autorités dahoméennes se garderaient de vouloir excuser cette institution; au contraire, elles s’en glorifient: n’est-ce pas le meilleur moyen de rendre les vols moins fréquents? D’un côté, les blancs sont tout avertis de se tenir sur leurs gardes, et ils veillent plus soigneusement. D’autre part, le roi se réservant le monopole du vol, les nègres se sentiront moins portés à cette spéculation, parce qu’il est toujours dangereux de se mettre en concurrence avec le roi.
Belles raisons! Il ne faut pas peu d’effronterie pour les mettre en avant; mais l’habitude est si impérieuse!
On parle au Dahomey de coutumes et de droit coutumier. On aurait tort de supposer que ces lois coutumières protégent la sécurité et la liberté des individus. Elles n’édictent guère que des mesures restrictives ou pénales; rarement elles reconnaissent un droit à quelqu’un, à moins qu’un autre ne soit frappé du même coup: il faut toujours qu’il y ait une victime. Les us et coutumes du Dahomey favorisent l’injustice et la violence, plutôt qu’ils ne lui mettent obstacle; l’oppresseur n’a rien à redouter que de la vengeance et du poison, et s’il a besoin de se couvrir d’une excuse, le moindre prétexte légitimera son manque d’équité.
«Pourquoi ne pas écrire votre code coutumier? demandait un missionnaire au Yévogan. Les blancs connaîtraient vos usages, et ils s’y conformeraient.—Le beau conseil que tu donnes là! fut-il répondu à mon confrère; si les blancs connaissent les coutumes, et qu’ils y conforment leur conduite, plus de palavres! Et s’il n’y a plus de palavres, que mangerons-nous?» Que mangerons-nous?… ce mot dit tout: le roi et les chefs veulent manger, c’est pour manger qu’ils conservent les coutumes.
Autre moyen de manger: fermer les chemins. C’est aussi un moyen de pression, ainsi que nous allons le voir.
Dans ce pays terrible de Dahomey, on n’est pas libre même de circuler et de se mouvoir, à moins d’en avoir obtenu l’autorisation au préalable. L’étranger entre dans le royaume comme l’oiseau entre dans la cage, ne se doutant pas qu’on va fermer sur lui la porte. On le salue, on le flatte, on le cajole, et il peut s’apercevoir bientôt que tous ces soins ne sont pas aussi désintéressés qu’ils en ont l’air. On l’appelle ami, et frère, et père; on ne peut le laisser partir: les chemins sont fermés, c’est-à-dire que, pour prendre la clef des champs, notre voyageur sera obligé de payer une redevance. Payez, et vous aurez les chemins ouverts.
Quand le roi ou les chefs veulent frapper un négociant dans ses intérêts; quand ils veulent le forcer à subir des conditions qu’il repousse, ils lui ferment les chemins pour le commerce. Alors, les produits sont détournés; l’huile et les amandes de palme n’arrivent plus chez lui; pour lui, le commerce est sous le coup de l’interdit le plus sévère: il entrera en composition, sous peine de voir se prolonger indéfiniment la quarantaine qu’on lui impose.
Malheur aux noirs qui oseraient entretenir des relations commerciales avec celui à qui l’on a fermé les chemins! Les confiscations et la prison seraient les moindres peines qu’on leur infligerait; eux-mêmes peut-être seraient envoyés au Dahomey.