Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XII
LITTÉRATURE.
Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation, leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, le talent et la richesse d’imagination.
Point d’écriture; partant, le développement intellectuel est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la pensée n’a pas tout son essor; elle s’arrête au premier jet de l’improvisation.
Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre souvent que des expressions vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce genre: «_Ogbo?_ Comprenez-vous?»
Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action: vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant des plaisirs et réjouissances. Ici, nous considérons les contes ou alos simplement comme productions de l’esprit et monuments de littérature.
Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être plus vrai encore des nègres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.»
Les alos ont pour but principal de plaire et d’amuser. Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont épars dans le corps de l’ouvrage.
LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.
Mon conte a trait au ciel et à la terre.
Après avoir tué un èmo[82], le ciel et la terre se le disputaient: chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, fâché, se retira chez lui. Plus de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.
[82] Èmo, espèce de rat brun.
Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient: «Le ciel et la terre, adja nrété dja! ont tué un èmo; adja nrété dja!—La terre dit qu’elle est l’aînée, adja nrété dja!—Plus de pluie, adja nrété dja!—Le haricot fleurit et ne fructifie pas, adja nrété dja!—Le maïs venu en épis ne fructifie point, adja nrété dja!»
Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le vautour s’élevait dans les airs; et il n’avait pas parcouru la moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la pluie.
Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.
*
Voici des scènes où l’astuce est en jeu:
LE LÉZARD ET LA TORTUE.
Alo! Alo o!
Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est pas unie?
La famine sévissait: dans tout le pays la disette était extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma.
Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui.
Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir. Chaque jour il renouvela son larcin.
Une fois il fut rencontré par la tortue-adjakpa. Celle-ci lui demanda: «Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher ami?» Le lézard répondit: «Je me garderais bien de te le dire ou de t’y mener: on me tuerait.» L’adjakpa répliqua: «De grâce! mène-m’y: je n’en soufflerai mot à personne.—C’est bien!» dit le lézard; et il ajouta: «Au chant du coq, viens m’éveiller: nous partirons.»
La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue était déjà près de la maison du lézard. Une première fois, une seconde fois, elle fait kékéréké! Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit de le laisser se reposer: le coq n’a pas chanté encore. «C’est bien!» dit la tortue. Ils se recouchèrent jusqu’à ce que le coq chantât.
Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils furent arrivés là, le lézard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle répondit de rester un instant à garder. «C’est bien!» dit le lézard, et sans plus attendre, il se retira.
Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames: elle en mit à la tête, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tête.
Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un qui était mort, ce jour-là même.
Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps sans résultat… Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une corde et la conduisit chez le lézard.
Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon champ.—Comment l’aurais-je fait? je vous le demande; voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché: je ne connais le champ de qui que ce soit.»
Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une voix gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me raccommoder.»
Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est là que la tortue est raboteuse.
LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.
Alo! Alo o!
Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin de donner l’ouïe à sa fille: tout ce qu’on fit ne réussit à rien. L’enfant n’était pas à la ville: on l’avait reléguée à la campagne.
Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura réussi à faire parler son enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part.»
L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par derrière, donne un soufflet à la jeune fille: «Voleuse! s’écrie-t-elle: c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le manger.—Moi! dit la jeune fille; je t’ai volé du miel pour le manger, moi!»
La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce provocant refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, kiyin-kiyin!—Bola est une fourbe, kiyin-kiyin! Bola est une insigne voleuse, kiyin-kiyin!»
A ces chants de la tortue, l’enfant répondit «qu’elle allait dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant; qu’elle allait avec le buffle dans les bois du buffle; et la tortue vient l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger! kiyin-kiyin!»
La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise: «sa fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui.»
Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la tortue adjakpa.
Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle entreprend.
L’ONCE ET LE SINGE.
Écoutez l’aventure de l’once.
Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir rien prendre. Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne lui laissaient aucun repos.
Elle voit passer un singe; elle l’appelle, le prie en grâce de l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. Lors, le singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre et s’enfuit.
L’once s’éveille; elle veut se lever, mais elle se trouve prise par la queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se dégager, elle n’y peut réussir; elle est là, haletante.
Survient un escargot. «De grâce, détache-moi la queue», lui crie-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçoit.—«Ne me tueras-tu point, si je te délivre?» repartit l’escargot.—«Certes, je me garderai de te rien faire,» reprit l’once.
L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va parler à tous les animaux: «Quand viendra le cinquième jour, annoncez que je suis morte et qu’on va m’enterrer.»
Tous les animaux dirent: «C’est bien!»
Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la morte. Et tous les animaux vinrent, et tous dansaient autour d’elle, ils dansaient… L’once se lève tout à coup; elle bondit pour terrasser le singe. Mais le singe a déjà sauté sur un arbre: il fuit.
Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre: il a trop peur de l’once.
LA MÈRE ET L’ENFANT.
Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle n’avait pas même un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.
Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre, se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où elle couchait son enfant par terre.
[83] Aranran, espèce d’oiseau.
Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle a fait son fagot; elle vient voir son enfant; elle arrive à l’endroit où elle l’avait couché; elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout: plus d’enfant! Elle court en tous sens à travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes; elle arrive; elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, èyè-igbo-igbo! prends mon enfant, rends-le-moi vite, igbo!—Voici une corde faite de feuilles de bananier: attache vite mon enfant, igbo-igbo!»
Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde: son enfant n’y est pas!… Elle jette le sac à terre. Et elle chante toujours son même refrain.
L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. Et la mère regarde en toute hâte: son enfant n’y est pas!… Et elle crie.
L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à l’abondance.
Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux à son iyallé[84]. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant d’une autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de la même façon que la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange.
[84] Iyallé, la première femme, la maîtresse de maison.
De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. Et l’aranran de fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente dedans. Elle rejette le sac avec dégoût.
La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tête de la femme.
Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de son enfant et les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant. Alors, elle chante à tue-tête: «Ce n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que cet oiseau a tué, croyant tuer le mien.» Et elle se retira.
La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci répondit qu’il se portait bien.
Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère porta la cause devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui s’était passé, raconta que l’iyallé avait pris l’enfant de ses mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore ramené.
Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita: elle vint et subit son interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traité l’enfant d’autrui? Qu’en a-t-elle fait?—Que voulez-vous que j’en aie fait?»
Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda: «Si cette femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville s’écria: «Si elle dépendait de nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions.—Alors donc, dit le roi, qu’on la mette à mort.» Et on alla la tuer.
Que tout ceci nous serve de leçon: lorsqu’on vous offre quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par l’envie.
SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.
Écoutez mon histoire: elle a trait à une femme du nom d’_Olou_.
Cette femme eut un fils qu’elle appela Sigo. Après maintes réflexions, l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son père lui donna un cheval; sa mère, un mouton. Et ils lui dirent de se livrer à la chasse. Et l’enfant, prenant ses flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la direction du bois.
Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des animaux.
Mais voici que le ciel s’obscurcit; on ne distingue plus rien; la pluie tombe à torrents, et sa violence est telle qu’elle entraîne Sigo au fond d’une fosse. Là, gémissant, se désolant, il fait pour sortir d’inutiles efforts.
Cependant la pluie cesse; la tortue, toujours prête à profiter des occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le cou et se met à crier: «Tortue adjakpa[85], ohé!» La tortue se penche sur le bord de la fosse, afin de découvrir au fond celui qui l’appelle. «Que fais-tu là?» dit-elle à l’enfant. Il répond que la violence de la pluie l’y a précipité.
[85] Adjakpa est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire: fée chauve. Comment le traduire en français?—Nous le traduirons diversement selon les cas.
La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle l’en retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave. «C’est bien!» dit la tortue adjakpa. Elle descendit dans la fosse, elle en retira l’enfant, et elle lui dit: «Je vais faire un grand tam-tam, tu t’y tiendras dedans, et quand nous arriverons à la maison, si je bats le tam-tam avec la baguette, garde-toi bien de chanter.» L’enfant dit: «J’entends!»
Arrivée chez elle, la tortue adjakpa va trouver le roi et lui parle avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de venir battre du tam-tam devant lui, afin qu’il en entende le son. «C’est bien! dit la tortue. Convoquez toute la ville à la danse.» Et le roi: «C’est bien!» Et il envoya dans toute la ville prier tout son monde de venir danser.
Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’adjakpa. L’adjakpa prit son tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle battait son tam-tam de la baguette, et le tam-tam résonnant disait: «Sigo est fils d’Olou, agba-mi-réré!—Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, agba-mi-réré!—Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, agba-mi-réré!—Écoutez ce que je dis: il alla au repaire des éléphants; il alla au repaire des buffles, agba-mi-réré!—La force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de la tortue, agba-mi-réré!»
Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue de battre encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La tortue battit son tam-tam pour la seconde fois, et les assistants crièrent encore plus fort. Lors, la tortue rentra chez elle.
Bientôt, les iyas[86] de notre enfant se présentèrent chez la tortue pour l’inviter à présider leurs jeux. L’adjakpa dit: «C’est bien!» Elle prend son tam-tam et part.
[86] Iyas, la mère et ses compagnes de la même maison.
Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’_oka_[87]; on acheta du tafia et l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La tortue battait son tam-tam, et le tam-tam disait: «Sigo est fils d’Olou, agba-mi-réré!—Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, agba-mi-réré!—Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, agba-mi-réré!—Écoutez ce que je dis: il alla au repaire des éléphants; il alla au repaire des buffles, agba-mi-réré!—La force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de la tortue, agba-mi-réré!»
[87] Oka, brouet préparé avec de l’amidon de manioc.
On fait manger la tortue: elle mange; on lui donne du tafia: elle boit, et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. Tandis qu’elle dort, on prend son tam-tam, on le délie, on en retire l’enfant, on le remet en état.
A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat: un corbeau se fait entendre dans le tam-tam. La tortue frappe encore: le corbeau croasse de plus belle. Et il criait le plus qu’il pouvait: «Pourquoi, lorsque tu manges, ne donnes-tu pas à manger au tam-tam? Et lorsque tu bois du tafia, pourquoi ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam?
La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve dedans un corbeau.
Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un endroit où il ne peut aller sans danger.
LE FRATRICIDE PUNI.
Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des chants. On les invita à une réunion de leurs camarades tous les deux. Ils avertirent leur mère qu’ils se rendaient à cette réunion, et la mère dit: «C’est bien!»
Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, battent leur tam-tam avec grand entrain. On donna deux mille cauris au cadet et mille à l’aîné. Et ils reprirent le chemin de leur maison.
Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il prend les cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il rentre chez lui.
Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de son frère. Il répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha son frère partout sans pouvoir le trouver.
Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher des feuilles.
Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les ossements de son fils étaient déjà pourris; ils avaient produit un champignon. Ce champignon était très-beau, et quand la mère s’en approcha, elle s’écria: «Oh! que ce champignon est beau!» Elle se disposait à l’arracher, lorsque son fils répondit: «Mère, n’arrache pas; mère, n’arrache pas; n’arrache pas, mère, adja-nti-nlélé!—je fus chez mes camarades, adja-nti-nlélé!—je fus chez mes camarades, adja-nti-nlélé!—ils me donnèrent deux mille cauris, adja-nti-nlélé!—ils en donnèrent mille à mon aîné, adja-nti-nlélé!—il me tua dehors, le cruel! mon aîné me tua dehors, adja-nti-nlélé!»
La mère court vite à la maison appeler le père de ces enfants. Tous deux reviennent en hâte aux champs. Arrivés sur les lieux, le père de ces enfants veut arracher le champignon. Mais l’enfant recommence à chanter comme il avait fait tout d’abord.
Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi et lui raconta ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut arracher le champignon. Et l’enfant chanta toujours de même.
Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès qu’il est venu, le roi lui dit d’un ton sévère: «De même que tu as pris ton frère et que tu l’as tué, de même on va te prendre et te tuer, afin que ton frère revienne à la vie.»
On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie.
Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de grands présents à votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le cadet, lorsque celui-ci est l’objet de quelque préférence.
LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.
Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous les animaux.
La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique elle-même souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrès.
Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille; qu’il donnerait sa graisse; qu’on vendrait le tout et qu’on en emploierait le prix à acheter une pioche; qu’on creuserait un puits et qu’on aurait enfin de l’eau.
Et tous de s’écrier: «C’est bien! allons, qu’on se coupe le bout de l’oreille.»
Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les animaux restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassèrent leurs oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent tout vendre, et le prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportèrent cette pioche et vinrent creuser un puits.
Enfin, voilà de l’eau: on peut donc un peu satisfaire la soif.
Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre l’akérégbé[88]. Il se dirige vers le puits, au moment où le soleil est au milieu de sa course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle faisait: chan-gan-gan-gan… chan-gan-gan-gan…
[88] Petite calebasse qui sert à porter les liquides.
Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent effrayés, en entendant le bruit que faisait l’akérégbé du lièvre. Arrivés à la maison, ils racontèrent qu’il y avait à la lagune quelque chose d’effrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune.
Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. Le lièvre puisa de l’eau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se baigna, en sorte que l’eau fut toute troublée.
Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de l’eau; elle est trouble. «Ah! s’écrient-ils, qui donc a ainsi perdu cette source?… C’est bien!»
Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et l’en barbouillent; puis ils font un trou en face du puits.
Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le taillis. Le lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème réussit, et le lièvre ne se doute pas même de la présence des animaux dans le taillis.
Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau, la statue ne répond rien encore. «Or çà, dit-il, prends garde que je ne te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi. «Oh! oh! s’écrie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et le pied reste pris; et notre lièvre ne put se dépêtrer.
Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le lièvre et son akérégbé. «Foin du lièvre! s’écrient-ils ensemble; ne lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, lui aussi? et n’a-t-il pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!» On prend des fouets, on se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit lièvre… Mais non!» On le délivre; et le lièvre de s’enfuir.
Depuis lors il ne quitte plus les champs.
LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.
Alo! Alo o!
Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant qui s’occupait à faire de l’_ekpo_[89].
[89] Ekpo, huile de palme.
Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire pour la vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce qu’il fût nuit close.
Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo; et il lui donna les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille s’aperçut qu’il en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le revenant répondit qu’il n’avait plus de cauris. Et la fille de crier: «Ma mère me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?»
L’habitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-t’en, retourne en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne peut pénétrer dans le pays que j’habite.» Et l’enfant: «Là où tu vas, j’irai aussi.»
Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un pays où les gens pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent en pâtée. Puis ils allèrent à la rivière du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse d’_ekpo_, reviens-t’en.—R. Je ne m’en reviendrai pas.—Jeune vendeuse d’_ekpo_, va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, reviens-t’en.—R. Non, je ne m’en reviendrai pas.—Jeune vendeuse d’_ekpo_, quand tu arriveras à la rivière du sang, retourne en arrière.—Je ne m’en reviendrai pas.—Vois-tu ce bois, là-bas, là-bas?—Je ne m’en reviendrai pas.—Et cette montagne abrupte?—Jamais je ne retournerai sur mes pas.»
Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à l’autre monde. Le revenant donna des égni[90] à la jeune fille pour faire de l’_ekpo_, et lui demanda de manger l’huile et de lui porter le haha. Or, l’_ekpo_ terminé, l’enfant donna l’huile au revenant et mangea le haha. «C’est bien!» dit le revenant.
[90] Égni, fruit mûr du palmier. Le haha est le résidu filamenteux de ce fruit, après que l’huile a été exprimée.
Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la jeune fille, disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.» L’enfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au revenant.
Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes: «Va cueillir trois ados[91]. Les ados qui feront: Ka mi! ka mi! ka mi! (Prends-moi! prends-moi! prends-moi!) laisse-les de côté. Prends-en trois qui ne disent rien du tout et reviens-t’en. A moitié chemin, casses-en une; casse la seconde près d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu seras rentrée.—C’est bien! dit l’enfant.
[91] Ados, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour y mettre des poudres.
Et l’enfant partit; et elle revint; et à moitié chemin, elle cassa une ado. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en grand nombre apparurent et se mirent à la suite de la jeune fille.
Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde ado. Et voici des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, des poules… Il y en avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortége à l’enfant.
Celle-ci, étant arrivée, cassa l’ado qui restait, et toutes les maisons se remplirent de cauris: elles ne purent même les contenir tous.
La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux, vingt poules, et alla les offrir à son iyallé. L’iyallé refusa, disant qu’elle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en trouver autant, et qu’elle le lui apporterait à la maison. «C’est bien!» lui fut-il répondu.
L’iyallé alla faire de l’_ekpo_. Elle la donna à sa fille et lui donna ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile et partit pour la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de l’_ekpo_ et lui remit les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola un cauris, le cacha et prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. «Que faire? dit le revenant: je n’ai plus de cauris.—Dans ce cas, dit la jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «C’est bien! allons.»
La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt le revenant recommença à chanter comme la première fois: «Retourne en arrière.» Et l’enfant: «Je ne m’en reviendrai pas.»—Le revenant: «Reviens sur tes pas.»—L’enfant: «Je ne veux pas m’en revenir.»—Le revenant: «Alors, c’est bien! partons.»
Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.
Le revenant prit des égnis, les donna à l’enfant et lui dit de faire de l’_ekpo_. «Quand l’_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras l’huile et tu garderas pour moi le haha.» Et l’enfant garda l’huile pour la manger, et elle alla porter le haha au revenant. Et le revenant tout ébahi s’écria: «C’est bien!»
Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de la peler: «Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» L’enfant prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au revenant.
Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois ados. Tu en trouveras qui feront: Ka mi! ka mi! ne les cueille pas.» L’enfant part; elle va cueillir les ados. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle n’y touche point. D’autres faisaient: Ka mi! ka mi! ka mi! elle les cueille.
Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié chemin, casse une ado.» A moitié chemin, l’enfant casse une ado; et elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions. Tous courent après elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans relâche presque à la porte de la maison.
Elle casse une seconde ado; et toutes les bêtes féroces viennent la mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, tandis que l’enfant était ainsi cruellement déchirée, il n’y avait qu’un sourd dans la maison, et il en avait fermé la porte. L’enfant cria au sourd de lui ouvrir la porte: le sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd d’ouvrir, et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, les animaux tuèrent la pauvre enfant.
Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne quelque chose, acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise.