Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre II
LE NÈGRE.—HABITANTS DE LA CÔTE.—LEUR CARACTÈRE.—TATOUAGE.
Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon jeune frère, qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas ici: c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est chez lui; et, même au milieu des abaissements et de la dégradation inhérents à l’idolâtrie, il conserve, empreints dans son caractère et dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses prêtres, son roi, ses chefs, etc.»
La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes: le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes des anthropologistes. Nous sommes, hélas! habitués à voir le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On l’a ravalé dans l’opinion; on a accumulé sur son compte tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque impossible de reconnaître l’homme en lui.
Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, et nous verrons combien il est injuste de l’exclure de la grande famille humaine.
Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde aussi contre la tendance que nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les pays chrétiens.
On a raison de dire que l’homme pense comme il veut. Dès qu’il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, ils s’appliquèrent à penser qu’ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec le parti pris de la résoudre dans un sens favorable à l’asservissement et à la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier l’infamie de ce trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on appela la traite des nègres.
La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et discutée: «Les noirs ont-ils une âme?» Nous avons entendu des marchands d’esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite, ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l’homme rendue nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès qu’on les avait en son pouvoir?
Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? Aussitôt que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes avaient amené le produit de leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs baracons, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de l’embarquement. On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La petite vérole faisait d’horribles ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.
Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on craignait la famine: nouvelles noyades! on s’allégeait, on se débarrassait des bouches inutiles.
En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. Aussi sentait-on le besoin de s’excuser; car on voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient part. Et l’on allait disant: «Les noirs ne sont pas de même espèce que les blancs; ils sont inférieurs en nature.»
Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaître l’homme noir; nous le trouverons semblable à l’homme blanc et à l’homme jaune. Rien ne manque au nègre de ce qui constitue la nature humaine: son organisation physique est la même que celle du blanc; l’un et l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. «En conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne forment qu’une espèce, et que les différences particulières aux races ne dénotent que des variétés.»
[3] On the classification and geographical distribution of the Mammalia.
On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une âme; il est de même nature que nous; mais il est de la race maudite de Cham; la malédiction de Noé pèse sur lui et le voue à la dégradation et à l’esclavage.» Cette manière de raisonner n’allait à rien moins qu’à établir que l’esclavage des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de très-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre vulgaire ce dicton appliqué aux nègres: C’est la race maudite de Cham.
Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est sans fondement.
Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire A LA LOI DIVINE et à la loi naturelle l’action d’asservir les nègres.
L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu’un des enfants de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.
Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas: Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham! ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indigné s’écrie:
«_MAUDIT CHANAAN! Il sera l’esclave des esclaves DE SES FRÈRES_. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem! que CHANAAN soit son esclave. Que Dieu donne de l’étendue à Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem, et que CHANAAN soit son esclave[4].»
[4] Genèse, IX, 25-27.
C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu’il sera l’esclave de Sem, de Japhet, et même des esclaves de ses frères. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément la remarque de cette exclusion des frères, dans la malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent plusieurs.
Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nègres qui, de l’avis de tous, ne descendent pas de Chanaan?
Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsqu’il promit à son peuple de lui donner toute la terre de Chanaan[5].
[5] Genèse, XVII, 8.
Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, afin de lui donner la terre de Chanaan[6]». Chanaan fut réellement l’esclave de ses frères. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle fut complétement détruite.
[6] Lévitique, XXV, 38.
Comment faire retomber sur les nègres une malédiction lancée contre une famille qui n’est point la leur et qui est éteinte déjà? Qu’on ne dise donc plus que les nègres sont maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on écoute plutôt l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée. Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, que la sollicitude des papes s’étend à eux. Paul II, écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les Indiens et tous les autres peuples, même ceux qui ne sont pas baptisés, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de leurs biens; que personne n’a le droit de les troubler, ni de les inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes. Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle.»
Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire XVI crurent «de leur devoir d’écarter les chrétiens du commerce des noirs et d’autres hommes quels qu’ils puissent être».
C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l’achat d’esclaves, elle voulait qu’on n’achetât point ceux qui avaient été asservis injustement, par fraude, par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec égards, et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les autres hommes.
Tel est le nègre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La science, d’accord avec l’Église, déclare: «Si nous considérons la ressemblance frappante qui existe entre les mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement se demander si l’on n’est pas en présence d’un degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances[7].» En réalité, c’est cela. «En affirmant l’unité d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].»
[7] POTT.
[8] DE HUMBOLDT.
Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré, jusqu’à ces derniers temps, étranger aux progrès du dehors.
En examinant les usages des nègres, nous devons nous attendre à d’étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policés; mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention à ceux que l’on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie retirée.
Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à quatre familles: les habitants du Bénin, qui n’ont pas de relations avec les autres habitants du littoral; les Nagos, les Djéjis et les Minas. En partant de Lagos, point d’arrivée des paquebots anglais, et en remontant la côte vers l’ouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la partie côtière des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo et du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, habite une branche de la famille des Aquapéens, formant plusieurs petits États; ce sont les peuples désignés sous le nom de Minas.
Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère notables: Le MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur du farniente. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des autres peuples de la côte par un plus grand amour du vol.—Le DAHOMÉEN, d’un servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent jamais; il fait le mal avec cynisme.—Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires; il y a dans son caractère de la loyauté et de la prévenance. De tous les nègres de la côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui les relations sont les plus faciles et les plus sûres.
On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. En vérité, la question m’aurait paru étrange, si je n’avais connu les préventions élevées contre cette pauvre race. Je n’hésite pas à affirmer que l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Si les nègres étaient dans les mêmes conditions que les blancs, on les verrait s’instruire et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, que l’on doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nègres d’excellents instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et en médecine gradués dans nos universités européennes. L’évêque anglican de la mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est un nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa les premières années de son enfance dans la case de son père, avec sa mère, ses deux sœurs et un cousin.
Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits en esclavage, vendus à divers maîtres et violemment séparés les uns des autres. Adjaï (c’est le nom que notre héros portait dans sa famille), Adjaï passa de main en main, fut traîné de marché en marché, puis finalement vint au pouvoir d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison d’esclaves. Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être capturé par deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le 7 avril 1822. Le 17 juin de la même année, Adjaï prit terre à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, trois ans plus tard, fut jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le nom païen d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. Ses progrès ne se démentirent jamais: il enseigna d’abord comme maître d’école, puis fut admis au nombre des ministres. On l’envoya à Abéokouta, où il arriva en qualité de missionnaire le 27 juillet 1846, assez tôt pour baptiser sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.
Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, et on lui confia la direction de la mission naissante du Niger.
Je le répète: l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Elle est même plus précoce et se développerait plus rapidement, si l’âge de puberté n’arrêtait chez les noirs, d’une manière sensible, l’essor des facultés de l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des enfants perdre de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient absorbés par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de parvenir à les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient en portugais, langue dont ils n’avaient point une connaissance suffisante.
Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence des nègres. Okoutolou était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire son éducation. On l’employa au service intérieur et à la culture du jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture et de calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un petit commerce où il réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnâmes la liberté en 1867, et il continua ses spéculations commerciales. Au mois d’août 1875, au moment de rentrer en France, je le vis à Abomé-Kpévi, où il tenait le haut du pavé.
A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de supporter, doivent gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui n’ai pas de frais, je dois viser à un bénéfice de cent cinquante pour cent.»
Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui annonçai un arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.—«Je vais me presser d’en acheter une caisse, me dit-il.—Prends garde, répliquai-je; il y en a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé: «Dans ce cas, j’en achèterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que j’achète. J’attendrai que le marché en soit dépourvu pour mettre les miennes en vente… Excellente affaire!… merci, père!»
Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il faisait presque autant d’affaires qu’eux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intérêts: il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et cela même prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible sans crédits en ces pays.
«Si l’on devait juger un de nos enfants en bas âge, et le comparer à ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait entraîné à croire que nos négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.»
A un âge plus avancé, l’enfant européen paraîtra supérieur. «Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les mensonges les mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait amusants.» En sorte que ce qui manque au nègre d’un côté, il le rattrape d’un autre.
Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, plus de vivacité peut-être; mais, par contre, elles se prêtent moins à l’application, à un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement et en moins de temps une opération d’arithmétique; mais quand il sera question d’appliquer cette opération à autre chose qu’à des chiffres, quand il faudra faire une observation, établir un raisonnement à l’aide de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, tandis que l’Européen qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la même opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute la suite de la vie.» (BORGHÉRO.)
Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir plus d’intuition et moins de réflexion, quant à l’intelligence. Quant à la volonté, il y a plus de spontanéité que de constance. L’énergie fait défaut au nègre, s’il faut la soutenir; et s’il en a dans un premier mouvement, elle tombe aussitôt.
A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave endurant les mauvais traitements et disant au maître qui le frappe: «_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie qu’il ne le serait dans la résistance. A force d’inertie, le nègre est patient et vertueux; l’inertie servira ses passions et ses rancunes. Écoutons-le dans la sagesse de ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible: «Le cœur de l’_achacpa_ (arbre très-dur) ne craint pas la hache, dit-il.—La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter.—Le tesson (où l’on met la braise) endure le feu.—Si un plus fort que vous vient à vous maltraiter, contentez-vous d’en rire.»
Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout cela n’exige de grands efforts ni un travail soutenu. A première vue, on pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera qu’indifférent et impassible. Cette indolence native explique comment il subit, sans réagir, l’absolutisme des olorichas ou féticheurs, le despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.
Rarement le noir attaque les difficultés de front: il biaise et tend à ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer avant d’être sûr d’atteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire par les brusques emportements de la colère, se cache sous le poison: le poison est l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge personnellement.
Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il jouit du moment présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent dominer par la vie des sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon l’expression de l’apôtre saint Paul, homme animal.
Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux défauts de l’imprévoyance, les surprises de la famine se feraient souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit, et la misère est grande, car on n’a pas songé à faire de réserve, les années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît impossible.
Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres s’appliquent à surprendre.
Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur à eux, même pour leurs fétiches de bois ou de boue. En pays nègre, la fierté n’est guère de mise, à moins qu’on ne soit le plus fort; et alors on est d’ordinaire arrogant. Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre: opposer l’inertie à la force.
La prudence est la vertu principale du nègre; la curiosité, son défaut dominant. Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une passion acquise et toute d’éducation.
Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament. «Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu dépend d’une multitude de circonstances individuelles ou générales, physiques ou morales.»
Le même auteur ajoute une observation qui semble viser spécialement les habitants de la côte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action extrêmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse l’individu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès vraiment condamnable. Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de la société. Les facultés de l’homme ne se développent que dans l’atmosphère de la liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles s’étiolent et s’abrutissent.»
Un mot sur la curiosité.
Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît de l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque chose. Un rien l’occupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du caprice, de l’incertitude; elle s’égare en des rêveries stériles. Le nègre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore, parce qu’il n’ose ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur surexcitent son désir de voir, il n’a plus que des yeux; ce qui explique comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte tous ses pas, discute la portée de ses paroles, cherche à sonder jusqu’à ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit rien, que cela ne soit rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont répété plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu prononcer par des Français chez les Français mêmes.
*
TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la manière dont ils sont tatoués. «Le tatouage, dit très-bien M. l’abbé Courdioux, dans l’estimable revue les Missions catholiques, le tatouage est usité généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne voit guère que les mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant pas cette marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu ou sous-tribu et même chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaître au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre pourront intéresser les lecteurs des Missions catholiques.
«Le tatouage (_uê_ en langue fongbe ou dahoméenne) est donné aux enfants dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix ans. Il y a des gens spéciaux pour pratiquer cette opération d’ailleurs peu douloureuse; on les nomme uêgbôto. Ils font les incisions au moyen d’une petite lame de fer de la longueur d’une lame de canif; puis ils couvrent la plaie d’un onguent composé principalement de suie et d’huile de palmier. On lave la plaie au bout de quatre ou cinq jours.
«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la condition ou la profession, d’autres enfin sont de purs ornements. Les rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves d’un signe particulier destiné à les empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales ou transversales n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules sont tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il est défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou sacrés.
«Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.
«Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la mission, nous tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. Après une marche pénible, nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la ville. Notre guide, un lari (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo, nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le roi Falolo de notre arrivée et lui demander la permission d’entrer dans la ville. Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si cela n’eût dépendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir. On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient l’ambition de commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question en litige. Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, d’abord bien accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un méfait dont on l’accusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait être admis désormais dans leur ville: telle avait été la décision du peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions à Okéadan.
«La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville se répandit promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se présentèrent bientôt pour nous intimer l’ordre de rebrousser chemin. Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires, de médecins, etc., rien n’y put faire.
«—Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut être vrai, mais nous ne pouvons pas en vérifier l’exactitude. Parmi nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y trompons pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut vous faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour Agoudas (Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir aucun blanc chez nous.
«De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des gens pour nous protéger, mais que l’état des esprits ne lui permettait pas de nous engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dès que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous promettant une cordiale réception. Il tint parole; mais c’était en 1870, nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec lequel cependant nous avons toujours conservé d’amicales relations.»
La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle que j’allai fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de Porto-Novo, le roi de ce petit État fut obligé d’imposer par les armes à la province de Ouémé le gouverneur qu’il voulait lui donner. La résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder son allié, le roi de Porto-Novo.
Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission catholique une quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le fait me parut providentiel. Je m’approchai du jeune blessé, et je lui dis: «Sais-tu donc où tu te trouves ici? On vient de te porter dans la demeure des blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.—Grâce! grâce!» s’écria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de répéter: «Grâce! grâce!»—Je répliquai: «Ne craignez rien. Vous êtes chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du mal.—Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné qu’aucun autre, si cela est possible.» Et tous me répondirent par d’interminables «O TCHÉOUN», expression flatteuse de remercîment.
Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir. Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec le tact d’un administrateur habile, saisissant l’occasion favorable d’établir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement des missionnaires.
Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une quinzaine de ses hommes à la Mission, afin de remercier les Pères. Il leur recommandait son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom des chefs qui l’entouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets n’oublierons jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des Pères français; nous voyons maintenant que vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs. Non, personne ne vous empêchera plus de visiter Okéadan et de circuler en toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos amis; nous sommes les vôtres.»
Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. Il est bien fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de Falolo en 1870. La charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation plus précieux que ceux du tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces derniers signes, n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, que rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient désormais les Pères à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les Pères «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_».
Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et les degrés de l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et sacrés marquent à quelle classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une véritable écriture.
On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du tatouage: on se sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire des ampoules, laissant après elles des escarres et des cicatrices, dont la trace ne disparaît qu’à la longue.
On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme celle du boudjé, noircit à l’air.
«La marque du boudjé ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage nago; celle de l’_inabi_ ne passe pas une année.»
N. B.—L’inabi produit des ampoules.