Sept ans en Afrique Occidentale
Chapitre XVIII
GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.
Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de l’Océan connue sous le nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée; à l’est, l’Owo, cours d’eau qui le sépare du royaume de Porto-Novo; à l’ouest, la rivière ou lagune d’Agaouméou, qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina. Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce qu’il opère tous les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous le verrons bientôt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand État de ces contrées, et ils vous répondront avec un orgueil tout patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil.
Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude ouest, et 6° 18′ de latitude nord.
Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous avons déjà parlé de ces deux dernières localités; disons quelques mots sur la première.
WYDAH est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures d’Agbomé-calavi, à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de Glékoué, c’est-à-dire maison des champs. Située à une demi-heure de la plage, elle en est séparée par la lagune et par des marécages. C’est le point le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans ce royaume.
Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu de sûreté aux bâtiments quand les tornades se déchaînent, ou au moment de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent leurs ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent le large.
La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la côte. En outre, les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord. On en a vu s’échouer sur le sable, portés par une vague, et regagner la mer à la vague suivante. Aussi, que d’accidents! que de victimes! Si une pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle chavire, si elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se sauvent à la nage. Arrivés à terre, ils se comptent: un des leurs manque à l’appel. Ils regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraît et disparaît à plusieurs reprises, puis une traînée de sang leur apprend la triste vérité.
J’ai assisté à cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la victime revient ou est repêchée, mais dans quel affreux état! Les requins lui ont arraché un ou plusieurs membres…; les chairs, horriblement déchirées, pendent de tous côtés…; le sang jaillit…
Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents durant un seul mois, que l’agent chargé de diriger les opérations de la plage était complétement découragé; il songeait à abandonner son poste, et même l’Afrique.
Notons l’observation du docteur Féris: «Ces animaux (les requins) se tiendraient, paraît-il, dans une espèce de canal creusé dans le sous-marin par les rouleaux de la barre, canal très-rapproché de la plage et la suivant parallèlement.»
La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ entre la lagune et la mer. Ses prolongements, à droite et à gauche, s’étendent jusqu’à Lagos (1° 10′), à l’est; et à l’ouest, jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). Toute cette étendue de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une presqu’île, allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la lagune avec le lac de Nokoué.
On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des agents spéciaux y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans la ville proprement dite, à trois ou quatre kilomètres vers le nord. Entre la plage et la ville, à quatre cents mètres environ de la mer, la grande lagune s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune contourne la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. C’est dans ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne environnante, il y a de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais desséchés.
La ville occupe une étendue considérable.
Les quartiers sont désignés sous le nom de salam. Chaque chef a son salam, et les gens du salam sont ses gens. Les trois forts que les Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque comptoir respectif.
Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient les gens de notre fort: ils ne pouvaient se refuser à prêter leur concours pour creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les avait réquisitionnés. La rétribution qu’on leur devait était fixée d’avance: elle n’était pas sujette à discussion. Ce reste de suzeraineté a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des agents de diverses maisons françaises de commerce.
Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en 1792. La dernière revue des nègres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans compter ceux du salam.
Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la garde à un noir, qui prit le titre de commandant du fort français. Au premier commandant succéda, par voie d’hérédité, son fils Titi, qui vivait encore lorsque j’étais en Afrique. Pendant longtemps, cette dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas Titi de se rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue.
A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs? Le fort étant habité par les agents de la maison Victor Régis, de Marseille, le commandant reste à la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque sorte, agent de police et gardien de la paix, à la porte du fort et dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait à la salle à manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._»
La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter le fort français (_la France_, pour parler comme lui) à la fête des coutumes ou en d’autres circonstances plus ou moins solennelles.
En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien décrit l’état dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la forme d’un carré presque régulier, ayant environ cent vingt à cent quarante mètres de côté, et flanqué, à chaque angle, d’un bastion circulaire. L’habitation est élevée sur le côté de la muraille qui sert de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts, d’immenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du côté du nord-ouest, par une magnifique allée d’orangers.
«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mètre au plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre rouge recouverte d’un mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, de trouver une pierre dans le pays.
«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur certains points, et, sur les autres, recouvert d’une luxuriante végétation.
«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant d’une époque plus ou moins reculée: quelques-uns gisent à l’extérieur, recouverts par les broussailles; d’autres, sur lesquels on a construit, sont encore à leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours.
«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés lors d’un violent incendie qui désola le pays il y a quelques années.»
Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique, annonça ce désastre: «Le commencement de l’année 1864 fut marqué par une terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute végétation; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent une matière inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser.
«C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de quarante minutes, les deux tiers de la ville étaient en flammes, et l’incendie devint si intense, qu’il gagna les campagnes, et ne s’arrêta qu’aux premières nappes d’eau qui lui barrèrent le passage. La factorerie française offrit un spectacle indescriptible: de vastes bâtiments, de grands chantiers, des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie, des marchandises de toute espèce formaient un foyer dont la flamme s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.
«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre le fléau, les noirs ne sachant, comme toujours, que se tenir à l’écart, crier et pleurer. Cinquante personnes périrent dans l’incendie, et un grand nombre d’autres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: le jour du feu. Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels nous partageâmes tout ce que nous avions de vêtements, de linge et de provisions.»
Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais qu’ils relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré les assurances données quand le roi de Dahomey le leur céda. Depuis qu’ils l’ont quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San Thomé. Un prêtre portugais est attaché à la chapelle du fort, en qualité d’aumônier.
Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres disparaissent sous les herbes.
Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages: ce sont les habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du Zomaï, quelques pans de murs indiquent l’emplacement de la mission catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 à 25,000 habitants. En en donnant à peu près autant aux trois autres grandes villes d’Abomey, Cana et Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit: il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.
Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans son voyage à la capitale.
M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, après en avoir obtenu l’autorisation du roi.
Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres de Wydah, à Savi, (4,000 habitants[101]), capitale de l’ancien royaume de Juda.
[101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de recensements et de registre.
En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée d’une forêt «qui forme une zone de vingt lieues de large, et qu’il faut traverser pour arriver à Abomey. De distance en distance, elle offre de rares éclaircies; mais le plus souvent elle est si épaisse qu’il est impossible d’y pénétrer.»
De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).
Capitale de l’ancien royaume de ce nom, Allada a beaucoup perdu de son importance. Sa position la recommande à l’attention des Européens, qui pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront plus libres; car un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey ne tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé.
D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages d’_Attogon_, Henvi et Colli, laissant à droite Donou et Asiqui. «A midi, raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes Toffo, située sur le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné son nom. Devant nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone marécageuse, qu’on appelle lama en portugais, et co en langue du pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop bien appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent kilomètres de longueur… Nous arrivâmes au centre. Là, un ruisseau frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mètres, et bordé de grands arbres, courait de l’orient à l’occident… Agréable surprise! Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas une seule pierre; le terrain est toujours d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin, en avançant vers le nord… Un savant tiendrait compte de ces premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre la géologie interne du pays.»
Le docteur Féris donne au lama, en allant directement par Ekpoué, une largeur de 10 kilomètres au moins. «Sa longueur de l’est à l’ouest, dit-il, se déroule à perte de vue. D’un côté elle touche au lac Denham; de l’autre, au grand lac d’_Hacco_»,—près de Porto-Ségouro. Quel obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en venant par le sud!
Un peu au-dessus du lama se trouvent Togbodonou et Agrimen. Ensuite vient Cana, la ville sainte, où se trouvent les tombeaux des rois, et où chaque année, à la fête des coutumes, coulent les prémices du sang humain. «Éloignée d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mètres, traversant un terrain uniforme et légèrement incliné vers Cana. Les arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et disposent le voyageur à rêver aux splendeurs d’une capitale; mais la vue d’Abomey amène le désenchantement.» (BORGHÉRO.)
Abomey, et mieux Agbomé, est la capitale du royaume. Elle est bien défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutôt que par les murs de terre qui l’environnent.
«Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres.» (FÉRIS.)
Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un amalgame de cases et de cours jetées au milieu d’une enceinte de murs à laquelle M. Borghéro donne trois kilomètres de contour. «Cette enceinte était autrefois couronnée de crânes humains, hideuse parure que l’air et les pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens trophées.»
L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute sa patience. Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour garder le calme nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de se mettre en route; à Cana, il attendra qu’on lui donne les portes de la capitale; à la capitale, il subira encore retardements sur retardements, avant d’obtenir une audience de congé; et les lenteurs de la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, qu’on le retient prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, mais il est si peu libre que, lorsqu’on lui permet de sortir, on lui fixe et l’heure et le chemin à suivre.
M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.