Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)
Chapitre Huit
La cabane de Drake n’avait pas de table de salle à manger. Il s’était débarrassé de la plupart des meubles quand il avait emménagé pour pouvoir placer plus de chevalets dans l’espace. Quand le temps était clément, il mangeait sur la table de pique-nique à l’extérieur. S’il était mauvais, il s’asseyait sur le fauteuil en cuir près de la fenêtre et il dépliait une petite table de jeu pour ses repas.
Étant donné qu’il pleuvait de nouveau, il installa la table puis alla chercher deux chaises pliantes dans le placard. Rosa avait servi les lasagnes sur les assiettes marron et orange ébréchées qu’il avait eues avec la cabane et il prit de l’essuie-tout pour l’utiliser comme serviettes.
Sa cuisine était assez petite pour qu’ils s’effleurent continuellement. Des petits contacts qu’il n’aurait habituellement pas remarqués : un centimètre de la hanche de Rosa contre la sienne, le bout de son coudre contre le ventre de cette dernière. Sauf qu’avec Rosa, rien n’était habituel. Et lorsqu’ils se retrouvèrent soudain face à face entre le réfrigérateur et l’îlot central, aucun d’eux ne bougea. Bon sang, il n’était même pas sûr qu’ils respiraient.
Il ne pouvait que la fixer du regard.
Et la désirer.
Drake voulait passer ses doigts sur ses joues rougies pour enfin découvrir à quel point sa peau était douce.
Il voulait passer sa langue sur la courbe pulpeuse de sa lèvre inférieure pour enfin savoir si son goût était aussi doux qu’il en avait l’air.
Il voulait passer son nez le long de la courbe de son cou et dans ses cheveux soyeux pour ne jamais pouvoir oublier son odeur.
En réalité, il était tellement rêveur qu’il ne remarqua pas Oscar entrer dans la cuisine et s’appuyer d’un coup contre le flanc de Rosa. De toute évidence, elle n’avait pas vu son chien non plus, car même si elle avait pu garder l’équilibre plus tôt, cette fois, elle fut tellement surprise par son poids que ses genoux cédèrent.
Drake tendit les bras et l’attrapa avant que sa tête ne heurte le coin du plan de travail de la cuisine et ce fut par pur instinct qu’il l’attira contre lui pour que leurs corps soient serrés fermement l’un contre l’autre et que leurs visages ne soient séparés que par un souffle. Elle écarta les lèvres et ses mains se resserrèrent autour de sa taille, là où elle s’était accrochée en tombant.
— Rosa.
Il ne pouvait prononcer que son nom ; il ne pouvait penser qu’à elle.
Sa bouche était presque sur la sienne quand le carnet à dessin qu’il avait posé sur le plan de travail tomba et s’écrasa par terre. Les spirales métalliques qui assemblaient les feuilles émirent un son particulièrement fort sur le sol en bois. Assez fort, en tout cas, pour surprendre Oscar et le faire aboyer. Ce qui, bien entendu, poussa Rosa à sauter des bras de Drake.
Elle se pencha pour ramasser le carnet à dessin et elle était sur le point de le poser sur le plan de travail quand elle s’arrêta alors qu’elle l’avait encore à la main.
— Est-ce que je peux voir ?
La plupart des gens n’attendaient pas sa réponse. Mais même si Rosa aurait dû penser qu’elle avait tous les droits sur ses croquis étant donné que son visage et sa silhouette y étaient représentés, de toute évidence, elle ne les regarderait pas sans son autorisation.
— Bien sûr.
Le mot était brut et rempli de désir inassouvi provoqué par le fait qu’il ait été sur le point de goûter sa bouche… mais que ce n’était pas arrivé.
Elle ouvrit le carnet à dessin sur un croquis réalisé quelques semaines plus tôt et qui représentait Oscar faisant l’idiot en se roulant dans la mousse à l’extérieur et elle rit.
— Vous l’avez parfaitement saisi !
Son rire était un son tellement beau qu’il se fraya un chemin à travers la frustration de Drake.
— Et wouah…
Elle avait tourné les pages jusqu’à un croquis des vagues houleuses de l’océan.
— Comment faites-vous pour rendre tout cela aussi vivant juste avec un crayon ?
Cependant avant qu’il ne puisse répondre, elle tourna les pages jusqu’à son premier dessin d’elle, quand elle était assise sur le fauteuil en cuir dans le coin, l’air méfiant et incertain à propos de sa décision de le laisser la peindre. Il ne pouvait pas déchiffrer l’expression de son visage tandis qu’elle passait au croquis suivant, sur lequel elle était en train de rire pendant qu’un Oscar trop gros essayait de grimper sur ses genoux trop petits. En silence, elle tourna les pages une à une sur lesquelles il avait voulu représenter toutes ses facettes : sa joie et son empathie, son courage et sa peur, sa force et sa douceur. Mais ce ne fut que quand elle atteignit le dernier dessin qu’il réalisa qu’il avait aussi saisi le désir, le rosissement de ses joues avant qu’elle ne se lève pour aller sortir les lasagnes du four se reflétant dans la rougeur qui les colorait tous les deux à présent.
— Vous êtes vraiment un artiste incroyable.
Elle ferma le carnet à dessin et le reposa sur le plan de travail.
— Et votre lasagne est probablement en train de refroidir, alors nous devrions manger.
Drake avait toujours été le rare genre d’artiste qui était assez sûr de sa propre vision pour ne pas donner particulièrement d’importance à ce que les autres pensaient de son travail. Pourtant une fois encore, les choses étaient différentes avec Rosa.
— Vous n’aimez pas mes croquis de vous.
Elle était à mi-chemin de la table pliante quand elle s’arrêta et se retourna.
— Ce n’est pas ça.
Elle secoua la tête.
— Vous voyez tellement de choses. Trop de choses. Même des choses que je ne suis pas sûre de déceler moi-même.
Elle sembla lutter contre elle-même quelques instants avant de se tourner enfin pour croiser son regard.
— J’ai passé des années devant les caméras et un nombre incalculable d’heures dans des cabines de montage, mais ce que vous avez dessiné sur ces pages est vraiment différent.
Elle passa une main dans ses cheveux.
— Bon sang, je recommence. Je trébuche sur votre chien et sur mes mots. Il vaudrait probablement mieux que je remplisse ma bouche de vos lasagnes qui sentent si bon plutôt que de continuer à dire tout ce qu’il ne faut pas.
Il voulait lui affirmer qu’elle ne faisait et ne disait rien de mal, qu’elle ne ressentait rien qu’elle ne doive pas ressentir. Il voulait admettre qu’il tombait amoureux de toutes les facettes d’elle qu’il avait dessinées. Il voulait déclarer qu’il savait déjà que cinquante ans ne seraient pas suffisants pour toutes les saisir.
Mais, malheureusement, il savait aussi qu’elle s’enfuirait vite et loin s’il le faisait. En particulier quand le simple fait d’observer ses croquis la mettait aussi mal à l’aise. Bon sang, il devrait être mal à l’aise aussi, pas vrai ? N’était-ce pas exactement le genre de connexion contre lequel il avait lutté toute sa vie : une connexion où il semblait déjà beaucoup trop probable que l’intérêt créatif se transformerait en obsession ?
Heureusement, tandis qu’elle s’asseyait et qu’elle commençait à manger, elle sembla oublier ses dessins pour le moment.
— C’est tellement bon.
Elle mit une autre bouchée dans sa bouche avant même d’avoir fini de mâcher la première.
— Est-ce que vous l’avez achetée à la supérette aussi ?
— Je l’ai cuisinée.
Elle s’arrêta avec une autre fourchette à mi-chemin de sa bouche.
— Comment ?
Il savait qu’elle ne l’interrogeait pas sur des feuilles de pâtes séchées et de la sauce de viande.
— Mon père ne savait pas bien cuisiner. Si nous voulions manger un repas qui ne sortait pas d’une boîte, nous devions le préparer nous-mêmes.
— Tous vos frères et sœurs savent cuisiner ?
— Alec et Harry sont les plus vieux, alors ce sont les meilleurs cuisiniers de nous quatre.
Alec en particulier aimait utiliser ses talents de cuisinier comme atout avec les femmes. Il se vantait souvent face à eux que rien n’excitait plus une femme qu’un milliardaire qui s’avérait être encore meilleur dans la cuisine qu’un chef français.
— Mais Suz et moi pouvons nous défendre si nécessaire.
Chaque fois qu’il parlait de ses frères et sœurs, le visage de Rosa devenait mélancolique. La situation actuelle de cette dernière était follement inédite, à tel point qu’il devait être prudent, mais étant donné qu’elle n’avait pas craint de lui poser des questions, il supposait qu’il pouvait en poser une.
— Combien de frères et sœurs est-ce que vous avez ?
— Vous ne savez vraiment pas que j’ai deux petits frères ?
— Je ne suis pas fan de télé-réalité.
Lorsqu’elle grimaça, il réalisa trop tard à quel point son commentaire avait été insultant.
— Rosa, je ne voulais pas dire…
— Ce n’est rien. Je sais que ce que je fais n’est pas vraiment à la hauteur de Shakespeare.
Lorsqu’elle posa sa fourchette, Oscar décida que cela signifiait qu’il pouvait poser son gros museau sur ses genoux. Elle lui caressa la tête en soupirant et reprit :
— Vous avez dit que ces photos n’ont pas été prises par ma faute. Mais c’est le cas.
— Comment est-ce que vous pouvez dire ça ?
— Parce que j’ai fait des douzaines de séances photo où je suis à peine couverte. Ma mère avait raison en disant que ce n’est rien que les gens n’aient pas vu auparavant.
Sa mère avait dit ça ? Drake n’avait pas la moindre chance de contenir sa fureur.
— Tout d’abord, commença-t-il tandis que sa fourchette heurtait bruyamment l’assiette, vous avez pris la décision de faire ces séances photo. Vous avez considéré d’accepter et de refuser et vous avez choisi d’accepter. Mais le type qui a pris des photos de vous en cachette dans votre chambre d’hôtel ne vous a pas laissé ce choix, pas vrai ?
— Eh bien, non, mais…
— Pas de « mais ». Juste « non ». Et en ce qui concerne votre mère…
Il devrait se lever de table, sortir et se calmer sous la pluie. Mais, bon sang, il ne supportait pas l’idée que la mère de Rosa lui ait dit ça.
— Elle devrait vous protéger, faire tout ce qu’il faut pour que vous soyez en sécurité, jusqu’à son dernier souffle.
— Ce n’est pas si simple.
— Si.
— Non, ça ne l’est pas. Après la mort de mon père, nous avons presque tout perdu. Je sais que la plupart des gens pensent que la télé-réalité est une plaisanterie, mais ça nous a sauvés. Ma mère a fait ce qu’elle pouvait pour s’assurer que mes frères et moi avions de la nourriture sur la table à chaque repas, un toit au-dessus de nos têtes et des vêtements pour aller à l’école. Elle a fait ce qu’elle pensait être le mieux.
— Y compris tolérer que des gens vendent des photos de nus de sa fille ?
Rosa s’écarta de la table et se leva.
— Je n’aurais pas dû venir ici. Et je n’aurais vraiment pas dû rester. Merci pour les lasagnes et pour avoir remorqué et réparé ma voiture. J’espère que votre créativité restera intacte à partir de maintenant. Prenez bien soin d’Oscar.
Bon sang, elle lui disait au revoir. Parce qu’il ne comprenait pas que le mieux est l’ennemi du bien. Parce qu’il l’avait agacée en mettant son nez dans les affaires de sa famille. Parce qu’il ne s’était pas assuré d’être assez prudent alors qu’il savait exactement ce dont elle avait besoin alors que sa blessure était encore ouverte.
Oscar se tenait au milieu de la pièce, donnant l’impression que c’était la fin de son monde. Il tourna ses yeux sinistres vers Drake comme pour dire : « Arrange ça, imbécile, ou elle ne reviendra jamais ».
— Je n’aurais pas dû insister à ce point.
Drake s’était levé aussi à présent, s’empêchant à peine de bondir devant la porte et de la supplier de rester.
— C’est juste que j’ai horreur de ce qui vous est arrivé. Et j’ai horreur que vous vous sentiez responsable pour les actes commis par d’autres.
Elle s’arrêta avec une main sur la poignée de la porte et se retourna pour le regarder dans les yeux.
— Je ne suis pas une victime.
L’expression de son visage changea comme si elle avait eu une révélation.
— Je ne suis pas une victime, répéta-t-elle d’une voix plus ferme cette fois. Vous avez raison de dire que je ne pouvais pas contrôler le type qui a pris en cachette les photos de moi dans la baignoire, mais j’aurais pu refuser l’émission à tout moment si je pensais que mon départ ne ferait pas de mal à ma famille. Et si tout recommencer à zéro n’était pas la chose la plus difficile du monde.
— Pourquoi est-ce que vous pensez que ça doit être difficile ?
Elle sembla un peu surprise.
— Pourquoi est-ce que vous pensez que recommencer ma vie et essayer d’être prise sérieusement dans un autre domaine ne serait pas plus difficile ? Pourquoi ça ne serait pas plus dur que d’être invitée à manger dans le monde entier pendant que je suis filmée pour mon émission ?
Elle l’observa comme s’il était fou.
— Vous plaisantez, pas vrai ?
— Non.
— Parce que vous êtes un grand expert en télé-réalité ?
— Vous avez raison, je ne sais rien du monde dans lequel vous avez vécu. J’ai de la famille dans le secteur du divertissement, mais ça ne veut pas dire que je comprends à quoi ressemble votre vie. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a quelque chose chez vous qui me donne envie d’enfreindre toutes les règles. Vous me donnez envie de prendre le risque qui a complètement détruit mes parents. Vous êtes forte à ce point-là. Votre pouvoir est fort à ce point-là. Le pouvoir de faire, d’accomplir, d’avoir absolument tout ce que vous voulez.
Elle resta bouche bée face à son monologue passionné et elle le fixa pendant plusieurs instants.
— Vous savez ce qu’il y a de plus dangereux chez vous ? L’intensité avec laquelle tout vous tient à cœur, même pour une inconnue qui n’a jamais rien fait d’assez bien pour le mériter.
Elle soutint son regard un long moment pendant lequel il pria silencieusement pour qu’elle décide de rester et non pas de partir. Finalement, elle conclut :
— Au revoir, Drake.
Elle passa la porte, la fermant silencieusement derrière elle.
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