Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)
Chapitre Vingt-Quatre
— Qu’est-ce que tu fous avec elle ?
Drake se jeta sur son frère.
— Un mot de plus et tu vas partir d’ici dans un état bien pire qu’à ton arrivée.
Alors même qu’Alec ouvrait la bouche pour répliquer, Harry se plaça entre ses frères et saisit le poing de Drake à mi-chemin vers le visage d’Alec. Harry avait beau passer de nombreuses heures penché sur des ouvrages poussiéreux, il arrivait à prendre le temps de s’entraîner aux arts martiaux aussi.
— Calmez-vous. Tous les deux.
Harry avait empêché le poing de Drake d’atterrir, cependant il savait qu’il valait mieux ne pas encore le lâcher.
— Quelqu’un ferait mieux de m’expliquer ce qu’il se passe très vite.
— Je suis amoureux de Rosa.
Drake l’aurait crié sur les toits s’il le pouvait.
— Elle a vécu un enfer cette semaine et elle vient de s’en prendre une autre vague ce matin. J’ai envie de détruire quelqu’un.
Il rugit à l’attention d’Alec.
— Ça ne me poserait aucun problème si c’était toi, frérot.
Suzanne se jeta dans la mêlée, posant une main sur le bras de Drake.
— C’est génial que tu sois amoureux, commença-t-elle.
Puis elle se tourna vers Harry :
— Rosa est une star de télé-réalité. Je sais que tu vis dans une caisse de livres poussiéreux, Harry, mais tu dois avoir entendu parler des Bouchard.
Il y réfléchit quelques secondes.
— Leur nom m’est familier.
— Je te jure, parfois, on dirait vraiment que tu vis vraiment à l’époque médiévale et non pas que tu l’étudies, soupira-t-elle en levant les yeux au ciel. Bref, la famille de Rosa passe à la télé depuis environ cinq ans et elle est très, très populaire. Surtout Rosa. Si tu me poses la question, ce n’est pas juste parce qu’elle est jolie, mais parce que quand tu regardes l’émission, tu as envie qu’elle soit ta sœur.
— Tu dois lui dire ça, l’incita Drake. Elle a laissé trop de monde en ligne et dans la presse la convaincre qu’elle fait n’importe quoi, mais même Smith et Valentina lui ont dit qu’ils aiment regarder son émission.
Alec rit.
— Tu dois plaisanter.
À ce moment-là, Harry avait assez relâché sa prise sur le bras de Drake pour que celui-ci parvienne presque à frapper Alec lorsqu’il se jeta à nouveau sur lui.
— Alec, ferme-la pour une fois, pour que je puisse finir de mettre Harry au courant, poursuivit Suz avant de se retourner vers Harry. Cette semaine, des photos de nus de Rosa ont atterri dans la presse. Des photos qu’elle n’a pas autorisées.
— Quelqu’un a piraté ses comptes ?
— Waouh, alors tu sais vraiment quelque chose sur la technologie moderne. Mais non, c’était encore pire que ça. Un des membres de l’équipe de tournage a glissé un appareil photo dans son hôtel pendant qu’ils filmaient et a pris des photos d’elle en train de se changer et de rentrer et sortir de sa baignoire. Elle n’a pas su qu’elle avait été attaquée de cette manière avant que les photos ne soient vendues et littéralement affichées partout, sur papier et en ligne.
Harry semblait absolument dégoûté.
— C’est terrible.
— Elle ne mérite rien de tout ça, cracha Drake. Et surtout pas la honte de croire que c’était sa faute. Elle pense qu’elle doit se cacher pour toujours parce que le monde va juste entasser plus de conneries sur elle si elle refait surface.
— C’est n’importe quoi.
Drake fut surpris à la fois par le commentaire d’Alec et par son air dégoûté.
— Juste parce que ta copine a fait des choix de carrière douteux, ça ne signifie pas que ces photos sont sa faute.
— Des choix de carrière douteux.
Suz dessina des guillemets en l’air en prononçant ces mots.
— Tu dis n’importe quoi, Alec. On sait tous que si tu as immédiatement reconnu Rosa, c’est parce que tu es secrètement accro à la télé-réalité pendant ton temps libre.
Ce fut Alec qui grogna cette fois.
— Son visage est partout. Il faudrait vivre dans une grotte pour ne pas savoir qui c’est.
— Je vais prendre ça comme un oui en ce qui concerne tes habitudes de visionnement, conclut Suz en grognant aussi. Tu es juste jaloux parce que Drake a trouvé quelqu’un d’incroyable comme Rosa en premier.
— Arrête de l’énerver, Suz, tempéra Harry de la voix de médiateur qu’il utilisait pour s’adresser à eux depuis plus de trente ans.
— Écoute, reprit Alec d’un ton qui, Drake le savait, se voulait plus raisonnable. La dernière chose à laquelle je m’attendais, c’était d’entrer et de voir la femme qui est dans tous les journaux cette semaine au bras de mon frère. Quand est-ce que tu as commencé à sortir avec elle ? Et si vous êtes en couple, comment ça se fait que tu n’apparaisses sur aucune des séquences d’informations sans fin dont elle fait l’objet ?
— Tu peux me lâcher maintenant, annonça Drake à Harry. Je ne vais pas encore le démonter.
Harry regarda ses frères pour confirmer les intentions des deux avant de s’écarter.
Drake se servit une tasse de café et l’avala pour que la caféine atteigne son système avant qu’il ne commence à répondre aux questions de ses frères et sœurs.
— Je l’ai rencontrée il y a une semaine, quand elle est arrivée de nulle part sur ma falaise, à Montauk. J’essayais de peindre et je n’avais pas prêté attention aux informations, je n’avais pas allumé mon téléphone ni regardé Internet, alors je ne savais pas pourquoi l’inconnue sur ma falaise pleurait. Ensuite, quand je suis tombée chez elle au bazar ce jour-là et qu’il était évident qu’elle fuyait, qu’elle se cachait, je ne savais toujours pas qui c’était et ce qu’elle fuyait avant que je ne voie les gros titres au kiosque.
Ses poings se serrèrent de chaque côté de son corps.
— Ce jour-là, je l’ai aidée avec sa voiture en panne, mais je voulais en faire plus.
— Comme nous tous, assura Suz. J’ai déjà commencé à esquisser l’architecture d’un logiciel qui pourrait effacer les photos comme celles-là d’Internet.
Alec haussa un sourcil.
— Tu peux faire ça ?
— Je peux essayer, oui.
— Toi, tu n’essaies pas, tu agis. Les pauvres types d’Internet ne vont pas savoir ce qui leur arrive une fois que ton futur logiciel et toi mettrez la main sur eux.
Suz sourit face au vote de confiance d’Alec, puis se tourna à nouveau vers Drake.
— Tu n’as pas encore fini de raconter ton histoire.
Drake savait qu’il était inutile de tenter de cacher la vérité à ses frères.
— Je la peins.
Harry haussa les sourcils.
— Répète.
— La première fois que j’ai posé les yeux sur elle…
Aucun de ses frères et sœurs n’était artiste, mais ils savaient tous ce qu’était la passion. Suz pour les ordinateurs. Harry pour l’Histoire. Alec pour ses avions.
— Je ne pouvais pas arrêter de la peindre. Même en sachant que je ne devrais pas, en connaissant les risques de trop tomber amoureux d’elle et de lui donner trop d’importance. Rosa est la muse que j’ignorais chercher.
Il secoua la tête.
— Plus qu’une muse.
Il regarda chacun de ses frères et sœurs dans les yeux, un à la fois.
— C’est la femme de ma vie.
— Et elle ? demanda Alec. Est-ce qu’elle ressent la même chose pour toi ?
Drake passa une main dans ses cheveux.
— Elle s’est bien fait entuber. Elle a du mal à faire confiance.
— Elle te fait confiance.
Les mots de Suz contenaient une certitude absolue.
— Elle ne serait pas là avec toi, avec nous tous, si ce n’était pas le cas.
— Je l’espère.
Or Drake voulait beaucoup plus que la confiance de Rosa. Il voulait son cœur. Il voulait savoir qu’il était déjà profondément ancré dans son âme autant qu’elle l’était dans la sienne.
— Elle a de grandes batailles à mener. J’espère qu’elle me laissera me battre à ses côtés, mais je sais qu’elle doit en affronter certaines seule.
Il se dirigea vers l’évier et rinça sa tasse.
— Si elle veut que vous sachiez autre chose, elle vous le dira elle-même.
Ses frères et sœurs restèrent silencieux quelques moments, chacun d’eux digérant ce qu’il avait dit. Finalement, Alec prit la parole.
— Quand les gens verront tes peintures d’elle, le monde va perdre la tête. Tu le sais, pas vrai ?
— Ces peintures sont privées. Toutes ces peintures.
Suzanne émit un son de frustration.
— Je sais que vous avez vos raisons pour cacher tes peintures de Rosa du public, mais je te jure que je n’ai pas cessé de penser à elles.
Elle expliqua à Harry et Alec :
— Je les ai vues quand je suis passée chez Drake à Montauk pour voir s’il voulait venir ici avec moi. Elles sont brillantes. Plus que ça, en fait. Et étant donné que je sais que c’est ce que vous pensez, je vous le dis : elles ne ressemblent pas du tout aux peintures de Maman que Papa a peintes. Elles dégagent une sensation complètement différente, légère, lumineuse et joyeuse, et non pas obsessionnelle et co-dépendante.
— En parlant d’obsession et de co-dépendance, intervint Alec, qu’est-ce que Papa t’a dit sur la raison pour laquelle il veut soudain nous donner ses peintures ?
Aucun d’eux n’entendit le son des bottes sur le parquet à planches larges avant qu’il ne soit trop tard… et que leur père soit debout dans l’embrasure de la porte, en ayant clairement entendu plus qu’ils ne l’auraient voulu.
— Papa.
Suz sursauta.
— On ne t’a pas entendu entrer.
Drake avait passé trente ans à avoir peur d’être rejeté par son père. Mais s’il ne voulait pas que Rosa continue de se cacher, il devait arrêter de se cacher aussi. Il lui avait dit qu’elle avait ce qu’il fallait pour recommencer à zéro, il avait insisté pour dire que le statu quo n’était pas forcément ce qu’il y avait de plus facile et de plus sûr. Apparemment, il était temps de suivre ses propres conseils.
C’est pourquoi, en dépit de l’expression tout aussi méfiante du visage de William Sullivan, Drake avança vers lui et le serra dans ses bras.
— C’est bon de te voir, Papa.
La surprise de son père était palpable. Comme celle d’Alec, de Harry et de Suz, d’ailleurs, tandis qu’ils restaient bouche bée face au père et son fils de l’autre côté de la pièce. Le truc, c’était que Drake avait assez pensé aux problèmes relationnels que Rosa avait avec sa mère pour qu’il soit inévitable qu’il se regarde dans le miroir. Il ne pouvait pas s’attendre à ce que Rosa essaie d’arranger les choses avec sa mère s’il n’avait pas l’intention de faire la même chose.
— Je ne m’attendais pas à ce que vous veniez tous en même temps.
Drake pouvait facilement entendre le sous-entendu : son père ne s’était pas vraiment attendu à ce que quiconque vienne à part Suz et peut-être Harry. Ils n’avaient pas été dans les Adirondacks tous ensemble depuis des années. Probablement parce qu’ils avaient toujours l’impression qu’un fantôme planait au-dessus d’eux, les peintures de leur mère qui étaient entreposées dans le cottage juste derrière la maison représentant un poids qu’aucun d’eux ne savait vraiment comment porter.
— Est-ce que tu vas nous dire ce qui se passe ?
Alec se tenait les bras croisés, donnant l’impression qu’il aurait préféré être partout sauf là. Et clairement, avoir mis les pieds dans le plat deux fois en une demi-heure, d’abord avec Rosa puis avec leur père, ne l’avait pas mis d’humeur à s’excuser. Ça l’avait plutôt rendu plus direct.
Du coin de l’œil, Drake vit que sa sœur était sur le point de se mêler à la bataille pour essayer de sauver leur père de cette situation inconfortable. Mais même si Alec manquait beaucoup de délicatesse ce jour-là, il posa la question qu’ils avaient tous en tête. Ils voulaient en connaître la réponse, ils en avaient besoin.
Drake croisa le regard de sa sœur et secoua la tête. Tu ne peux pas le sauver cette fois, Suz.
Il voyait qu’il était difficile pour elle d’attendre pendant le silence inconfortable de leur père. Je sais que je ne peux pas, ses yeux semblaient-ils dire, mais pourquoi est-ce que c’est si dur ?
Drake avait cessé depuis de longtemps de souhaiter que les choses soient différentes avec son père. Or à présent, il se demandait s’il avait abandonné trop tôt sans jamais vraiment apprendre toute l’histoire sur ce qu’il s’était passé entre sa mère et son père.
— Une journaliste a appelé, répondit enfin son père. Voyant que je ne la rappelais pas, elle est venue ici et elle a attendu que je rentre d’un chantier. Elle m’a dit qu’elle écrivait un article sur le trentième anniversaire de ma dernière peinture.
Son père alla chercher du café à ce moment-là et se versa une tasse, mais il le posa avant de boire.
— Il me faut quelque chose de plus fort que ça.
Il leva la main vers un placard en hauteur pour prendre une bouteille de whisky.
— Quelqu’un d’autre ?
— Je vais en prendre un.
Alec décroisa les bras et se dirigea enfin vers leur père. Suz secoua la tête, tout comme Harry. Drake supposa que cela pourrait l’aider à détendre un peu les choses, ils burent donc les coups d’un trait, puis posèrent les verres sur le plan de travail.
— Trente ans.
William regarda d’abord Drake, puis Suz, puis Harry et enfin Alec. Du plus jeune au plus âgé.
— Comment est-ce que trente ans se sont écoulés ?
— Est-ce que tu as fait l’interview ? demanda Harry.
— Non. Je l’ai foutu hors de ma propriété et je lui ai dit de revenir à ses risques et périls. Mais ça m’a fait réfléchir. J’ai pensé au fait que trois décennies, c’est trop long pour continuer à m’accrocher à un fantôme.
Il se versa un autre coup.
— Et bien assez longtemps pour tout faire foirer avec vous tous.
Il regarda chacun d’entre eux, plus profondément que dans tous les souvenirs de Drake.
— J’espère que vous resterez tous, au moins pour la nuit, tous ensemble autour de la même table, en même temps…
Il passa une main sur son visage.
— Mais je comprends si vous êtes trop occupés, si vous devez retourner en ville.
— On adorerait rester, Papa, coupa Suzanne.
Suz regarda ses frères.
— N’est-ce pas, les garçons ?
— Ça me paraît bien, approuva Harry.
Alec se versa un autre coup avant de confirmer :
— Je peux attendre jusqu’à demain pour rentrer.
— Drake ?
— J’avais l’intention de rester. Mais tu devrais savoir que j’ai amené quelqu’un. Elle s’appelle Rosa. Et je la peins.
Anticipant la surprise de son père, il ajouta :
— Je n’avais pas le choix, même si elle n’a accepté de poser pour moi qu’à condition que je ne montre les peintures à personne.
— Je sais que je n’ai aucun droit de te dire quoi faire, répondit son père d’une voix grave qui allait avec l’expression de son visage, mais si elle est mal à l’aise à ce point à l’idée que les gens la voient sur les toiles, même si tu lui fais toutes les promesses du monde disant que les peintures ne seront pour les yeux de personne d’autre, tu fonces droit vers les problèmes.
— Elle a déjà des problèmes. C’est comme ça qu’elle m’a trouvé. C’est comme ça que je l’ai trouvée.
— Quel genre de problèmes ?
— Elle passe à la télé. Une émission de télé-réalité. Elle est célèbre. Vraiment célèbre. Quelqu’un a pris des photos d’elle sans son consentement et les a vendues à la presse. Des photos de nus.
Suzanne émit un son coléreux en arrière-plan.
— Elle a passé la semaine dernière à essayer de retrouver un semblant de stabilité. À essayer de décider comment elle veut gérer la situation.
Son père fronça davantage les sourcils.
— Ce matin, sur le chantier, la radio était allumée. Je suis presque sûr que j’ai entendu parler de ta Rosa et des photos. Les présentateurs disaient que personne dans la presse n’avait entendu parler d’elle depuis le jour où les photos étaient tombées, qu’elle avait disparu. Sa mère était à la radio et elle était de toute évidence inquiète. Plus qu’inquiète. Terrifiée à l’idée de ce que sa fille aurait pu faire à cause des photos. Elle suppliait quiconque ayant des informations de se manifester.
— Rosa était en sécurité avec moi pendant tout ce temps, expliqua Drake à son père. En fait, elle est en train de promener Oscar en ce moment même. Mais j’espère qu’elle sera la bienvenue ici quand elle reviendra.
— Bien. Je suis ravi qu’elle soit en sécurité, et bien sûr qu’elle est la bienvenue ici. Mais pourquoi est-ce que sa famille ne sait pas où elle est ? Pourquoi ne leur a-t-elle pas au moins dit qu’elle avait besoin de temps pour réfléchir à tout ça ?
— Elle l’aurait fait si elle avait pu. Mais sa situation – l’émission, les photos et sa relation avec sa mère – est bien plus compliquée que ça.
Et si quiconque pouvait comprendre ce que signifiait le mot « compliqué », Drake supposait que c’était son père.
À ce moment-là, le téléphone de William vibra avec un son discordant qui ne pouvait pas être ignoré.
— Bon sang, je dois retourner sur le chantier. Mais je reviendrai dès que possible pour préparer le dîner. Et ensuite…
Il sembla affligé.
— Nous pourrons parler des peintures.
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