Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)

Chapitre Vingt-Cinq

 

 

Les monts Adirondacks semblaient être tout le contraire de Miami. Certes, il y avait du sable et de l’eau, mais les similitudes s’arrêtaient là. Rosa avait passé toute sa vie au soleil, cependant cet air frais et toute cette verdure étaient tellement agréables. Montauk avait été un bon refuge temporaire, et curieusement, elle avait à présent l’impression de rentrer à la maison. En particulier avec Oscar marchant à grands pas à ses côtés, un chien qui ressemblait à un ours et qui prenait toujours soin d’elle.

Tout comme son maître.

Rosa espérait vraiment que tout irait bien entre Drake et son frère Alec. Même s’il était douloureux d’être jugée aussi rapidement et aussi négativement, elle ne savait que trop bien que cela allait avec la télé-réalité. Alors, même si elle sentait encore la morsure dans la manière désobligeante dont Alec l’avait regardée, ce n’était rien qu’elle n’ait pas déjà ressenti auparavant.

Et elle se dit que ce n’était peut-être pas si terrible que Drake voie ce qu’il ressentirait en annonçant publiquement qu’il sortait avec elle. Que les inconnus ne seraient pas les seuls à juger ses choix, que même ses parents les plus proches le feraient. Il s’était beaucoup efforcé pour la persuader qu’il se fichait de ce que les inconnus pensaient, toutefois elle savait que sa famille était tout pour lui. Elle ne se le pardonnerait jamais si elle se mettait entre Drake et eux.

Elle avait espéré que la promenade dénouerait son estomac, mais ses inquiétudes à propos de ce qu’il se passait entre Drake et son frère la rongeaient. Comme s’il pouvait sentir son humeur, Oscar poussa sa main. Elle lui adressa un sourire lui, en particulier quand un canard nagea jusqu’au bord du lac, le faisait aboyer et courir vers lui. Riant en le laissant l’attirer entre les arbres vers le rivage, elle fut surprise de réaliser qu’ils avaient avancé jusqu’au bord de la ville.

Le paysage était tout droit sorti d’une carte postale : le ciel bleu, le lac étincelant sous les rayons du soleil, un joli belvédère blanc dans un parc au bord de l’eau. Au cours des cinq dernières années, Rosa avait été filmée dans le monde entier et avait la chance d’avoir vu de la beauté incroyable sur presque tous les continents. Mais rien ne l’avait touchée comme cette petite rue principale sur le lac.

Summer Lake ressemblait au genre d’endroit où tout le monde se connaissait, et où tout le monde se couvrait aussi. Un endroit où les enfants grandissaient ensemble, plongeaient depuis les quais en été, construisaient des bonshommes de neige en hiver, où les lycéens amoureux devenaient mari et femme lors d’une adorable cérémonie sur la plage et où leur amour était célébré par toute la ville.

L’envie s’installa profondément tandis que Rosa imaginait ce qu’elle ressentirait en vivant là. Elle ne put s’empêcher de se laisser entraîner dans un fantasme où elle habiterait dans l’un des cottages au bord du lac, brodant dans un studio à l’étage d’une galerie de Main Street, parlant sur le trottoir avec des visages amicaux. Drake était dans toutes les images de son rêve éveillé, bien entendu. Elle se réveillait dans ses bras tous les matins. Elle créait avec lui. Ils dansaient sur la plage au crépuscule. Ils prenaient des bains de minuit sous les étoiles et faisaient l’amour dans le lac.

Oscar se secoua, l’éclaboussant avec assez d’eau et de sable pour la ramener à la réalité. Une réalité où elle était encore une star tristement célèbre qui devait encore faire face à une série infinie de photographies de nus, sans parler de sa relation fracturée avec sa mère.

Mais alors même qu’elle essayait de se souvenir de toutes les raisons pour lesquelles son rêve éveillé ne pourrait jamais se réaliser, elle ne parvint pas à faire taire une voix dans sa tête qui disait : « Pourquoi pas ? »

Pendant tout ce temps, Drake avait cru qu’elle pouvait changer les choses, qu’elle était assez forte pour faire ce qu’elle voulait vraiment. Lentement, pendant cette semaine avec Oscar et lui, elle avait commencé à y croire aussi. Du moins, jusqu’à ce qu’elle tombe dans une nouvelle crise de panique ce matin.

Toutefois elle était encore debout, pas vrai ? Elle ne s’était pas encore écroulée.

Oscar l’attira davantage vers la ville, suffisamment près pour qu’elle puisse lire l’enseigne LAKESIDE STITCH & KNIT sur l’auvent de l’un des magasins. Soudain, tout ce qu’elle voulait, c’était se perdre dans de la belle laine et de beaux fils. Elle avait encore quelques billets de vingt dollars dans sa poche et elle adorerait ajouter des rouges et des oranges aux fils bleu et vert avec lesquels elle avait joué toute la semaine.

Mais elle ne portait pas ses grandes lunettes de soleil et elle ne les avait pas sur elle. Et même si elle les avait eues, Oscar était une présence suffisamment massive pour qu’ils ne passent pas vraiment inaperçus. La probabilité que quelqu’un sur la jolie rue principale la reconnaisse était plutôt forte.

La veille, elle aurait fait demi-tour. Elle n’aurait pas osé mettre un pied dans la rue d’une petite ville, encore moins dans un magasin de couture. Mais à une époque, elle avait été une personne forte et sûre d’elle, n’est-ce pas ? Et même si à dix-huit ans, elle n’avait pas vraiment compris les conséquences de son choix de carrière, elle l’avait choisie. Personne ne l’avait poussée à le faire et elle ne mettrait pas cette responsabilité sur le dos de sa mère ou de la chaîne. Rester à la télévision pendant cinq ans avait aussi été son choix.

À peine quelques jours plus tôt, elle n’avait pas reconnu la force que Drake avait représentée dans ses peintures, elle avait même douté de la vision qu’il avait d’elle. Et tandis qu’elle s’enfonçait sous les couches de honte à propos des photographies, avec Drake la soutenant et l’aimant à chaque pas, elle vit enfin que sa force était encore là.

Elle était encore là.

Et elle était enfin prête à récupérer sa vie. Chaque morceau de sa vie : sa carrière, sa famille, son amour.

Rosa décida qu’elle commencerait en entrant à Lakeside Stitch & Knit la tête haute et en mettant la main sur de jolis nouveaux fils. Des fils avec lesquels elle créerait des œuvres. Des œuvres qu’elle allait cesser de rabaisser en les appelant un passe-temps.

Il était curieux de voir comment les choses pouvaient sembler si obscures pendant si longtemps. Jusqu’à ce qu’elles ne le soient plus.

Rosa s’était cachée assez longtemps. Non seulement au cours de la semaine précédente, mais en cachant la personne qu’elle était vraiment pendant toutes ces années.

La promenade qu’Oscar et elle avaient effectuée dans les bois avait été lente et détendue. À présent, la détermination guidait chacun de ses pas. Son cœur battait la chamade et elle ne pouvait pas mentir en disant qu’elle n’avait pas peur. Par contre elle allait surmonter cette peur pour une fois, plutôt que de la laisser continuer à la contrôler.

— Sois sage pendant que je vais au magasin, demanda-t-elle à Oscar en attachant sa laisse à un lampadaire juste devant la boutique.

Elle aurait juré qu’il avait hoché la tête avant de boire dans une gamelle pleine d’eau qu’un amoureux des chiens avait déposée à l’extérieur. Elle lui tapota la tête.

— Je ne vais pas trop tarder.

Elle n’aurait pas dit qu’elle était détendue en entrant dans le magasin, mais elle n’était pas sur le point de s’évanouir non plus. Le moment où elle passerait le pas de la porte serait son nouveau départ. Elle ne fuirait plus. Ni devant les inconnus. Ni devant la presse. Ni devant sa famille.

Et certainement pas d’elle-même.

Entourée par des étagères, des corbeilles et des paniers de fils, une charmante femme aux cheveux gris était assise au milieu de la pièce sur l’une des chaises qui semblaient très confortables, tricotant ce qui ressemblait à un pull torsadé en laine vert écume.

— Bienvenue à Lakeside Stitch & Knit. Je m’appelle Olive. Puis-je vous aider à trouver quelque chose ?

Pendant un instant, Rosa resta sans voix. Elle prit une grande inspiration et sourit à la femme.

— Tout est si beau. Je voulais juste regarder un peu, si ça ne vous dérange pas.

— Ça ne me dérange pas du tout.

Rosa fut frappée par la beauté de la femme quand elle sourit.

— La broderie de votre sweat-shirt est splendide. Est-ce que vous l’avez fait vous-même ?

— Oui, mais ce n’est qu’un pass…

Rosa se reprit une fraction de seconde avant de minimiser son talent contrairement à ce qu’elle venait de décider.

— Merci. J’adore broder. D’habitude, je travaille sur des canevas, mais je n’avais que ça.

— Est-ce que je peux regarder de plus près ?

De la chaleur et quelque chose qui ressemblait terriblement à du bonheur remplit la poitrine de Rosa tandis que la femme se levait et s’approchait.

— Vous avez créé tout ça avec uniquement deux couleurs ?

Olive était clairement impressionnée lorsqu’elle appela une femme d’âge mûr qui était venue de l’arrière-boutique.

— Denise, viens voir les broderies magnifiques faites par…

— Rosa.

Elle refusa de laisser sa voix trembler.

— Je m’appelle Rosa.

— C’est vraiment un plaisir de vous rencontrer, Rosa.

Si l’autre femme la reconnaissait, elle ne laissa rien paraître lorsqu’elle s’approcha en souriant et en tendant la main.

— Enchantée de vous rencontrer, Rosa. Je m’appelle Denise.

Elle écarquilla les yeux en étudiant les broderies sur l’ourlet du sweat-shirt.

— Quelle œuvre d’art !

Ce mot revenait encore une fois : artiste. Quand Drake le lui avait dit, Rosa ne s’était pas laissé croire qu’il pouvait vraiment le penser. Cependant, à présent, elle ne permettrait pas à l’incrédulité de gagner de nouveau.

— Merci.

Accepter poliment le compliment sembla un peu plus facile la deuxième fois.

— Votre boutique est fantastique.

— Ma mère et moi l’adorons. Nous sommes ravies d’entendre que vous aussi.

Rosa sentit un pincement au cœur en voyant l’image parfaite que Denise et Olive semblaient représenter en tant que mère et fille copropriétaires d’une si belle boutique. S’étaient-elles un jour disputées ? S’étaient-elles déjà senties tellement séparées qu’elles s’étaient demandé si elles seraient capables de réparer leur relation ? Ou est-ce que les choses avaient toujours été parfaites entre elles ?

— Je travaille aussi avec ma mère, se surprit-elle à dire. Enfin, avant.

Elle en disait trop, mais heureusement, une autre cliente entra et la sauva d’elle-même et de l’envie de s’asseoir sur une des chaises confortables avec Olive pour vider entièrement son sac pendant qu’elle brodait.

— Christie, appela Olive, viens voir ces broderies magnifiques que notre nouvelle amie Rosa a réalisées sur son haut.

Quand la jolie femme avec de longs cheveux dorés et des yeux incroyablement verts se tourna vers Rosa, elle ne put cacher sa surprise.

— Oh ! Salut !

Elle tourna rapidement son attention vers le sweat-shirt de Rosa.

— Wouah, c’est incroyable. J’adorerais apprendre à faire quelque chose comme ça.

Elle leva les yeux vers Rosa.

— Cela dit, je suis sûre que c’est bien trop difficile pour moi, étant donné que je viens seulement de commencer à tricoter.

— Je ne sais pas du tout tricoter, lui apprit Rosa, essayant de toutes ses forces de ne pas s’inquiéter alors que, de toute évidence, Christie l’avait reconnue. Une fois que vous savez faire les points et les espacer, c’est juste de la pratique plus qu’autre chose.

— Et imaginer un motif ? Comment est-ce que vous faites ça ?

— J’essaie juste de prendre la vision que j’ai dans la tête et de lui donner vie avec le fil.

— Vous donnez l’impression que c’est tellement facile, mais je suis sûre que j’aurais deux mains gauches.

— Honnêtement, je pourrais vous mettre sur les rails en cinq minutes. Une fois que vous vous sentirez en confiance avec le rythme et la sensation des points, vous serez sur la bonne voie.

Ce ne fut que lorsqu’elle prononça ces mots à voix haute qu’elle réalisa qu’ils étaient vrais, non seulement pour la broderie, mais pour tout dans sa vie. Commencer quelque chose de nouveau était toujours la partie la plus effrayante. Le reste n’était qu’assurance et pratique. Tout comme Drake l’avait prétendu pendant le premier repas qu’ils avaient partagé sur la table de jeu, quand il avait demandé : « Est-ce que tu es sûre que ça doit être difficile ? »

Olive se pencha pour regarder par les fenêtres situées à l’avant du magasin, là où Oscar se détendait au soleil, sur le trottoir.

— Est-ce que c’est le gros chien de Drake Sullivan avec vous ?

Rosa se sentit rougir.

— Nous nous promenions dans les bois et je n’ai pas pu m’empêcher d’entrer dans votre boutique.

— Je ne veux pas être indiscrète, poursuivit Olive, remarquant de toute évidence son malaise. Même si Drake aurait sacrément de la chance d’être avec une femme aussi charmante que vous. J’ai toujours pensé que c’était un homme séduisant, avec un cœur aussi grand que son talent.

Elle agita la main en l’air comme pour écarter ses commentaires tangents avant de poursuivre.

— Dans tous les cas, je pensais que si vous étiez en ville un peu plus longtemps, peut-être que nous pourrions vous convaincre de donner un cours de broderie.

— Moi ?

Instantanément, la panique familière monta.

— Donner un cours ?

— Je peux vous assurer que Christie n’est pas la seule qui aimerait apprendre vos techniques. Moi aussi, ça me plairait. Et si nous publiions une photo de votre travail sur notre site et dans le journal local, la salle serait pleine à coup sûr.

— Je ne…

Rosa secoua la tête.

— Je ne suis pas sûre.

— Ma mère ne veut pas vous mettre la pression, la rassura Denise. Et si vous preniez un peu de temps pour y réfléchir et que vous nous disiez si vous vous sentez à l’aise à l’idée d’organiser quelque chose ?

Rosa appréciait que Denise lui ouvre une porte de sortie, cependant elle venait de passer une semaine à prendre du temps et à réfléchir. Quelques minutes avant d’entrer dans le magasin, elle avait décidé qu’elle ne fuirait plus. Qu’elle ne se cacherait plus. Qu’elle ne s’inquiéterait plus à propos de la difficulté de recommencer à zéro et de le faire.

C’était sa chance. Alors, même si elle avait peur, elle devait la saisir.

— J’adorerais donner un cours.

Elle sentit la surprise de Christie, même si l’autre femme essayait de la cacher.

— Mais avant de l’organiser, vous devriez savoir quelque chose à propos de moi, car j’aurais horreur que vos clientes soient contrariées à l’idée d’avoir un lien avec moi.

— Pourquoi seraient-elles contrariées ? demanda Olive, les sourcils froncés par la confusion.

— Rien.

Le ton féroce de Denise les prit toutes par surprise.

— Rien du tout. Je suis vraiment désolée pour ce que ce pauvre type vous a fait, Rosa.

Des larmes montèrent aux yeux de Rosa avant qu’elle ne puisse les retenir. Elle les essuya du bout des doigts.

— Moi aussi. Mais j’en ai assez de me cacher. J’en ai assez d’avoir l’impression que c’est ma faute.

Denise l’attira dans ses bras, la serrant fermement.

— Nous sommes toutes de ton côté.

Christie hocha vigoureusement la tête.

— Nous nous sommes toutes tapé dans la main au bar quand nous avons vu ce que Smith Sullivan a dit à la presse : qu’il ne travaillerait plus jamais avec eux s’ils publiaient encore des photos de vous volées.

— Vous êtes toutes tellement gentilles.

La force des femmes autour de Rosa l’aida à alimenter la sienne. Elle se tourna vers Olive.

— J’ai des choses importantes à gérer avant d’être certaine de mon emploi du temps, mais je peux vous dire que même si je n’ai été en ville que quelques heures, je sais déjà que j’aimerais rester à Summer Lake aussi longtemps que possible.

— Fantastique. Si vous avez besoin d’aide pour quoi que ce soit, vous savez où aller.

Avant que Rosa ne fonde en larmes à nouveau, Olive ajouta :

— Maintenant, prenez votre temps pour jeter un œil.

Elle posa une main sur l’épaule de Rosa et la guida vers un rayon situé contre le mur à droite, qui était rempli de couleurs somptueuses et de textures splendides.

— Vous voudrez peut-être commencer par cette soie à broder que nous venons de faire venir d’Italie. Il n’y a rien de mieux pour se frayer un chemin dans les aléas de la vie, si vous voulez mon opinion. Et je sais de quoi je parle…

En lui serrant fermement l’épaule, Olive laissa Rosa s’émerveiller de la chance qu’elle avait eue de trouver autant de soutien partout où elle allait de la part de femmes qu’elle n’avait jamais rencontrées auparavant, comme Suzanne et ces trois femmes merveilleuses dans la boutique de couture. Et par-dessus tout, elle s’émerveilla d’avoir trouvé Drake.

L’homme qu’elle aimait.

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