Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)
Chapitre Deux
Elle partait.
Après que la femme sur la falaise eut jeté son téléphone contre les rochers dans une fureur évidente, pendant un moment, même avec les fortes pluies qui s’abattaient sur elle. Et elle avait presque semblé soulagée. Mais ensuite, ses épaules s’étaient affaissées de nouveau. Ses longs cheveux mouillés couvrant son visage tandis qu’elle retournait vers la forêt en longeant le bord de la falaise.
En dépit de la pluie qui la frappait, elle se déplaçait avec une grâce innée, comme une danseuse ou une mannequin. Et même si elle n’avait aucun public à impressionner et qu’elle était encore clairement bouleversée, il était impossible de ne pas voir la sensualité dans le léger balancement de ses hanches. Elle était trempée de la tête aux pieds ; son jean et son T-shirt étaient collés contre son corps comme une deuxième peau, révélant une silhouette qui aurait donné aux mains du sculpteur Rodin l’envie désespérée de la sculpter.
Cependant la sexualité qui émanait intensément d’elle n’était pas ce qui attirait Drake, ce n’était pas ce qui l’empêchait de détourner le regard, de cesser de vouloir la peindre. Il avait été avec de nombreuses femmes splendides et il n’avait jamais ressenti cela auparavant.
Elle semblait entourée d’une lumière qui la suivait, s’accrochait à elle sous les gros nuages gris et la pluie torrentielle.
Bon sang. Il commençait à perdre la tête dans son cottage reculé. De toute évidence, il avait passé trop de semaines à fixer une toile blanche. Mais même après avoir secoué la tête pour s’éclaircir la vue, ce halo de lumière continuait de l’envelopper tandis qu’elle se dirigeait vers l’ancien collecteur d’eaux pluviales qui devait l’avoir menée jusque-là.
Il n’avait plus besoin de la surveiller pour s’assurer qu’elle ne tombe pas ou qu’elle ne saute pas des rochers. Il devrait retourner dans son cottage et s’obliger à peindre quelque chose.
N’importe quoi sauf elle.
Même s’il était assez stupide pour enfreindre la seule règle absolue qu’il s’était toujours efforcé de respecter, il ne pouvait pas poursuivre cette femme et lui demander de poser pour lui. Pas quand elle venait de pleurer comme si son monde venait de s’arrêter. Seul un salop complet donnerait la priorité à son art plutôt qu’aux sentiments d’une personne. Certes, il y avait de nombreux peintres qui pensaient avoir le droit de faire et dire quoi que ce soit pour obtenir ce qu’ils voulaient sur leurs toiles. Néanmoins Drake n’avait jamais fait de mal à qui que ce soit dans la quête de son art et il n’avait pas l’intention de commencer ce jour-là.
Cependant, tandis qu’elle disparaissait dans les arbres et de sa vue, il dût faire preuve de retenue pour s’empêcher de courir jusqu’au collecteur d’eaux pluviales pour la retrouver. Pour lui demander son nom. Pour la supplier de revenir un jour quand elle ne serait plus triste. Si seulement il pouvait à nouveau sentir cette étincelle, ce désir incroyablement fort de peindre qu’il avait considéré comme acquis toute sa vie.
Tandis que Drake s’obligeait à rejoindre son cottage, il remarqua enfin qu’il était trempé aussi. Il avait été tellement concentré sur la femme et il avait tant lutté contre son envie folle de la peindre qu’il ne se rendait compte qu’à présent que la température avait beaucoup baissé pendant la tempête. Il retira son T-shirt avant d’atteindre la porte et enleva ses autres vêtements, qu’il empila en un tas humide avant d’ouvrir et d’entrer.
Oscar leva les yeux depuis son grand et doux panier pour chien dans le coin, haussant ses sourcils sombres tout en observant son maître nu et dégoulinant.
— Tu es un sacré chien de garde. Tu as dormi pendant qu’une inconnue était sur la falaise et qu’il y avait une énorme tempête dehors.
Bien évidemment, Drake adorait cette grosse boule de poils quand même. Oscar ressemblait seulement à un chien de garde : un mélange de berger allemand, de boxer et d’akita. Au fond de lui, l’animal était une boule toute molle dormeuse. Comme pour renforcer sa réputation de fainéant, Oscar bâilla et enfouit son museau sous une grande patte.
Drake se sécha avec une serviette, puis prit un jean et un T-shirt secs dans sa chambre avant de retourner dans le salon-cuisine. Il avait taillé les branches d’arbres qui entouraient son cottage pour que la lumière passant par les fenêtres couvre trois murs. Cela avait été son meilleur atelier, meilleur même que son appartement-terrasse orienté vers l’ouest à New York, avec vue sur Central Park. Avoir son atelier, sa cuisine et sa chambre séparés de moins de quatre mètres avait été le moyen idéal de se nourrir et de se reposer pendant sa crise artistique.
Dernièrement, toute l’installation semblait se moquer de lui.
Drake savait qu’il n’était pas le premier peintre à perdre son étincelle. Trente ans plus tôt, son père l’avait perdue aussi. Pourtant Drake avait toujours supposé que cela ne lui arriverait jamais s’il était prudent. S’il ne commettait pas l’erreur de focaliser toute son inspiration sur une seule personne comme son père l’avait fait. S’il ne laissait pas son cœur s’attacher ou plonger trop profondément, pas seulement quand il peignait. Il ne devait pas s’enticher de n’importe quelle femme.
William Sullivan avait un jour été le peintre le plus en vogue du pays. Dans les années quatre-vingt, son travail avait rapporté des sommes à six chiffres et encore plus vers la fin. Car c’était ce qu’il s’était passé le jour où la mère de Drake, la muse absolue de son père, avait quitté William et leurs quatre enfants en mettant fin à ses jours. La passion de William pour la peinture et son talent brillant étaient morts avec elle. Il n’avait jamais repris un pinceau, il n’était jamais à nouveau entré dans un atelier. Il avait simplement laissé les toiles prendre la poussière, la peinture sécher, ses pinceaux être remplacés par des marteaux et des pistolets à clous quand il s’était finalement tourné vers la construction de maisons.
Drake n’avait que six mois le jour où sa mère les a quittés. Même si ses frères et sœurs en avaient parlé avec lui depuis, c’était principalement d’autres artistes ou marchands d’art qui ne se lassaient jamais de ressasser les détails attrayants de la destruction personnelle. Car quand William Sullivan avait soudain cessé de peindre, cela avait frappé le monde artistique comme sa mort l’aurait fait, ses œuvres encore invendues bondissant presque à des prix dix fois plus élevés. Même ses plus anciennes peintures, qui n’étaient pas beaucoup plus que des lettres d’amour rêveuses sur toile pour la femme dont il avait été obsédé devinrent des pièces de collection inestimables.
Drake avait assez de connaissances en psychologie pour comprendre pourquoi il préférait son cottage de Montauk à son appartement-terrasse de New York. La célébrité de son père et la légende qui l’entourait avaient toujours rendu la vie de Drake bien trop publique. Nous parlions quand même d’un des meilleurs peintres qui poser son pinceau suite à un chagrin d’amour. Certes, Drake pouvait jouer le jeu en ville, dans des galeries et avec des investisseurs en art, mais il préférait éviter. En particulier maintenant qu’il en était à un stade de sa carrière où il pouvait se terrer quelque part et se concentrer entièrement à la peinture, laissant son agent s’occuper des affaires. Car, même si Drake se fichait honnêtement de ce que le monde pensait de lui, de sa famille ou de ses peintures, cela ne signifiait pas non plus qu’il allait aider à alimenter la joie que ressentaient les gens en ressassant son passé.
Au cours des semaines précédentes, ses frères et sœurs et plusieurs de ses cousins lui avaient demandé quand il reviendrait en ville, cependant il refusait d’y retourner avant de faire ce pour quoi il était venu : créer une douzaine de bonnes peintures.
En se disant simplement d’oublier la femme sur la falaise, il prit son carnet à dessin presque vide. Après tout, il n’aimait même pas peindre les gens, mis à part les portraits délibérément absurdes des enfants de ses cousins, qui étaient tous pleins de vie et de rires. Même quand ils se comportaient mal, Drake ne pouvait pas résister à la lueur joueuse dans leurs yeux.
Tandis que le crayon dans sa main semblait bouger tout seul sur la page, ce ne fut pas la vue d’un océan tumultueux qui se forma, mais la femme sur la falaise. Si seulement son visage n’avait pas été aussi obscurci par la distance et la pluie. Si seulement il s’était rapproché.
Son téléphone sonna et Oscar émit un demi-grognement bougon parce que sa sieste avait été interrompue. Drake jura et lâcha son carnet à dessin comme s’il était en feu. À quoi pensait-il, bon sang ? Où était passée sa maîtrise de lui ?
D’habitude, il mettait son téléphone en mode silencieux, cependant il avait dû appeler son agent plus tôt ce matin-là, avant qu’elle ne vienne le pourchasser à Montauk. Voyant le nom de Candice sur l’écran, il décrocha.
Se dispensant complètement de civilités, son agent attaqua :
— Drake, il me faut ces peintures.
— Bientôt.
Néanmoins ils travaillaient ensemble depuis assez longtemps pour que Candice sache quand il se payait sa tête.
— Je t’ai déjà acheté deux mois supplémentaires. Tu es un crack, Drake. C’est pour ça que la meilleure galerie de New York est ravie de te donner tout leur espace le mois prochain. S’il te plaît, dis-moi au moins que tu as commencé quelque chose.
Il baissa les yeux vers son carnet à dessin avant de s’obliger à en rabattre la couverture sur le beau visage énigmatique qui levait les yeux vers lui.
— Leurs murs ne seront pas vides.
— Bien. J’espère que tu prends soin de ta belle personne là dehors, dans la nature sauvage.
— Les Hamptons ne sont pas considérés comme la nature sauvage, Candy.
Il pouvait presque voir son agent frémir d’horreur à l’idée d’être à plus de trente mètres des dernières modes, des cafés gourmets et des restaurants branchés.
— Appelle-moi dès que tu auras envoyé les peintures.
Drake raccrocha, sachant que même si son agent avait donné l’impression d’être plutôt détendue, la galerie et elle étaient clairement en train de paniquer parce qu’il n’avait pas encore livré une seule peinture alors que l’exposition aurait lieu dans à peine deux semaines plus tard.
Il était grand temps de botter les fesses de sa muse et de peindre. En particulier maintenant qu’il pouvait déjà imaginer au moins une douzaine de nouvelles peintures, des images remplies de passion et d’émotion, des visions qui se focalisaient sur la belle inconnue à laquelle il ne pouvait pas cesser de penser.
En jurant, Drake dit à Oscar de continuer de dormir sur son coussin dans le coin, puis il saisit ses clés de voiture pour s’éloigner de son carnet à dessin, de la peinture et des toiles avant qu’il ne s’enfonce dans un trou dont il ne pourrait peut-être jamais ressortir.
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