Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)
Chapitre Vingt-Six
Rosa se sentait mille fois plus légère quand Oscar et elle traversèrent à nouveau les bois jusqu’à la maison du père de Drake. Comme elle l’avait dit aux femmes charmantes de la boutique de couture, elle avait encore beaucoup à faire. Mais même si son fardeau n’avait pas encore changé, sa perception l’avait fait. Elle était prête. Elle était enfin prête à faire front, peu importe les difficultés.
Mais d’abord, elle devait parler à Drake. Elle devait lui dire à quel point il comptait pour elle depuis le moment où il l’avait trouvée trempée et effrayée sur le côté de la route au milieu d’une tempête. Elle avait besoin qu’il sache à quel point elle l’aimait. Et elle avait besoin qu’il ait conscience qu’elle était enfin assez courageuse pour croire que leur amour résisterait aux tempêtes qui pourraient s’abattre sur elle à l’avenir.
Oscar semblait tout aussi heureux lorsqu’il sauta paresseusement dans les flaques et qu’il poursuivait des écureuils et des oiseaux. À intervalle régulier, il revenait tranquillement à côté d’elle et poussait sa main du museau.
— Tu le sens aussi, pas vrai ? C’est notre foyer.
Elle savait qu’il ne pouvait pas vraiment la comprendre, et qu’il ne pouvait certainement pas répondre, pourtant elle eut l’impression que c’était le cas lorsqu’il lui lécha la paume de la main, puis qu’il lui adressa un sourire de chien.
— Tu en fais partie, lui dit-elle. Drake et toi.
La beauté des Adirondacks, les femmes incroyablement gentilles et accueillantes dans la boutique de couture, le silence uniquement interrompu par les gazouillements d’un oiseau ou le coassement d’une grenouille étaient toutes des choses importantes. Mais l’homme qu’elle n’arrivait toujours pas à croire qu’elle avait trouvé et son gros chien adorable étaient ce qui la complétait. Véritablement et profondément, d’une manière qu’elle n’avait jamais imaginée possible.
Les battements de son cœur accélérèrent quand elle aperçut la maison au coin d’une crique. Elle espérait que les choses s’étaient bien passées entre Drake et son frère après son départ et qu’ils avaient trouvé un moyen de tout arranger.
Mais même si ce n’était pas le cas, elle ne laisserait pas cela l’effrayer. Non, elle se comporterait simplement comme une grande fille et elle convaincrait Alec de changer d’avis. Elle lui montrerait qu’elle n’était pas juste une fille écervelée d’une émission de télé-réalité, mais quelqu’un qui méritait l’amour de son frère.
Et il en allait de même pour le père de Drake. Quand elle le rencontrerait, et elle espérait que cela arriverait bientôt, elle ne laisserait pas les mauvaises premières impressions gagner.
— Rosa.
Elle poussa un petit cri lorsqu’Alec apparut soudain entre les arbres.
— Wouah, s’exclama-t-il, je ne voulais pas te faire peur.
— Je vais bien.
En tout cas, elle finirait par aller bien, une fois que l’adrénaline qui la traversait s’estomperait.
— Je ne t’ai pas entendu arriver.
— Quand nous étions enfants, nous jouions à essayer de nous approcher furtivement les uns des autres. J’ai toujours été doué pour ça.
Rosa fut frappée de voir qu’Alec était beaucoup plus gentil et légèrement moins présomptueux quand il parlait de sa famille.
— Je veux te parler avant que tu n’entres.
— Je veux te parler aussi.
Elle avait laissé assez de gens l’insulter. À partir de maintenant, elle ne laisserait personne d’autre la piétiner. Laissant la colère monter au lieu de la contenir comme elle l’avait toujours fait auparavant, elle attaqua :
— Je sais que tu penses que tu pourrais me connaître parce que tu m’as vue à la télé, mais tu ne sais rien de moi.
— Tu as raison, je ne sais rien de toi, approuva-t-il, la prenant sacrément au dépourvu pour la deuxième fois en quelques secondes. J’ai été un con quand Drake nous a présentés. Il n’y a pas d’excuses pour mon comportement, mais j’espère que tu accepteras que je te demande pardon.
— C’est une volte-face plutôt rapide.
Même si elle ne le voulait pas, elle ne put s’empêcher d’être méfiante.
— En particulier parce que tu ne me connais toujours pas, que tu ne m’as pas encore parlé pendant plus de trente secondes.
Il haussa les sourcils comme si elle l’avait surpris en n’acceptant pas automatiquement ses excuses. Comme si elle l’avait surpris et impressionné, en réalité.
— Mon frère ne nous dirait pas à tous qu’il est amoureux de toi si tu ne méritais pas qu’il tombe amoureux de toi.
— Il vous a dit ça à vous trois ?
Elle n’avait jamais rencontré qui que ce soit comme Drake, si ouvert, sans peur, prêt à prendre la défense des choses et des gens en qui il croyait.
— Il m’a presque refait la façade pendant qu’il y était.
Alec passa une main sur sa mâchoire comme s’il voulait s’assurer que les os bien alignés étaient encore intacts.
— Est-ce que tu acceptes mes excuses ?
Encore abasourdie par le fait que Drake avait déclaré à tous ses frères et sœurs qu’il l’aimait pendant son absence, elle hocha la tête.
— Tu as été un con, mais je suis prête à l’oublier et à recommencer depuis le début si tu veux bien oublier ce que tu as vu à la télé et me voir telle que je suis maintenant.
Mais de toute évidence, Alec était méfiant aussi, car au lieu de simplement accepter, il rétorqua :
— Qui que tu sois maintenant, j’espère bien que tu es amoureuse de lui aussi. Personne ne veut voir ce qui est arrivé à notre père arriver aussi à Drake.
— Ça n’arrivera pas.
Elle en était certaine.
— Il est trop fort. Trop solide. Et il vous a tous.
— Tu as raison de dire que nous le couvrirons toujours, quoi qu’il arrive. Et nous ferons aussi tout ce qu’il faut pour le protéger.
Alec la regarda droit dans les yeux.
— Mais à ce moment précis, j’ai besoin de savoir : est-ce que tu vas rester ou partir ?
— Je veux rester.
C’était la deuxième fois qu’elle le disait ce jour-là. Et chaque fois, cela avait semblé correct. Effrayant aussi, cependant cela semblait normal pour toutes les directions qu’elle prenait à ce moment-là.
— Cela dit, j’ai pas mal de choses à régler.
— Drake est déjà de ton côté. Maintenant, nous le sommes aussi.
Toutes les femmes de la planète considéraient probablement son sourire comme irrésistible. Mais pas elle. Car son cœur était déjà pris.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu n’as qu’à demander.
Était-ce vraiment aussi facile ?
Avant ce jour-là, elle aurait douté, elle aurait été cynique. Néanmoins elle en avait assez de douter de tout, elle décida donc de pousser un peu plus son courage en prenant la déclaration d’Alec au pied de la lettre.
— D’accord. Merci.
Elle était ravie qu’ils aient apaisé les tensions, mais elle était maintenant plus désespérée que jamais à l’idée de parler à Drake pour pouvoir lui dire tout ce qu’elle pensait et ce qu’elle ressentait. Pour qu’il sache à quel point elle l’aimait à ce moment précis.
Comme si elle l’avait fait apparaître rien qu’en le désirant, Drake sortit un moment plus tard d’un bosquet.
— Vous voilà.
La joie explosa en elle, de la tête aux pieds, rien qu’en regardant son sourire. Et quand il la saisit et qu’il l’embrassa comme si elle s’était absentée pendant deux ans et non pas deux heures, elle fut surprise que son cœur ne sorte pas de sa poitrine dans une série de feux d’artifice multicolores.
Lorsqu’il la laissa enfin reprendre sa respiration, ses genoux étaient assez branlants pour qu’elle ait besoin de s’accrocher à lui afin de ne pas fondre jusqu’à former une flaque sur le sol.
— C’est un sacré accueil, souligna Alec d’une voix remplie d’humour.
— Le meilleur qu’on m’a jamais donné.
La voix de Rosa était haletante, ses lèvres picotant encore, et elle ne pouvait pas détourner le regard de Drake. Elle ne pouvait cesser d’être émerveillée de l’avoir vraiment trouvé. Et par le fait qu’il l’ait trouvée.
— Je me demande vraiment si je devrais repartir maintenant juste pour pouvoir revenir à la même chose.
La bouche de Drake se posa à nouveau sur la sienne, si vite qu’elle n’eut pas le temps d’inspirer. Et ce ne furent pas seulement ses jambes qui faiblirent et ses lèvres qui fourmillèrent après ce baiser. Chaque cellule de son corps vibrait de désir.
— C’est ce que tu reçois quand tu restes.
La tête lui tournait encore et elle essayait de reprendre sa respiration, quand il l’attira encore plus près et se tourna vers son frère.
— Est-ce que tu te comportais encore comme un con ?
— Ne t’inquiète pas, lui assura Alec. Je me suis excusé.
— Et j’ai accepté ses excuses, affirma-t-elle à Drake.
— Il se pourrait même qu’on se plaise, compléta Alec d’une voix traînante.
— N’allons pas trop vite, le taquina-t-elle en riant. Mais sérieusement, nous sommes d’accord pour apprendre à mieux nous connaître avant de porter d’autres jugements hâtifs.
Elle vit à quel point Drake était soulagé que son frère et elle ne s’étripent pas. Et à quel point il était heureux de lui annoncer :
— Mon père est de retour de son chantier et il prépare le dîner pour nous tous. Il est surpris que nous soyons tous ici, mais je crois que ça le rend plutôt heureux.
— Bien sûr qu’il est heureux.
Son cœur se gonfla d’espoir à l’idée que Drake et son père se rapprochent bientôt.
— J’ai hâte de le rencontrer.
Maintenant qu’elle avait enfin pris la grande décision d’aller de l’avant avec sa vie plutôt que de continuer à se cacher, elle avait beaucoup à faire. Contacter cet avocat qui avait pris sa défense lors du débat télévisé pour pouvoir commencer sa propre action en justice contre le pauvre type qui avait pris et vendu les photographies. Appeler la chaîne pour leur dire qu’elle n’avait plus l’intention de faire partie de l’émission. Et, bien entendu, enfin parler de tout cela en personne avec sa mère.
Mais après presque une semaine à se cacher, elle pouvait attendre une nuit de plus pour lancer les prochains grands changements de sa vie.
Ce soir-là, c’était au tour de Drake.
* * *
— Mon père…
Drake marqua une pause, pesant soigneusement ses mots. Alec était entré avant eux et ils étaient à présent debout, seuls, sur les marches devant la porte.
— Je n’ai jamais amené de femme à la maison. Aucun de nous ne l’a fait, alors c’est plutôt important. Et quand je lui ai dit que je te peignais…
— Il n’en était pas vraiment ravi ?
Un muscle sursauta dans la mâchoire de Drake.
— Je ne vais pas le laisser te faire du mal.
— Il ne m’en fera pas.
Elle sourit pour lui indiquer qu’elle le pensait vraiment.
— Que sa réaction vienne de ma réputation ou de ses inquiétudes quant au fait que nous répétions son histoire avec ta mère, je ne vais pas m’écrouler. Et je ne vais pas fuir pour me cacher de nouveau non plus.
Elle posa sa main sur la mâchoire de Drake, adorant l’égratignure de sa barbe contre sa paume.
— J’en ai assez de faire ça.
Elle déposa un baiser sur ses lèvres, une promesse qui serait suivie par beaucoup d’autres.
— J’ai tellement de choses à te raconter, mais maintenant, allons profiter du dîner avec ta famille.
En dépit des questions dans les yeux de Drake, il la laissa les guider vers la porte.
— Hum, dit Rosa en marquant une pause pour inhaler l’arôme délicieux des tomates et des poivrons rôtis.
Ça sent très bon. En même temps, penser à sa mère et à ses frères qui s’asseyaient pour dîner sans elle lui fit mal au cœur.
Un homme aux cheveux poivre et sel leva les yeux depuis l’îlot de la cuisine où il coupait des poivrons. Le père de Drake. Il ne sourit pas comme Suz et Harry l’avaient fait quand ils l’avaient rencontrée, mais il ne la fusilla pas du regard comme Alec non plus. Il se contenta plutôt de sourire. Il la fixa d’une manière qui lui rappela la façon dont Drake la regardait parfois, avec des yeux de peintre qui voyaient bien plus que ceux d’un débutant.
— Papa, c’est Rosa. Rosa, je te présente mon père, William.
Elle entendit à nouveau cette touche d’avertissement dans la voix de Drake et même si elle l’aimait parce qu’il voulait la protéger, elle n’avait plus besoin qu’il tue ses dragons. Elle lui serra la main pour lui indiquer qu’elle allait bien, puis elle libéra la sienne pour aller se présenter correctement à son père.
Le père de Drake n’avait pas bougé de l’îlot, il n’avait même pas posé le couteau, mais elle ne laissa pas cela la décourager. Le premier test de son nouveau départ avait été d’entrer dans la boutique de couture la tête haute. Le deuxième avait été de rester forte face à Alec et d’accepter de reprendre depuis le début quand il s’était excusé. Elle refusait d’échouer à ce troisième test, même si William Sullivan ne donnait pas l’impression de vouloir lui faciliter les choses.
— Je suis vraiment ravie de vous rencontrer.
Voyant qu’il ne répondait toujours pas et sachant que Drake était sur le point de se jeter sur lui et que chacun de ses frères et sœurs les regardait avec une bonne dose d’inquiétude, elle ouvrit le robinet de la cuisine, se lava les mains et s’obligea à demander d’une voix légère :
— Est-ce que vous préparez des enchiladas suizas ?
De nouveau, elle n’attendit pas sa réponse avant de sortir un autre couteau du bloc en bois sur le plan de travail ainsi qu’une autre planche à découper et de commencer à émincer des oignons.
— Ma mère m’a appris à préparer des enchiladas quand j’étais encore tellement petite que je devais monter sur un tabouret pour atteindre le plan de travail. Ça fait un moment que je n’en ai pas fait, alors j’espère que ça ne vous ennuie pas si mes capacités à manier le couteau sont un peu rouillées.
Pendant quelques longs moments, le seul son provint des coups réguliers de la lame en acier qui s’abattait sur la planche en bois. Tous les regards étaient tournés vers elle, mais aucun n’était plus intense que celui du père de Drake. Elle savait que ce moment pouvait aller dans les deux sens. Elle pria silencieusement pour que les choses se passent bien, même avec la tension qui était actuellement assez épaisse pour qu’elle puisse la couper avec le couteau qu’elle avait à la main.
— Je serais reconnaissant d’avoir votre aide, Rosa.
William regarda Drake.
— Il y a des margaritas dans le mixeur si vous en voulez. Ça ne me ferait pas de mal de remplir mon verre de nouveau.
Il se retourna vers Rosa.
— Et je veux que vous sachiez que si je pouvais faire passer le salop qui a pris ces photos de vous sur mon banc de scie, je le ferais sans hésiter.
C’était le couteau de Rosa qui donnait des coups réguliers cette fois tandis qu’elle levait les yeux des oignons pour adresser un grand sourire au père de Drake. À présent, elle savait d’où Drake tenait sa capacité de chevalier à l’armure éclatante.
— Je vous préviendrai si j’ai besoin de l’emprunter.
Et juste comme ça, la paralysie qui avait bloqué tout le monde disparut. Suz et Harry rirent quand Oscar se mit sur le dos et qu’il demanda des caresses sur le ventre. Alec sortit de la cuisine pour prendre un appel et Drake se dirigea vers le mixeur pendant que Rosa retenait à peine un énorme soupir de soulagement.
Elle ne buvait pas beaucoup, mais la journée avait été longue, alors quand Drake lui tendit le verre rempli à ras bord de margarita, elle reçut avec joie la morsure fraîche du citron vert et la chaleur de la tequila. Et tandis que l’alcool pénétrait directement son système sanguin, ce fut le baiser que Drake lui donna après sa première gorgée qui sembla mille fois plus chaud dans ses veines.
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