Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)

Chapitre Trente Et Un

 

 

Drake voulait rester dans le salon avec Rosa pour s’assurer que sa mère ne dépasse pas les limites, mais William avait insisté :

— Elles ont besoin de temps pour arranger les choses seules.

Au cours de l’heure précédente, Rosa et sa mère avaient parlé assez fort pour que Drake et son père les entendent à travers les murs du bureau plus d’une fois. Même s’il n’avait pas vraiment pu comprendre leurs mots exacts, Drake savait que Rosa était bouleversée.

Il s’était levé et s’était dirigé vers la porte, déterminé à retourner dans le salon. Cependant son père avait bloqué la porte en disant :

— Je sais que tu veux aider, mais ce n’est pas comme ça que tu le feras.

— Elle a déjà assez souffert.

Et Drake ferait tout ce qu’il fallait, il irait jusqu’au bout du monde pour protéger Rosa. Même de sa propre mère si nécessaire.

— Je ne vais pas permettre que ça arrive de nouveau.

— Rosa non plus.

Même s’il avait dû s’obliger à s’arrêter et à prendre une profonde inspiration, Drake savait que son père avait raison. Il n’avait pas besoin de se précipiter dans le salon pour la sauver.

Car Rosa pouvait se sauver elle-même.

Par conséquent, il resta avec son père et s’obligea à demander :

— Pourquoi ?

Son père soutint son regard.

— Quel « pourquoi » est-ce que tu veux en premier ?

Ils avaient fait les premiers pas au dîner. Sauf qu’à présent, Drake voulait comprendre ce qu’il avait vu ce soir-là au cottage.

— Pourquoi est-ce que tu collectionnes mes peintures ?

La surprise apparut un moment dans les yeux de son père.

— Tu es allé au cottage ce soir ?

Drake hocha la tête.

— Tu n’as jamais dit que tu achetais mon travail.

— Je ne voulais pas que tu penses que je tournais autour de toi tout le temps, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’acheter une peinture à ta première exposition. Anonymement, bien entendu. Chaque fois que tu organisais une nouvelle exposition, je me disais que je te laisserais tranquille… Mais tu es mon fils. Et ton art me semblait être mon seul lien avec toi. La seule manière de suivre ton évolution. La seule manière d’entrer dans ta tête et dans ton cœur.

— Je n’avais pas de nouvelles peintures de toi pour suivre, fit remarquer Drake. Aucun moyen d’entrer dans ta tête ou dans ton cœur.

Le chagrin couvrit les traits de son père.

— Je ne pouvais plus peindre. Je ne pouvais pas. Je n’ai pas vraiment pu faire quoi que ce soit pendant longtemps. Pas avant que Jean et Henry me demandent de travailler dans la construction de maison ici avec eux.

Drake pensait à l’opinion de Rosa sur son père, qui avait probablement eu besoin de changer quelque chose pour aller de l’avant.

— Est-ce que la construction te donne la même satisfaction que peindre ?

— Peindre n’a pas toujours été sain pour moi. Même avant ta mère, la vérité que je ne voulais pas admettre, c’était que j’étais motivé par la pression plus que par l’inspiration. Par la compétition plus que par l’enthousiasme. Quand les gens disaient que j’étais bon, j’avais l’impression de devoir être génial. Jusqu’à ce que « génial » ne soit plus suffisant, et je devais être le meilleur. Et ensuite, quand j’ai rencontré Lynn, cette exigence est devenue une obsession. Tu as raison de dire que la construction, ce n’est pas la même chose que la peinture. Mais pour moi, il s’avère que ce n’est pas une mauvaise chose.

Drake intégra silencieusement les révélations de son père. Tant de choses étaient passées entre les mailles du filet au cours des trente dernières années, trop pour tout arranger en une soirée. Néanmoins, c’était un début.

Il espérait que c’était aussi le cas de Rosa et Isobel.

Il y avait une chose de plus dont Drake devait être certain ce soir-là.

— Ça en valait la peine, pas vrai ? Être avec Maman, même si une partie de toi savait que ça pourrait ne pas durer pour toujours ?

— Je le referais, ne serait-ce que pour vous avoir tous les quatre. Et je te promets que j’essaierai aussi de mieux faire. Tellement mieux.

Après les décennies de gouffre entre eux, évidemment, c’était bon de l’entendre. Et même si Drake croyait son père, il voulait connaître ce qu’il y avait au fond de son cœur, pas en tant que père, mais en tant qu’homme qui avait un jour aimé une femme au-delà du raisonnable.

— Et si nous n’étions jamais nés ? Si ces années avec elle étaient tout ce que tu avais eu ?

— Une seconde, une heure, un jour, un an.

Les mots de son père étaient remplis d’une émotion sincère.

— Tout moment passé à aimer Lynn valait toute la douleur qui est venue ensuite.

Avant Rosa, Drake n’aurait jamais pu comprendre. À présent, rien n’avait jamais été aussi sensé.

— J’aimerais faire don des peintures que tu vas me donner à quelques musées.

Le MET de New York, évidemment, le petit musée de Summer Lake aussi, ainsi que le De Young de San Francisco, le Seattle Art Museum et le Center for Maine Contemporary Art. Un dans chaque ville où les Sullivan vivent.

— Toutes sauf la peinture où elle me tient quand j’étais bébé.

Drake chérirait toujours celle-là.

— Ta mère m’a demandé de la peindre pour toi.

La voix de son père était vidée par le souvenir.

— Elle a dit qu’elle voulait s’assurer que tu pourrais toujours regarder cette peinture et te souvenir de l’amour qu’elle ressentait pour toi.

— Presque comme si elle savait qu’elle allait partir.

Son père ne détourna pas le regard. Il ne le nia pas non plus.

— Je sais que nous ne pouvons pas tout arranger ce soir, mais je suis sacrément content que tu sois là, Drake.

— Moi aussi.

Quand ils retournèrent dans le salon, les têtes des deux femmes étaient baissées et on aurait dit qu’elles prenaient des notes sur un téléphone portable.

Oscar vit les hommes en premier et quand le chien attira l’attention de Rosa en levant sa tête de ses genoux, le sourire qu’elle adressa à Drake l’aveugla presque par sa beauté. Ils n’avaient été séparés qu’une heure, mais il traversa la pièce en n’ayant d’yeux que pour elle, la respirant comme de l’oxygène tandis qu’elle le retrouvait à mi-chemin.

Il passa le bout de ses doigts sur les marques de larmes sèches sur ses joues.

— Tu vas bien.

Ce n’était pas une question. En dépit des traces d’exténuation sous ses yeux, il voyait non seulement qu’elle allait bien, mais aussi qu’enfin parler à sa mère avait retiré un grand poids de ses épaules.

— Oui.

Elle posa ses mains sur son torse et il pouvait sentir son cœur battre contre les paumes de Rosa tandis qu’elle le regardait profondément dans les yeux.

— Toi aus…

Elle perdit la bataille contre un bâillement.

— Aussi.

Il l’embrassa à nouveau, puis déclara :

— Il est temps d’aller se coucher.

De toute évidence, son père avait la même idée tandis qu’il tendait une main pour aider la mère de Rosa à se lever.

— Je vais montrer la chambre d’amis à Isobel.

Isobel sourit à William et lui dit quelque chose à voix basse avant de se diriger vers Drake et Rosa.

— Merci, Drake.

Ses mots étaient lourds d’émotion.

— Merci d’avoir été là pour ma fille quand je ne l’étais pas.

Drake était encore en train de déterminer ce qu’il pensait de la mère de Rosa et même si elle disait tout ce qu’il fallait à présent, il voulait apprendre à mieux la connaître avant de se décider. Cependant, ce soir-là, une chose était parfaitement claire : Isobel Bouchard aimait sa fille.

Il savait que l’amour ne signifiait pas que l’on prenait toujours les bonnes décisions. Heureusement, il aidait beaucoup à rendre le pardon et les nouveaux départs possibles.

— Je suis ravi que vous soyez là pour que vous ayez toutes les deux l’occasion de parler de certaines choses.

La mère de Rosa comprenait bien qu’il protégerait sa fille de toutes les menaces, même d’elle. Alors qu’il l’évaluait, il voyait qu’elle faisait la même chose avec lui.

— Quoi qu’il arrive à l’avenir, annonça-t-elle à Drake en déposant un baiser sur le front de Rosa, je vous serai toujours redevable.

Les yeux de Rosa étaient presque fermés quand ils montèrent les escaliers et qu’ils traversèrent le couloir menant à leur chambre.

— Est-ce que tu as demandé à ton père pourquoi il a acheté tes peintures ?

— Nous avons parlé et c’était bien.

Il l’observa étouffer à peine un autre bâillement.

— On dirait que ta mère et toi avez arrangé certaines choses aussi.

— Oui.

Elle bâilla à nouveau.

— J’ai envie de tout te raconter, je veux en savoir plus sur ce que ton père a dit.

Il voulait savoir la même chose d’elle, mais le sommeil était ce qu’il y avait de plus important à ce moment précis.

— Allonge-toi avec moi un moment d’abord.

Il lui retira rapidement ses vêtements, puis l’allongea sous les couvertures épaisses du lit. Quelques instants plus tard, il retira ses propres vêtements et il se glissa à ses côtés, l’attirant dans ses bras.

Quand elle se blottit contre lui, sa respiration était douce et régulière. Même si Drake avait terriblement besoin de dormir aussi, il avait davantage besoin de cela. Il avait besoin que Rosa soit au chaud et en sécurité dans ses bras. Il avait besoin de sentir son cœur battre contre le sien. Il avait besoin de respirer sa douce odeur.

Et plus que tout, il avait besoin de prendre un moment de calme dans l’obscurité pour être reconnaissant d’être l’homme le plus chanceux de la planète.

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