Si l'amour est un art: La Famille Sullivan, New York, tome 1 (French Edition)

Chapitre Trois

 

Rosa s’arrêta dans un bazar qui semblait avoir connu des jours meilleurs. Elle avait dépassé un nouveau magasin d’alimentation quelques kilomètres avant, mais elle avait supposé que la possibilité d’entrer et de sortir d’un commerce sans être reconnue serait plus haute si elle allait dans un endroit que les adolescents évitaient certainement.

Lorsqu’elle était remontée dans sa voiture quinze minutes plus tôt, elle avait immédiatement trempé le siège. Malheureusement, elle n’avait pas de vêtements secs de rechange. Et le grondement de son estomac lui rappela qu’elle n’avait pas de nourriture non plus.

Le simple fait qu’elle ne se soit pas préparée pour ce voyage à Montauk ne voulait pas dire qu’elle était prête à rentrer chez elle. Comment pourrait-elle retourner à une vie où il y avait un « grand avantage » de prendre en douce des photographies d’elle nue avant de les vendre pour que le monde entier puisse la voir complètement exposée ?

Sa poitrine lui faisait mal et son estomac se serrait chaque fois qu’elle pensait aux photographies. Elle n’avait pas su que quelqu’un avait filmé quand elle avait retiré ses vêtements dans sa chambre d’hôtel, qu’ils prenaient une photographie après l’autre pendant qu’elle entrait dans la baignoire, qu’ils avaient même pris plus de clichés pendant qu’elle se séchait avant d’enfiler un peignoir. Elle avait pensé qu’elle pouvait enfin se reposer pendant trente précieuses minutes dans une baignoire bouillante sans qu’aucun appareil photo ne la suive.

Elle avait eu tort.

Des larmes commencèrent à couler de nouveau, mais elle s’obligea à les réprimer. Elle ne voulait pas continuer de s’écrouler, elle était déterminée à se reprendre en main. Car si elle ne le faisait pas, elle aurait vraiment l’impression qu’ils avaient gagné. Tout le monde : le type qui avait pris et vendu les photographies, les inconnus qui avaient dit des choses aussi atroces à propos d’elle en ligne, une mère qui était tellement ravie par l’augmentation des chiffres de leurs réseaux sociaux suite au scandale.

Non, Rosa ne repartirait pas. Pas avant qu’elle ait décidé quoi faire. Cependant elle avait besoin d’avoir les idées plus claires pour le découvrir. Elle ne pouvait pas se cacher pour toujours, mais elle ne se laisserait pas non plus se précipiter ou paniquer de nouveau. Elle avait beau n’avoir qu’un baccalauréat, elle avait été acceptée dans une très bonne université avant d’être plutôt choisie par une émission de télé-réalité. Si elle avait appris quoi que ce soit grâce aux équipes juridiques avec lesquelles sa famille avait travaillé au cours des cinq dernières années, c’était qu’un plan bien établi était toujours mieux qu’une stratégie bancale.

Ce qui signifiait qu’à présent, étant donné qu’elle était encore trop étourdie et qu’elle souffrait trop pour prendre de bonnes décisions, elle devait simplement récupérer quelques vêtements et de la nourriture, puis trouver un endroit où dormir sans alerter qui ce que ce soit à propos du lieu où elle se trouvait. Si elle ne se trompait pas, le motel où son père et elle étaient descendus quand elle était enfant n’était qu’à un kilomètre et demi de là.

Heureusement, Rosa avait toujours de l’argent liquide dans son sac. L’argent qu’elle transportait juste au cas où. Aucun membre de sa famille n’aimait parler des inconvénients de la célébrité, mais une autre star de télé-réalité lui avait conseillé très tôt d’utiliser du liquide plutôt que sa carte de crédit, cela l’aiderait à avoir un peu de liberté en cas de besoin.

Bien entendu, quand ils avaient signé pour l’émission, à la fois parce que leur famille avait besoin de l’argent et parce que cela semblait tellement excitant, Rosa ne s’était jamais attendue à avoir besoin de cette liberté à ce point.

Saisissant son sac sur siège passager, elle s’assura qu’il n’y avait personne dans les alentours avant de sortir de la voiture. Heureusement, la pluie battante semblait obliger les gens à rester chez eux. Elle était sur le point de mettre ses lunettes de soleil quand elle réalisa que cela attirerait plus l’attention sur elle.

Son cœur battait un million de fois par heure lorsqu’elle entra dans le magasin vide. Une femme aux cheveux gris était assise derrière la caisse, regardant un feuilleton à la télévision qui était accrochée dans un coin.

— Salut, ma belle.

La femme la dévisagea avec douceur et sans la reconnaître.

— La tempête t’a surprise, pas vrai ?

Rosa hocha la tête.

— Oui.

— Eh bien, tu es au chaud et au sec ici, alors dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.

Rosa baissa la tête pour que ses cheveux mouillés tombent sur son visage, juste au cas où quelqu’un entrerait, puis elle prit un panier et commença à chercher des produits essentiels. Une brosse à dents et du dentifrice. Quelques pommes, des oranges et des plats à réchauffer au micro-ondes. Deux T-shirts de touristes. Un sweat-shirt et deux pantalons de survêtement avec « Montauk » écrit le long d’une jambe. Un paquet de sous-vêtements et de chaussettes blanches en coton.

Espérant qu’elle aurait ainsi assez de nourriture et de vêtements pour quelques jours, pendant qu’elle se cacherait et qu’elle réfléchirait à ce qu’elle allait faire, elle était en train de se diriger vers la caisse quand elle passa près d’un rayon contenant des accessoires de couture. Incapable d’y résister, elle passa ses doigts sur les belles couleurs bleues, vertes, rouges et jaunes des bobines de fil. Même enfant, elle avait été profondément attirée par les aiguilles et les fils de sa mère pour jouer avec elles. Pas pour confectionner des vêtements, mais parce qu’elle adorait voir les motifs et les images émerger de ses points. La qualité du fil et de la laine n’était pas très bonne ici et il n’y avait pas de soie à broder, néanmoins elle pourrait s’en sortir en doublant ou en triplant le fil. Elle ne put s’empêcher de jeter quelques bobines et un paquet d’aiguilles dans son panier.

Rosa ne réalisa pas que le rayon des magazines et des livres de poche était face au rayon avant de se retourner. Elle tressaillit en voyant son propre visage lui rendre son regard. Son estomac se retourna lorsqu’elle pensa à l’excitation qu’elle avait ressentie la première fois qu’elle était apparue sur la couverture d’un magazine. Mais à l’époque, elle n’avait jamais imaginé que les gros titres hurleraient : La vilaine fille préférée de l’Amérique : Un scandale de photos de nus ? Ou une nouvelle idée commerciale brillante des Bouchard ?

Rosa redoubla ses prières pour que la caissière ne la reconnaisse pas sans son maquillage habituel et ses vêtements de haute couture quand la cloche de la porte d’entrée sonna et la fit revenir à la réalité. Elle devait acheter ses provisions et partir avant que quelqu’un ne remarque sa présence.

Heureusement, l’homme grisonnant qui entra ne semblait pas être le genre de personne qui pourrait reconnaître Rosa, comme la caissière. Il se pencha au-dessus du comptoir et donna un doux baiser à la femme avant de lui dire quelque chose qui la fit glousser comme une écolière amoureuse.

L’amour. C’était une chose que Rosa avait un jour désirée, mais tandis que sa célébrité avait grandi, elle avait vite appris que la probabilité de le trouver au sein de sa vie folle était si basse qu’il était inutile d’essayer. Pas quand tous les hommes avec qui elle était sortie au cours de deux dernières années n’avaient voulu être avec elle que pour devenir célèbre aussi.

Sa poitrine se serra plus fort que jamais quand elle s’approcha de la caisse et qu’elle posa son panier sur le comptoir. La femme fredonna à voix basse en scannant chaque article. À la fin, quand elle mit un cookie aux pépites de chocolat fraîchement sorti du four dans un sac en papier « offert par la maison », ce petit geste de gentillesse inattendu poussa presque Rosa à éclater de nouveau en sanglots.

Ses mains tremblèrent à cause de l’effort qu’elle faisait pour réprimer ses émotions alors qu’elle sortait quelques billets de vingt dollars. Alors même que la femme lui rendait sa monnaie, la porte s’ouvrit brusquement et les rires bruyants de trois adolescentes remplirent le magasin.

Oh, bon sang, elles allaient la reconnaître.

Le cœur de Rosa commença à battre si vite qu’elle fut ravie que son estomac soit vide, sinon, elle aurait peut-être vomi sur le comptoir. En l’état, elle était tellement étourdie par le sang qui martelait en elle lorsqu’elle saisit le sac, elle trébucha en se précipitant vers la porte.

— Chérie, tu as oublié ta monnaie !

C’était de la monnaie dont elle aurait besoin, étant donné qu’elle dépenserait probablement son argent liquide sous peu et qu’elle ne pouvait pas prendre le risque d’être retrouvée en utilisant sa carte bancaire. Pourtant à ce moment-là, il était plus important de sortir du magasin aussi vite que possible.

Elle maintint la tête baissée, le sac de courses serré fermement contre sa poitrine tandis qu’elle se précipitait sous la pluie battante jusqu’à sa voiture. Elle ne se sentirait pas en sécurité avant d’y être à nouveau et de verrouiller la portière. En réalité, elle ne se sentirait même pas en sécurité ainsi. Pas quand elle n’avait plus l’impression de contrôler quoi que ce soit dans sa vie.

En fait, elle avait tant perdu le contrôle qu’un instant plus tard, elle fonça dans un mur. Le cookie aux pépites de chocolat sortit de son sac et atterrit – plouf ! – dans une flaque boueuse, deux pommes le rejoignant un moment plus tard. Cependant lorsqu’elle cligna des yeux pour essuyer l’eau de pluie de ses yeux, elle réalisa soudain qu’elle n’avait pas foncé dans un mur.

Elle avait heurté un homme au torse très large et musclé.

Rosa devait filer vers sa voiture avant qu’il ne la reconnaisse, or quand il ramassa les articles qu’elle avait fait tomber avant de se redresser pour les lui donner, elle ne parvint pas à faire bouger ses jambes.

Il était splendide. Mais pas dans le style mielleux d’Hollywood. En réalité, il était tout le contraire, avec une mâchoire carrée et des muscles se contractant sous la flanelle et le jean.

Qu’était-elle en train de faire ? Ce n’était vraiment pas le moment de saliver devant un mec. En particulier parce que, contrairement à la caissière, il était en âge de savoir qui elle…

— C’est vous.

Il semblait ébahi.

— Je n’arrive pas à croire que je vous ai trouvée. Ici, à un magasin d’alimentation.

Oh, non. Elle devait monter dans sa voiture et reprendre la route. S’éloigner de cet endroit. Pourtant lorsqu’elle s’écarta pour le contourner, il plaça son grand corps robuste en travers de son chemin.

— Vous étiez sur la falaise près de mon cottage, sous la pluie. C’est une propriété privée et je n’ai pas l’habitude d’y voir qui que ce soit.

Un instant… C’était pour ça qu’il la reconnaissait ? Parce qu’elle avait été sur la falaise près de chez lui ? Pas parce qu’elle était une star dont les photographies de nus étaient actuellement affichées dans tous les médias ?

À cause de la manière dont il la dévisageait, pas comme si elle était une bête de foire de la télé-réalité, mais comme s’il ne pouvait vraiment pas croire qu’il avait eu la chance de tomber sur elle sur le parking d’une supérette, il était difficile pour Rosa d’avoir les idées claires. Par conséquent, au lieu de s’éloigner de lui à toute vitesse, elle se surprit à dire :

— Je ne voulais pas pénétrer illégalement chez vous. Quand mon père et moi…

Les mots se bloquèrent dans sa gorge lorsqu’elle s’étrangla.

— La dernière fois que j’y suis allée, je ne savais pas que la falaise était une propriété privée.

— Ce n’est pas grave.

Le regard qu’il lui adressa était aussi doux que sa voix.

— On aurait dit que vous aviez besoin d’être là. Je sais que nous venons seulement de nous rencontrer, mais si vous avez besoin d’aide, peut-être que je peux…

Oh, bon sang. Évidemment, il avait été témoin de son effondrement. Ses sanglots sans fin et angoissés qui l’avaient poussée à jeter son téléphone du haut de la falaise.

— Je suis désolée d’avoir pénétré illégalement sur votre propriété, répéta-t-elle, mais ses entrailles se tordaient en imaginait la façon dont il la voyait : comme une idiote.

Elle supposait qu’il ne devrait plus lui rester de fierté à ce stade, mais d’une manière ou d’une autre, elle en avait encore.

— Je dois partir.

Il lui tendit sa nourriture.

— Vous n’en voulez pas ?

Elle secoua la tête tout en parvenant enfin à le contourner.

— Dites-moi au moins votre nom.

Le choc la fit déraper dans une flaque. Il ne connaissait vraiment pas son nom ? Était-il sérieux ? Cependant, elle ne pouvait pas prendre le risque qu’il le découvre ; elle ouvrit brusquement la portière de sa voiture et s’élança à l’intérieur.

Mais avant qu’elle ne puisse la refermer, elle l’entendit dire :

— Si vous voulez revenir sur la falaise, vous pouvez.

Le cœur de Rosa bondissait tandis qu’elle précipitait sa voiture hors du parking. Même si elle ne voulait pas le regarder dans le rétroviseur, son invitation se répéta à plusieurs reprises dans sa tête.

Si vous voulez revenir… Si vous voulez revenir… Si vous voulez revenir…

Il n’y avait rien qu’elle désirait plus qu’y retourner pour contempler les aléas des marées, le ciel changer de couleur et les oiseaux marins fondre sur le sable. La pluie ne la dérangerait même pas, pas quand il s’agissait d’un élément naturel des fluctuations saisonnières.

Toutefois elle n’était pas en vacances. Elle avait beau s’être enfuie de chez elle sans réfléchir, si elle ne voulait pas que sa famille ou que la chaîne découvre où elle était et qu’ils la ramènent au cœur de la folie, elle devait rester cachée.

Elle devait aussi se doucher, enfiler des vêtements secs et manger quelque chose. Un peu de sommeil lui ferait sans doute le plus grand bien. Mais d’abord, elle devait sortir de Montauk et trouver une nouvelle ville où se cacher. Une ville où les hommes splendides sur les parkings des supérettes ne faisaient pas accélérer son cœur quand elle savait que ce n’était pas une bonne idée.

Mais lorsqu’elle appuya davantage sur l’accélérateur, sa voiture commença soudain à faire un drôle de bruit. Un bruit vraiment mauvais et bruyant.

Cela ne pouvait pas être vrai.

Sa voiture ne pouvait pas vraiment tomber en panne en plus de tout le reste, si ?

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