Taran Le cri de la falaise (French Edition)

Gwen Le Tallec · Chapitre 44 sur 60

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Taran Le cri de la falaise (French Edition)

Chapitre 43

 

1988…

Les éclairs zèbrent le ciel sombre et illuminent la mer d’encre en furie. Au loin, le phare du Grand Jardin, planté sur son rocher, tente désespérément d’avertir du danger, de son puissant faisceau lumineux tournant sur lui-même, et propose pendant une seconde, un bout du décor magistral offert par la tempête. Quel navire pourrait s’aventurer dans ce no man’s land liquide ?

Le bruit assourdissant de l’orage et de la pluie s’écrasant sur le toit en ardoise, m’a sorti du sommeil. Les yeux mi-clos, je scrute ce paysage tourmenté par la petite lucarne qui se situe à la tête de mon lit en ferraille. Chaque mouvement le fait couiner mais cela ne semble pas gêner les autres enfants du dortoir qui dorment profondément.

Cela fait deux mois que mes parents sont morts dans un accident de voiture. Ils se sont tués sur la route de la côte entre Saint-Malo et Cancale en rentrant d’une fête chez les Coblot, des amis de longue date. Ils m’avaient confié à une baby sitter attardée, qui a passé sa soirée devant des séries débiles en bouffant des chips pendant que je lisais dans ma chambre, l’aiguille creuse de Maurice Leblanc, le créateur du célèbre Arsène Lupin. A 9 ans, je pouvais me garder tout seul mais mes parents me voyaient encore comme un être frêle et faible. Les virages de Saint-Coulomb juste avant l’île Duguesclin ont eu raison de la conduite sportive de mon père… Il faut dire qu’il avait beaucoup bu ce soir-là. Les analyses ont détecté un taux d’alcool supérieur à 2,5 grammes dans son sang et ma mère était a priori dans le même état. La Fiat Punto est partie tout droit dans un champ de choux. Plusieurs tonneaux ont complètement disloqué la voiture. En surprenant la conversation des gendarmes, j’ai appris que mes parents avaient été retrouvés en plusieurs morceaux.

Ma seule famille était mon oncle, Sam, alcoolique, vivant seul dans un appartement sordide de Saint Servan et incapable de s’occuper de moi. Les services sociaux n’ont pas hésité. Une semaine plus tard, juste après l’enterrement de mes parents au cimetière de Lorette, j’ai été placé à la Passerelle, un foyer pour orphelins, situé à Paramé, un des quartiers de Saint-Malo.

Il y a un mois que je vis dans ce grand bâtiment des années 1920, accroché à la falaise, face à la baie de Saint-Malo. La vue est impressionnante, je ne m’en lasse pas. Je me suis fait quelques amis mais aussi des ennemis. Ici, il faut se battre pour survivre. J’ai dû m’adapter…

Ce n’est pas mon physique qui m’a aidé à me défendre, mais plutôt mon intelligence. J’ai su m’entourer de camarades qui savent me protéger et m’obéir. En échange, ils sont devenus avec moi la bande des rapaces que beaucoup craignent. Il y a Marlow et James, les deux frères. Ce sont les gros bras de la bande. Leurs parents, d’origine américaine, junkies tous les deux, les ont abandonnés pour repartir aux Etats Unis, il y a trois ans. Fabrice, qu’on appelle « Fab », est un peu bizarre. On ne sait pas d’où il vient, s’il est fou ou simplement renfermé. Sa qualité est de se fondre dans tous les environnements, d’être invisible et c’est précieux quand vous êtes enfermés dans un orphelinat. Et puis, il y a Natacha, qu’on surnomme « Nana ». C’est la fille du groupe, blonde, élancée, rieuse, et toute la bande en est amoureux, même moi… Mais je ne le montre pas, cela serait un signe de faiblesse.

Soudain, le ciel s’illumine comme en plein jour sous les projecteurs des éclairs, je les vois…

De dos, quatre adolescents cernent un plus petit que je reconnais immédiatement : Fab. Il semble terrorisé. La pluie redouble de violence et le ciel s’embrase. Je le vois franchir la clôture en bois. De l’autre côté, c’est une zone interdite. Il y a la falaise puis plus bas la mer en furie, monstrueusement sombre, prête à dévorer celui qui s’approche de trop près. Les autres s’avancent et pressent le jeune garçon vers le vide.

Soudain, le noir reprend ses droits et me cache la scène. J’ai envie de crier, d’appeler à l’aide mais je ne peux pas quitter des yeux l’endroit où le drame s’annonce. La lumière réapparait… Mon ami a disparu. Je vois les ados s’enfuir. En un instant, il n’y a plus personne.

Fab est tombé… Je suis sous le choc, je crois entendre le cri de mon ami. Je reste calfeutré quelques minutes sous mes couvertures, le temps que la peur s’éloigne et que jaillisse la colère.

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