Taran Le cri de la falaise (French Edition)
Chapitre 5
Hugo part dans l’ambulance pour faire des examens, pendant que la PTS installe son matériel afin de passer au crible le chalutier.
– Ça te dirait d’assister à une autopsie ?
Arthur me regarde surpris et enthousiaste :
– Bien sûr, Commissaire !
– Bon, on va s’arrêter manger avant car il faut avoir le ventre plein pour assister à ça. Je t’emmène dans ma cantine, le bar restaurant le Muguet. C’est juste en face du palais de justice, rue Hélène Boucher.
Le jeune stagiaire embarque dans ma voiture en pensant sûrement que je suis un type bizarre. Mais il est certainement trop respectueux de la hiérarchie pour me le dire.
Sur le chemin, je lui demande :
– Comment ça se passe à l’école de police ?
– Très bien ! J’ai hâte de devenir policier.
– Tu aimes la vie en communauté ?
– Comment ça ?
– Tu dors sur place, non ?
– Ah ! Non, une partie de l’internat est en travaux. On nous a dispatchés
dans les hôtels alentours. Je suis à l’hôtel Gambetta[5] pour ma part. La patronne, Sylvie, est super sympa. On est deux dans une grande chambre, c’est cool.
– J’connais un peu cet hôtel. Un ami de passage, le commandant Costa, s’était installé là-bas. On avait commencé au bar au pastis à 19h. A 23h on y était encore ! Il y avait une sacrée ambiance. Nous avons hurlé toute la soirée des chants de marins avec une bande d’anglais en goguette.
J’ai l’impression de radoter en présence de ce jeune policier. Il va falloir que je me reprenne.
Nous nous garons juste en face du Muguet. Le menu du jour est indiqué sur
une pancarte hors d’âge : pâté de tête vinaigrette et bœuf carottes[6]. J’espère que cela ne va pas me porter la poisse. J’ouvre la porte. Une petite clochette annonce notre arrivée et immédiatement, tel un tsunami, la voix de Myriam nous engloutit.
– COMMISSAIRE !!!
Je lui souris en faisant un geste pour qu’elle se calme mais peine perdue…
– VOUS ÊTES VENU AVEC VOTRE FILS ???
La salle, bondée, est accrochée à mes lèvres.
– Non… Il s’agit d’un policier stagiaire.
– Ah oui ! C’est vrai vous n’avez pas d’en… Et votre MAUD ??? Elle accouche quand ? Vous savez j’ai déjà acheté un petit cadeau pour le bébé.
– C’est très gentil, Myriam. Je vous tiendrai au courant, ne vous inquiétez pas.
Déjà que Maud avait malencontreusement avoué que nous attendions une fille à Myriam, il m’est impossible d’annoncer à une cinquantaine d’inconnus la naissance de Giulia. Je profiterai d’un moment plus tranquille pour le dire à ma tenancière préférée.
– J’ai tellement HÂTE ! Je vais me remettre au tricot pour lui faire une petite robe, en plus du petit cadeau que j’ai dégoté dans une braderie. Comment vous allez l’appeler déjà ?
– Cela reste un secret Myriam… Je vous l’ai dit cent fois.
– Oh ! C’est pas grave ! Je suis sûre que vous allez lui donner un beau prénom.
Elle s’approche de mon oreille, j’ai instinctivement un mouvement de recul.
– Je ne vais pas vous manger même si ce n’est pas l’envie qui…. Bref ! J’aime bien Clitorine. Les vieux prénoms reviennent à la mode, vous savez ?
– Très joli en effet, dis-je en tentant de rester sérieux. On peut s’installer ?
– Oui bien sûr ! Votre table est toujours prête ! J’arrive avec mon calepin !
Nous traversons la salle, redevenue bruyante. Myriam me réserve chaque jour une table un peu à l’écart des autres pensant que mes conversations avec les collègues doivent rester confidentielles pour les besoins d’une enquête.
Arthur me suit en silence, l’air amusé.
– C’est marrant ici ! Elle vous aime bien la patronne.
– Elle est adorable. Elle a payé cher[7] le fait de me connaître mais elle n’est pas rancunière.
Myriam, dégoulinante de sueur, s’approche de notre table afin de prendre la commande.
– Je vous mets deux menus du jour, Commissaire ?
Je regarde Arthur qui ne semble pas emballé.
– Vous avez un steak-frites ? demande-t-il.
Myriam le fusille du regard. Mon collègue prend la mine d’un ado qui vient de se faire choper par sa mère à mater un film porno.
Myriam se tourne vers la cuisine :
– GINO !!! Menu enfant pour le gosse qui est avec le Commissaire !
Penaud, Arthur susurre un « merci ». Je souris en le regardant. Il est attachant ce jeune homme. Je m’imagine avec Giulia dans vingt ans. Soudain je panique. J’aurai 66 ans !!!
Myriam s’inquiète :
– Ça va Commissaire ? Vous êtes tout blanc.
Je me ressaisis.
– Oui merci. Je vais prendre le menu du jour mais vous pouvez me mettre des frites à la place des carottes ?
Je ne veux pas tenter le diable en invoquant un « bœuf-carotte ».
Myriam, vexée et sans un mot, repart vers la cuisine en faisant trembler le sol comme le ferait un troupeau de gnous fuyant à la vue d’un prédateur. Des verres se renversent sur son passage. Un client, ne connaissant pas le phénomène, tente de protester.
Myriam approche son visage du type qui doit avoir une tête de moins que la tenancière et hurle :
– FAIS PAS CHIER MINUS !!!
Devenu subitement sourd et sentant que toute la salle le regarde, le type se rassoit avec un sourire gêné.
Quelques instants plus tard, Myriam s’est calmée et nous dépose un pichet de Merlot sur la table sans nous demander si nous souhaitions autre chose.
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