Taran Le cri de la falaise (French Edition)
Chapitre 7
Je me gare sur le parking qui donne juste à l’entrée de l’institut médico-légal. Nous pénétrons dans l’antre de la mort et je sens derrière moi, le jeune policier, peu rassuré.
– Ça va ?
– Oui Commissaire.
C’est Patricia Narco qui nous accueille, le seul médecin légiste de la côte d’Emeraude.
– Taran ! Chaque jour j’espère un nouveau crime pour que tu puisses pousser la porte de l’IML.
– Tu abuses, Patricia.
– Oh grand fou ! Qui est ce jeune homme ?
– Je te présente Arthur. Il est policier stagiaire. Il était avec nous sur la scène de crime.
– Pauvre petit… Tu n’as pas fini de voir des morts et de traîner tes pieds à la morgue. Ceci dit cela fait vingt ans que je fais ce métier et je dois dire que ces lieux me manqueront quand je devrais partir en retraite.
– Dans trente ans, j’imagine ? m’exclamé-je.
Elle me regarde avec des yeux de biche comme si j’étais un Paris Brest et me susurre à l’oreille :
– Charmeur…
Arthur est aux anges et se délecte de cette scène de séduction dans ce lieu improbable.
Soudain, Narco redevient cette légiste austère, reconnue nationalement par ses collègues. Elle nous invite à la suivre.
Après avoir enfilé une blouse verte en papier, coiffés d’une charlotte, nous entrons dans une pièce où git le corps de Gaëtan Caron, éclairé par une lampe scialytique puissante. L’assistant de Narco a préparé les outils qui vont permettre à son chef de découper proprement le cadavre. Il quitte la salle avec un air de mépris. A l’IML, on n’aime pas les vivants, on préfère les morts. Arthur a refusé de se mettre sous les narines une pommade au camphre, destinée à supporter l’odeur de putréfaction. Il regrette déjà. Il tente de respirer dans sa manche mais cela ne semble pas suffisant. Je souris de le voir jouer au dur alors que ce n’est qu’un gosse. Pourtant je sens aussi chez lui une grande maturité ou plutôt une sorte de détermination. Je suis persuadé qu’il fera un bon flic avec le temps.
Narco démarre son exposé macabre en dépeçant le macchabée.
– Homme, entre 40 et 50 ans, caucasien. Sa gorge a été tranchée nette. La plaie est profonde, certainement l’œuvre d’un couteau de boucher, bien aiguisé. C’est sans nul doute, la cause de la mort.
Elle examine l’aiguille plantée entre les deux yeux et la retire avec une pince. Cela fait un bruit de succion écœurant. Elle mesure l’objet, la trempe dans un produit que je n’identifie pas.
– C’est donc une aiguille de matelas de 12 centimètres. Elle a été enfoncée dans le crâne post mortem. Ce qui me fait dire que c’est une signature. A vous d’en trouver la signification.
Je regarde Arthur qui semble dubitatif.
Narco sort un thermomètre et l’enfonce profondément dans le rectum. Quelques instants plus tard, elle le retire et poursuit :
– Compte tenu de la température du corps et du processus de rigidité cadavérique enclenché, j’estime la mort entre 2h et 3h cette nuit. Cela confirme mon diagnostic de ce matin sur la scène de crime.
Arthur, à notre grande surprise, intervient :
– Comment faites-vous pour estimer l’heure de la mort ?
Narco le fixe comme si c’était la première fois qu’elle le voyait.
– Merci de t’intéresser petit. Le corps après la mort perd environ un degré par heure, même si cela peut varier en fonction de la température extérieure ou du lieu de découverte du corps. En l’occurrence dans cette situation, nous avons retrouvé le corps dans un hangar ouvert sur l’extérieur. Les nuits, en ce moment, sont plutôt douces, donc les facteurs extérieurs n’ont pas interféré sur ce processus. Je vais faire des analyses complémentaires mais je suis quasiment formelle.
Narco, sans attendre de réponse de notre part, se saisit d’un scalpel et incise en profondeur le cadavre en formant un « V » de la tête aux pieds. Instinctivement, Arthur et moi reculons d’un pas. La légiste tire sur la peau du malheureux et fait apparaître les côtes, dans un champ de chair rouge et noire. Elle dépose son outil pour prendre cette fois-ci une espèce de cisaille ou de sécateur qui lui permet de couper assez facilement les côtes. A l’aide d’un écarteur, elle ouvre le corps du supplicié et, après un court examen, en retire les organes. Elle extrait alors l’estomac, le soupèse puis analyse le contenu du bol alimentaire et s’exclame :
– Ce type a mangé des fruits de mer avant de mourir ! Le veinard !
Il n’en fallait pas plus à Arthur pour se sentir mal. Il perd connaissance et s’écrase sur le sol en carrelage blanc de la salle d’autopsie. Je me précipite pour l’évacuer sous les rires maléfiques du médecin de la mort. Dans le couloir, je l’installe sur un banc et lui donne une gifle. Il reprend conscience.
– Ça va Arthur ?
Il est dans le brouillard mais me fait un signe affirmatif de la tête.
– Je te laisse ici et j’y retourne. Généralement pour leur première autopsie, les personnes sortent ou vomissent très rapidement. Tu as tenu plus longtemps, tu as été très courageux.
Je le laisse avec des images d’horreur dans la tête.
A mon retour, Narco s’exclame :
– Taran ! Je crois que j’ai découvert quelque chose d’intéressant !
Elle bascule le corps sur le côté et me montre sa nuque.
– Regarde ! Il y a un point noir comme s’il avait été piqué ici.
– Et ?
– Cela voudrait dire que son assassin l’a peut-être drogué avant de le tuer.
– Intéressant. Tu pourras me confirmer ça ? Et me dire quel type de drogue ?
– Oui bien sûr en espérant qu’il reste des traces dans ses organes et son sang. Les analyses toxicologiques nous le diront.
– Merci Narco, j’en ai vu assez pour aujourd’hui. Tu devrais avoir un autre client sous peu. C’était un patron pêcheur qui embauchait Gaëtan Caron ici présent. Il s’est pris une balle qui lui a explosé la tête, c’est pas beau à voir mais tu as l’habitude. Il faudra me communiquer également les résultats de son autopsie.
– Chouette ! Les affaires reprennent ! Avec plaisir, Monsieur le Commissaire de mes rêves.
Je lui souris en fuyant cet endroit lugubre.
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