Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Erik L'Homme · Chapitre 19 sur 66

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Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Chapitre 19

19

 

Doom et Ægir s’étaient installés sur la terrasse d’un établissement renommé pour sa cuisine et peu regardant sur la clientèle tant qu’elle payait ses repas.

Le jeune scalde avait immédiatement rassuré le patron en faisant tinter sa bourse.

L’auberge donnait sur une place, proche du Fleuve, en contrebas. Les rues étaient animées et la mode y était fort différente de celle des rudes terres de l’Est. On eût dit que chacun voulait se distinguer par une profusion de couleurs et des chapeaux plus excentriques les uns que les autres.

En attendant les plats qu’ils avaient commandés (des chaussons fourrés au fromage, un plat de pommes-raves rissolées et du ragoût de sanglier), ils se penchèrent sur la carte du royaume que Doom avait étalée sur la table.

– Je n’imaginais pas Terre-Dragon comme ça, avoua Ægir, qui ne savait s’il devait se sentir déçu ou non.

– Le royaume ressemble à un croissant de lune boursouflé. Il est orienté nord-est sud-ouest, coupé en deux sur toute sa longueur par le Fleuve métallique, et bordé par des montagnes infranchissables, commenta Doom en suivant les contours de la carte avec son doigt sur le parchemin. À une extrémité, le territoire des Naatfarirs. À l’autre, le gouffre d’Arahdu, où disparaît le Fleuve. Avant lui, la capitale, Kesh-la-Grande, et, encore avant, les terres kaafris. Au centre, rive droite, le mont sacré de Kashkar et le plateau de Déosaï. En remontant vers le nord-est, on trouve le territoire baadalis, les clans de Dird-le-Chenu et de Shogh-le-Pieu. Rive gauche, ce sont les marais de Mingoras, les étangs de Gansh et enfin le clan d’Oqam-le-Pêcheur.

– Mais le royaume est tout petit !

– C’est une carte, on ne se rend pas bien compte. Regarde, Ayhun est là et je t’ai trouvé… ici.

Ægir médita un moment l’information.

– D’accord. Pas si petit, en fin de compte.

Ils roulèrent la carte pour faire de la place à l’aubergiste qui leur apportait deux chopes d’une bière mousseuse et légère.

Ils trinquèrent.

Sous leurs yeux, quantité de chalands déambulaient et ils se laissèrent distraire par leur manège. La panique qu’Ægir avait éprouvée au contact de la foule s’était évanouie.

– Je ne regrette pas mon argent, déclara Doom en détournant la conversation sur les vêtements neufs de son compagnon.

– Ils me vont bien, c’est vrai ? Je n’ai pas l’air ridicule ?

– Pas du tout. Bon, la peau d’ours est un peu singulière, mais en définitive ça te donne un genre.

Malgré les suppliques de Doom dans la boutique du tailleur, Ægir avait refusé de se séparer de sa fourrure. Il la portait à présent comme une cape, par-dessus le pantalon de cuir et la chemise de toile épaisse dans laquelle il flottait. Il avait troqué les bandes de tissu qui protégeaient ses pieds contre des chaussures modestes mais confortables.

– Je te remercie, Doom, pour tout ça ; les vêtements, le repas…

Le garçon balaya la gêne de son ami d’un geste de la main.

– Ce qui est à moi est à toi, Ægir.

Puis le serveur apporta ce qu’ils avaient commandé.

Les deux compagnons se ruèrent sur les plats de résistance, de même que sur le bouillon et la verdure qui les accompagnaient.

– Ch’est… délichieux…, lâcha Ægir tout en mâchant.

– Ma cuisine n’a pas eu droit aux mêmes commentaires, dit Doom.

– J’en ai fait ! Mais tu étais trop occupé à massacr… à jouer de ton luth.

– Je préfère ne rien avoir entendu.

Pour la première fois de sa courte vie, Ægir se sentait heureux. Habillé de vêtements chauds, le ventre plein, en compagnie d’un ami. Que pouvait-il demander de plus ? Jamais, même dans ses rêves les plus fous, il n’avait imaginé avoir tout ça à la fois.

Un brouhaha grandissant, à l’angle de la place, interrompit la béatitude d’Ægir et lui fit lever les yeux de son assiette.

– C’est un mendiant, au coin de la rue, dit Doom en fronçant les sourcils. Ça sent la vilaine embrouille.

Un vieil homme, appuyé sur un bâton noueux, tempêtait contre quatre gaillards à l’air patibulaire. Les curieux, de plus en plus nombreux, approchaient comme au spectacle.

Ægir comprit que les hommes qui riaient bruyamment du vieillard et de ses gestes désordonnés avaient dérobé le contenu de sa sébile. La révolte lui poignit le cœur. Pourquoi faut-il que les forts s’en prennent toujours aux faibles ? S’il pouvait, un jour, être du côté des forts, ce serait pour défendre les faibles. C’était la seule légitimité des forts.

– Personne ne va intervenir ? demanda Ægir en repoussant son assiette.

– Les habitants d’Ayhun ont la réputation d’être de braves gens, mais peu courageux, répondit Doom. Les brigands ne sont pas d’ici. Vu leur allure, je pencherais pour des Baadalis.

Ægir n’entendit pas les explications de son ami. Ses pensées s’étaient envolées encore une fois auprès de Sheylis. Sans le connaître, elle lui était venue en aide sur le plateau. Tout comme Doom dans la forêt. à présent, c’était à son tour de faire quelque chose pour ce malheureux mendiant.

Il posa les poings sur la table et se leva brusquement, sous les yeux stupéfaits de son ami.

– Mais… Tu vas où ?

– On ne peut pas laisser ces brutes martyriser un vieil homme, dit Ægir d’une voix vibrante de colère.

– Ne fais pas l’imbécile. Ils sont quatre, quatre gars bien costauds, et tu es un gamin, épais comme un lièvre à la fin de l’hiver… Eh ! Sang de Borgne ! quelle tête de mule ! Attends-moi !

Doom récupéra leurs affaires, jeta quelques pièces sur la table et s’empressa de rejoindre son ami qui se frayait déjà un chemin sur la place.

– Bande de voleurs ! glapissait le mendiant en faisant des moulinets avec son bâton. Rendez-moi mon argent !

– Calme-toi, grand-père, répondit le chef de la bande. Avec ta sale gueule, tu auras regagné le double d’ici ce soir.

– Voleurs !

– Si tu ne te tais pas, l’ancêtre, tu vas ramasser une sévère dérouillée, foi de Grimash-le-Tordu…

– Laissez-le tranquille !

La voix d’Ægir s’était élevée parmi la foule, aiguë mais décidée. Il bouscula le cercle de badauds, puis, talonné par Doom, s’interposa entre le vieux mendiant et ses tourmenteurs. Là, bras croisés, il défia Grimash du regard.

– Qui tu es, toi ? lança l’homme, l’instant de surprise passé.

– Une crevette qui va se faire bouffer ! gloussa un comparse.

– Un insecte qui va terminer sous la semelle du Tordu ! dit un deuxième en rigolant.

Indifférent aux sarcasmes, Ægir répondit :

– Tu te crois fort en t’en prenant à un vieillard ? Espèce de lâche ! Et vous aussi, oui, vous tous qui regardez la scène sans intervenir ! Vous êtes des lâches !

Un murmure hostile s’éleva de la place.

– Tout ceci est un regrettable malentendu, intervint Doom en repoussant Ægir derrière lui. Il faut pardonner l’enthousiasme excessif de mon compagnon. Si vous saviez quelle fut sa vie, vous pardonneriez son intempestive bravoure. Car figurez-vous que, alors qu’il n’était qu’un jeune garçon, il fut arraché à…

– On s’en balance de ton baratin, blondinet. Dégage !

Grimash-le-Tordu frappa Doom d’un puissant revers de main. Le garçon s’effondra par terre.

– Doom ! hurla Ægir en se précipitant vers lui.

La poigne épaisse de Grimash le saisit par le col et interrompit son élan.

– À nous deux, mon lapin, grogna l’homme en dégainant un couteau à dépecer.

– Après un vieillard, un enfant ! s’exclama le mendiant. Tu n’as donc aucun honneur ?

– Je m’occuperai de toi juste après, vieux débris, promit le Baadalis avec un sourire terrible. Et comme je te le disais…

Un grondement l’interrompit dans sa réplique.

Un grondement animal.

Un grondement qui montait de la peau d’ours qu’il tenait dans sa main…

– Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria Grimash-le-Tordu en lâchant Ægir et en reculant d’un pas.

Des cris se firent entendre dans la foule, qui reflua. Sous les yeux des habitants d’Ayhun, effarés, le garçon malingre qui avait pris la défense du vieux mendiant grandissait à vue d’œil, au milieu d’horribles craquements d’os, de la plainte de chairs torturées et de grognements inhumains.

Doom, les yeux écarquillés, recula lui aussi, en rampant.

– Un Dakan ! hurla quelqu’un. Et il n’a pas de collier !

Le repli prudent de la populace se transforma en mouvement de panique.

À la place d’Ægir, dominant Grimash d’une tête, un être monstrueux dardait sur les quatre Baadalis un regard terrible. La gueule écumante, découvrant une rangée de dents formidables, il poussa un grondement qui fit trembler les murs.

– Pitié ! gémit le chef des brigands en se jetant à plat ventre sur le sol, aussitôt imité par ses hommes. Pitié, puissant Dakan !

L’être hybride, dressé sur ses longues pattes arrière tout en muscles, huma l’air saturé de peur. Des gouttes de bave tombèrent à terre où elles s’évaporèrent en grésillant, faisant sursauter les Baadalis.

Une main se posa sur son avant-bras démesuré, couvert de poils. La main décharnée du mendiant. La fureur du Dakan sembla s’apaiser.

– Ils ont compris, je crois, dit le vieil homme. Ils vont me rendre mes pièces et quitter la ville à toute vitesse, n’est-ce pas ?

En tremblant de tous ses membres, Grimash se redressa, encouragé par l’absence de réaction de la créature. Il parvint à détacher sa bourse et la jeta aux pieds du mendiant. Puis, suivi par ses hommes, il s’éloigna lentement, très lentement, sans quitter le Dakan des yeux.

Quand ils furent suffisamment loin, ils firent volte-face et détalèrent comme des lapins.

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