Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 40
40
Ishkar aperçut sur la route le chariot qu’ils poursuivaient depuis l’aube.
Il força l’allure, obligeant les voyageurs à s’écarter. Indifférent aux cris et aux insultes soulevés par son passage, il n’avait que cet objectif en tête : récupérer le jeune Dakan.
Il sortit de la fonte de sa selle le collier de servitude spécialement forgé pour le garçon et se tint prêt.
Il savait, sans avoir besoin de se retourner, que ses hommes le talonnaient : le Dakan grâce à l’injonction de son propre collier ; Bishin et Teresh par loyauté, pour le protéger ; Chakor-le-Noir, par haine viscérale de la secte du Crâne (quoi que les prêtres aient pu lui faire dans le passé, le sorcier comptait bien aujourd’hui régler quelques comptes).
C’est seulement en arrivant à proximité du chariot qu’Ishkar comprit qu’il s’était fait piéger. Le véhicule en question ne ressemblait en rien à un coche. Il transportait des barriques de bière, entassées les unes sur les autres et maintenues par un filet de corde. Le regard apeuré que leur jetèrent le conducteur et son assistant confirma, s’il en était besoin, qu’ils n’avaient pas suivi la bonne piste.
– Par l’œil perdu du vieux Rosk ! jura Teresh. De loin, on aurait vraiment dit un chariot-prison. Par quelle diablerie…
– Celle du Crâne, répondit Chakor qui avait mis pied à terre et observait les signes gravés dans le bois à l’arrière de la carriole. Je ne connais pas les symboles qu’ils ont utilisés, mais une magie est à l’œuvre, je peux clairement le sentir.
– Une magie qui nous aurait fait prendre un transport de barriques pour un chariot du Crâne ? demanda Ishkar.
– Manifestement, le sort apposé sur cette carriole a créé une illusion parfaite, confirma le sorcier noir en crachant par terre. Ce sort a même reproduit les traces que nous suivons depuis Ayhun.
– On les a perdus, dit Bishin, le visage sombre.
Les deux guerriers et le sorcier se tournèrent vers Ishkar, qui réfléchissait sans laisser sa contrariété obscurcir son jugement.
– Combien d’autres routes avons-nous croisées jusqu’ici ? demanda-t-il.
– Cinq, répondit aussitôt Teresh. Mais une seule est capable de supporter les dimensions d’un chariot : celle des Trois Montagnes.
– Ils l’ont empruntée et ils ont essayé d’effacer leurs traces, dit Ishkar. Cela signifie qu’ils se savent poursuivis. Ou qu’ils craignent de l’être. Dans tous les cas, ils n’ont pas la conscience tranquille.
– Ces maudits prêtres n’ont pas de conscience, gronda Chakor avant d’être réduit au silence par un regard du chef naatfarir.
– Nous allons rebrousser chemin et prendre la direction des montagnes, annonça Ishkar. Mais avant, il faut nous assurer que le Crâne n’anticipera pas notre réaction si c’est bien la magie qui leur a révélé que nous étions sur leurs traces.
Chakor observa le guerrier, s’attardant malgré lui sur la vilaine cicatrice qui barrait son visage. La façon qu’il avait de réfléchir aux multiples facettes d’un problème lui plaisait. Il était différent de la plupart des brutes qui, selon lui, composaient la tribu des Naatfarirs, et Chakor se surprit à éprouver pour Ishkar un début d’estime.
Il partageait la vie des guerriers de l’Est depuis trois longues années. S’il n’aimait pas autant l’argent qui lui permettait d’assumer ses vices (la boisson et la bonne chère), il les aurait déjà quittés, sans état d’âme. Les Naatfarirs avaient plus besoin de lui, que lui des Naatfarirs. À la décennie d’apprentissage que nécessitait la maîtrise des thun-lawz, les jeunes gens talentueux préféraient aujourd’hui le commerce et l’argent facile. Les sorciers noirs se faisaient rares.
Une saison auparavant, alors qu’il se demandait s’il n’allait pas retourner chez lui, du côté de Kesh-la-Grande, Chakor avait été promu au service des Dakans. Il avait décidé de prolonger son engagement. Pour l’instant, il ne regrettait pas son choix.
– Le Noir, l’interrompit dans ses réflexions le chef de l’expédition, te sens-tu capable de leurrer à ton tour les leurres des prêtres ? De les prendre à leur propre jeu, afin qu’ils nous imaginent toujours lancés sur une piste imaginaire ?
Un souvenir ancien mais toujours vif vint embraser l’esprit du sorcier. Des hommes et des femmes s’y tordaient, environnés de grandes flammes rouges. Chakor réprima un frisson et ses yeux se plissèrent, brillant d’une lueur impitoyable.
– Non seulement j’en suis capable, Ishkar-Joue- Fendue, mais je vais prendre un malin plaisir à les mystifier.
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