Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 2
2
Le guerrier contemplait la cage d’un air songeur.
Il était grand et musclé. Ses cheveux longs étaient attachés sur la nuque par un cordon graisseux. Une barbe courte et noire dissimulait en partie la cicatrice qui fendait sa joue gauche. Son regard, clair, brillait d’une intensité peu commune. Sa tenue de cuir renforcée de pièces métalliques disparaissait en partie sous une fourrure de loup, animal qui vivait en meutes nombreuses sur la steppe. Il portait au côté, dans un fourreau parfaitement ajusté, le sabre traditionnel des guerriers naatfarirs. Fixée sur son dos, une targe en cuivre, décorée de thun-lawz entremêlés, tenait compagnie à un petit arc à double courbure et à un carquois rempli de flèches en bois sombre.
Il fouilla dans un seau au-dessus duquel bourdonnait un essaim de mouches, puis jeta à travers les barreaux un os à demi rongé.
– Tiens, Peau d’Ours, ton repas !
Dans la cage, une silhouette surgit d’une couverture miteuse. Elle s’empara avec avidité de l’os et retourna dans l’ombre, posant sur son geôlier un regard chargé à la fois de crainte et de haine. C’était un jeune garçon, qui portait comme uniques vêtements un pagne de toile rêche et une grande peau de bête jetée sur les épaules. De taille moyenne, il était maigre, affreusement sale. Il avait les cheveux blonds en bataille et les yeux bleu foncé, presque noirs. Il était difficile de lui donner un âge. Il avait douze ans peut-être, guère plus.
Le guerrier sourit. Il décrocha de sa ceinture un collier, une bande de cuir cerclée d’un étrange métal bleuté et incrusté de thun-lawz scintillants. Il l’agita sous les yeux du garçon.
– Tu seras traité comme un être humain le jour où tu deviendras un animal !
Puis il s’éloigna d’une démarche souple, emportant le seau de déchets vers les autres cages alignées le long de la palissade.
Son os serré contre sa poitrine, le garçon attendit que l’homme soit suffisamment loin. D’où il se trouvait, il voyait la cour boueuse, la porte à double vantail, les gardiens qui obéissaient à cet homme, nommé Ishkar. C’était lui, toujours lui, qui le nourrissait depuis maintenant trois ans. Depuis sa capture. Depuis la mort de ses parents, tués par les Naatfarirs. Cette solide cage, construite en fer, cette cour, protégée par une épaisse clôture de bois que surveillaient nuit et jour les guerriers ; l’odeur légèrement sucrée du bois résineux qui formait les murs de l’enceinte ; cet homme enfin, pensif et méprisant, étaient devenus son unique horizon.
Les souvenirs de sa courte vie de liberté s’estompaient comme des lambeaux de brume s’effilochant dans le vent. Il se rappelait son nom : Ægir. Il se rappelait qu’au moment de sa capture il était vêtu d’une peau d’ours, qu’on lui avait permis de conserver et qui lui avait valu son surnom. Il se rappelait que sa famille fuyait quelque chose avant d’être surprise par les cavaliers pillards. Il conservait encore en mémoire de rares moments, quelques scènes, sans rapport les uns avec les autres. Mais le visage de sa mère s’était effacé, en même temps que celui de son père et de sa sœur.
Il était seul. Il n’avait jamais eu l’occasion de se lier vraiment avec les autres prisonniers. Il lui arrivait de discuter avec eux dans la langue commune à tout le royaume, mais les captifs ne restaient jamais longtemps dans leur cage. Que devenaient-ils, une fois emmenés de l’autre côté de la palissade ? Il n’en savait rien. Il savait seulement que lui, on ne venait jamais le chercher. Parce qu’il était le plus jeune ? Il serait devenu fou ou bien se serait laissé mourir de faim et de froid, s’il n’avait pas trouvé refuge dans une idée fixe : s’échapper. Et découvrir ce qu’il y avait derrière les pieux de l’enceinte.
Ce soir, tout allait changer. Il attendait depuis longtemps, très longtemps, un os comme celui-là. Son plan était prêt, dans les moindres détails.
Il considéra une nouvelle fois sa prise, puis se mit à la ronger voracement.
Il allait avoir besoin de toutes ses forces.
La porte de la cage céda dans un grincement qui lui sembla un coup de tonnerre.
Ægir attendit un moment, le cœur battant, priant de toutes ses forces les trois divinités du royaume.
Le Chevaucheur de Vent, pour qu’il tapisse sa route de silence.
Le Maître de la Foudre, pour qu’il aveugle ses gardiens.
La Reine des Montagnes, pour qu’elle fasse taire sa peur.
Personne ne vint et Ægir respira de nouveau. La nuit était noire. Il s’en réjouit, elle couvrirait sa fuite.
Il laissa sur la porte l’os imposant qui lui avait servi à forcer la serrure endommagée par la rouille. Il se blottit dans sa peau d’ours, autant pour se protéger de la morsure du froid que pour se donner du courage, et posa le pied dans la cour.
Il commença par se redresser. Sa cage était suffisamment longue pour qu’il puisse s’étendre entièrement, mais pas assez haute pour se mettre debout. Il savoura cette impression, une fois vaincu un léger vertige.
Son regard monta jusqu’à se perdre dans la voûte céleste, piquetée d’une myriade d’étoiles. Elles avaient toujours été là pour lui, nuit après nuit. Il s’était amusé à leur donner des noms, à imaginer des formes, à élire la plus brillante. Il éprouvait pour ces petites lumières, hors d’atteinte des Naatfarirs, une véritable tendresse.
Il se dirigea ensuite sans bruit vers la portion de palissade qu’il savait mal surveillée. Ses mains et ses pieds trouvèrent sans difficulté les nœuds, nombreux sur les troncs de pins-résine, et il s’éleva rapidement au-dessus du sol. Il s’était entraîné tous les jours, à l’insu de ses geôliers, à s’accrocher et se suspendre aux barreaux de fer de sa cage, faisant travailler les muscles de ses bras et de ses jambes.
Il atteignit bientôt le sommet des pieux, qu’il franchit entre deux pointes. Çà et là, loin de se douter qu’un de leurs prisonniers était en train de s’évader, des Naatfarirs patrouillaient, engourdis par le froid. Ægir se laissa tomber de l’autre côté.
À sa grande surprise, aucun village ne se dressait derrière les murs. Aucune maison, aucune forteresse. Ce qu’il avait pris pour une cour était en réalité un enclos. Une prison, isolée au milieu de la steppe. Le seul bâtiment qui flanquait la palissade abritait une écurie et une salle des gardes pourvue d’une cheminée.
Ægir hésita. Il n’avait qu’une connaissance très imprécise des lieux. Sa mémoire chancelante n’avait pas conservé le souvenir de son trajet, et les informations obtenues des autres prisonniers restaient vagues. Il savait que les terres naatfarirs se situaient à l’extrême Orient du royaume, sur les vastes plateaux où le Fleuve métallique, qui traverse Terre-Dragon, prend naissance. D’immenses étendues, recouvertes d’une steppe brûlante l’été et glacée l’hiver, propices à l’élevage des chevaux mais inadaptées à la culture, qui contraignaient les Naatfarirs à troquer leurs bêtes contre fèves et céréales.
Deux possibilités s’offraient à Ægir : suivre le lit d’un des ruisseaux courant sur la steppe et rejoindre le Fleuve, ou gagner les montagnes dont la masse semblait écraser le plateau où était l’enclos.
Ensuite, en sécurité sur le territoire d’autres clans, il aurait le temps d’aviser.
Après un moment de réflexion, Ægir jugea l’option du Fleuve trop évidente. : les chevaux ne mettraient pas longtemps à le rattraper. Il se décida donc pour les montagnes, où les Naatfarirs, s’ils décidaient de le poursuivre, seraient obligés de progresser à pied.
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