Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Erik L'Homme · Chapitre 35 sur 66

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Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Chapitre 34

34

 

Suivant les conseils de Gaan, Doom mena le radeau de pierre au centre du Fleuve, en gardant un œil vigilant sur les remous et les autres embarcations qui suivaient le courant.

Il y en avait de toutes sortes : barges transportant des peaux de bêtes tannées, bateaux ventrus chargés de billes de bois, élégantes nefs où se tenaient des passagers richement vêtus, navires plus rustiques qui restaient près de la rive, afin d’embarquer et de débarquer les voyageurs, barques de pêcheurs, aussi, avec des hommes à la manœuvre près d’étranges filets lestés de galets.

Ces embarcations étaient faites de pierres soigneusement taillées et ajustées, qui leur conféraient une indiscutable majesté.

– C’est surprenant, dit Ægir. Tous les bateaux descendent le Fleuve. Je n’en vois aucun qui le remonte.

– Parce que c’est impossible, répondit Gaan. Le courant est trop puissant et le liquide, trop épais, pour permettre à des rames de manœuvrer. Quant aux vents dominants, ils accompagnent la marche du Fleuve.

– Mais alors, que deviennent-ils une fois qu’ils ont atteint l’Aval ?

– Les bateaux que tu peux apercevoir paraissent taillés d’un bloc. Il n’en est rien ! Chacun d’eux est le résultat d’un puzzle ingénieux, qui réclame un grand savoir-faire. Les pierres dont ils sont constitués s’ajustent parfaitement les unes aux autres, sans qu’il soit besoin de calfatage ou de magie. Après avoir parcouru le Fleuve, les bateaux sont démontés, chargés sur des chariots qui les acheminent vers l’Amont. Tout cela explique l’importance des trois corporations majeures du royaume : celle des tailleurs de pierre, celle des bateliers et celle des charretiers. Ainsi que la présence des deux routes le long du Fleuve.

– Y a-t-il des choses que vous ignorez ? ironisa Doom.

Le vieux sorcier répondit sans se fâcher.

– Une infinité, jeune scalde. Et heureusement ! J’ai simplement un peu plus d’avance que vous dans la vie. Il faut bien trouver des avantages à être vieux. Perdre la vue, sentir ses muscles s’affaisser, ses os ressembler à du bois mort, souffler pour quelques pas, craindre la venue d’un rhume… S’il fallait en plus ne rien avoir appris, à quoi bon ?

– Vous avez déjà descendu le Fleuve, Gaan ? demanda Ægir.

– Oui mon garçon. Plusieurs fois. Mais la première ne s’oublie jamais. Alors sors un peu de ta peau d’ours et ouvre tes yeux et tes oreilles ! Profite de ce voyage. Dans le royaume, nombreux sont ceux qui ne connaissent le Fleuve que par les routes qui le longent.

Le regard de Doom pétilla.

– Je suis impatient de découvrir Kesh-la-Grande. J’en rêve depuis que je suis petit !

– C’est une grande ville ? demanda Ægir.

– La plus grande et la plus belle du royaume, répondit Doom. N’est-ce pas, Gaan ?

– Hum, fit le vieil homme qui, visiblement, ne partageait pas cet enthousiasme.

Le futur scalde ferma les yeux pour se concentrer, puis il déclama :

– Comme un puzzle renversé dans la poussière telle m’est apparue Kesh l’Altière

au fur et à mesure que je m’approchais de la ville sur l’onde tranquille.

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Le long du Fleuve adamantin

surplombée

par des montagnes enneigées

la cité s’abritait derrière des murs d’airain…

– Vision de poète, bougonna Gaan. Rosk-le-Borgne était un doux rêveur.

– Et vous un vieux fou ! rétorqua Doom sur un ton acide.

– Sur ce point, tu as raison, reconnut le sorcier. Allons, la description que le Voyageur donne de la Cité du Roi-Dragon en vaut une autre. Accepte mes excuses, Doom, si je t’ai blessé.

Une rougeur monta aux joues du garçon. Encore une fois, la réaction du vieil homme, la facilité avec laquelle il acceptait d’avoir tort, le déstabilisait. Il se sentit bête.

– Il n’y a pas de mal, Gaan. C’est moi qui me suis emporté. Mais j’aime tellement cette épopée…

Avec la même aisance que dans la clairière pour rejoindre Ægir, l’aveugle s’approcha de Doom et lui serra gentiment l’épaule.

– Cette passion t’honore, Doom. Quel scalde ferais-tu si tu n’étais pas prêt à tout pour un poème ?

– Ah ! Je ne suis plus un musicien médiocre ?

– Si. Mais tu as des années devant toi pour t’améliorer !

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