Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Erik L'Homme · Chapitre 47 sur 66

Pages du PDF

Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Chapitre 45

45

 

 

– Je crois qu’on a un autre problème.

Doom s’était arrêté au beau milieu du sentier périlleux. Il avait posé les deux mains devant lui, à plat, comme sur une vitre. Une force invisible l’empêchait d’aller plus loin.

Gaan s’avança, obligeant les garçons à reculer contre la paroi rocheuse. La lumière vacillant au sommet de son bâton était partiellement renvoyée par le mur translucide. Doom et Ægir pouvaient voir à la fois leur reflet et le sentier qui continuait derrière.

– Un sortilège, bougonna le vieil homme. Évidemment, cela aurait été trop facile.

– Trop facile ? s’étrangla Doom. Par moments, votre humour m’échappe.

– Vous allez le faire disparaître ? s’enquit Ægir.

– Je vais essayer. Après tout, c’est moi le sorcier du groupe.

– Bonne idée ! railla Doom.

L’aveugle dessina dans les airs une poignée de thun-lawz et les envoya contre le champ de force, qui les absorba sans broncher.

– Tiens ! Voilà qui est étonnant.

Gaan se gratta la joue.

– Qu’est-ce qui est étonnant ? demanda Ægir.

– La magie des thun-lawz semble impuissante contre ce sortilège.

– Et qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire que le sortilège est aussi ancien que le chemin qu’il protège. Plus ancien que les thun-lawz eux-mêmes.

– Je ne comprends pas, avoua Ægir.

– Lorsque les dieux ont élu domicile sur le mont Kashkar, avec, dans leurs bagages, les thun-lawz et le Roi-Dragon, le royaume était déjà peuplé. Les gens d’alors vénéraient les forces élémentales, la pierre et le feu, le vent et l’eau. Ils disposaient d’une magie liée à ces éléments premiers, magie qui a pratiquement disparu avec le temps.

– Nous sommes donc face à ce « pratiquement », conclut ironiquement Doom. J’imagine que vous ne maîtrisez pas cette magie ancienne…

Gaan répondit non de la tête.

– Alors que fait-on ? demanda Ægir.

– Je vais te le dire, moi, ce que nous allons faire, gronda Doom en bousculant presque le vieil homme pour venir frapper du poing la paroi invisible. On va utiliser la bonne vieille méthode, celle qui a fait ses preuves contre les murs !

Tandis qu’il s’énervait contre l’obstacle, sous le regard incrédule d’Ægir et les soupirs de Gaan, une corde du luth qu’il portait sur son dos se prit dans un angle de la roche et vibra désagréablement.

Le mur vacilla.

Surpris, Doom cessa ses efforts inutiles.

– Le sortilège a chancelé ! s’exclama Gaan d’une voix réjouie. Il réagit aux sons. Ce n’est pas invraisemblable. Le vent pour neutraliser le vent. Continue, Doom, prends ton luth et joue.

Le garçon empoigna son instrument, sans savoir si Gaan se moquait de lui.

– Qu’est-ce que… Qu’est-ce que je dois jouer ?

– Ce que tu veux, mon garçon. Ce sont les vibrations des cordes qui attaquent le sort.

– Très bien, se décida Doom en hochant la tête. Je vais donc interpréter, en exclusivité, le premier couplet des Aventures d’Ægir-Peau-d’Ours.

Il gratta quelques cordes et se racla la gorge.

– Ægir-Peau-d’Ours était le fils de barreaux de fer et d’étoiles altières ! C’est d’ailleurs par une nuit sauvage

qu’il s’enfuit de sa cage…

Eh ! mais je rêve ! Vous vous bouchez les oreilles ?

– Continue, Doom, ça marche !

En effet, le champ de force ondulait et semblait souffrir atrocement.

– Bon, d’accord, mais c’est bien parce que je suis pressé de quitter cet endroit ! Vous mériteriez que j’arrête de chanter !

Il reprit :

– Pourchassé par les Naatfarirs

qui voulaient le tuer et bien pire…

– Ils avaient le projet d’embaucher un scalde et de l’enfermer avec lui dans une cage, souffla Gaan à l’oreille d’Ægir qui, malgré sa fatigue, parvint à sourire.

Doom fit semblant de n’avoir rien entendu et continua, pinçant les lèvres et les cordes de son luth :

– Il franchit les montagnes de fer

en direction de la rivière…

Le sortilège se défit dans un bruit de verre brisé.

– Bravo, mon garçon, le félicita Gaan en lui tapotant l’épaule. Tu as réussi là où un sorcier a échoué.

– Oui, tu as été fantastique, confirma Ægir. Grâce à toi, nous allons retrouver Sheylis.

– J’accepte vos compliments hypocrites, grommela Doom. Mais vous ne perdez rien pour attendre. J’ai déjà écrit six couplets de ma saga et je vous obligerai à les écouter tous !

Doom se hissa sur la dernière marche du sentier.

Elle était taillée dans la roche, comme toutes les autres.

Dommage qu’un tel ouvrage soit tombé dans l’oubli, songea-t-il en posant le pied sur une prairie d’herbe rase.

Il prit le bras de Gaan, l’aida à grimper, puis fit de même avec Ægir.

– Merci ! fit le garçon. J’ai vraiment cru qu’on allait passer la nuit à flanc de falaise.

Gaan, appuyé sur son bâton au sommet duquel pulsait toujours l’étrange lueur bleue, secoua la tête en entendant Doom s’affaler bruyamment sur l’herbe.

– Pas de temps pour ça, dit le vieil homme. Il faut repartir tout de suite.

– Hein ! s’écria Doom. Je vous ai guidés jusque-là, je vous ai débarrassés d’un sortilège tellement puissant que même le grand Gaan n’a pas réussi à le défaire… J’ai besoin de me reposer, je suis crevé !

Ægir prit la défense de son ami.

– Doom a raison. Quelques heures de repos ne nous feront pas de mal.

Gaan soupira.

– Si ça ne tenait qu’à moi, les enfants, vous pourriez dormir pendant plusieurs jours ! Mais je crains que le destin ne soit pas d’accord.

– Le destin ? répéta Doom en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?

– Approchez, je vais vous montrer.

Le sorcier s’accroupit et sortit d’une poche le sac contenant ses jetons de pouvoir. Il les répandit sur le sol. La plupart d’entre eux restèrent tournés face contre terre, mais certains affichèrent clairement leur dessin.

– Là, donnés par la Reine, c’est Wynh, indiqua Gaan sans se tromper. Ici Nydh, Gerh et Oth. Il y a aussi, envoyés par le Flamboyant, Tornh et Radh. Enfin, accordé par le Chevaucheur, Perth.

– Les pièces essayent de nous dire quelque chose, c’est ça ? demanda Ægir.

– Exactement. Les thun-lawz servent aussi à éclairer l’avenir. Ou du moins les divers chemins que l’avenir peut emprunter.

– Alors ? le pressa le garçon.

– Il va y avoir une confrontation, annonça le sorcier gris en désignant les différents jetons. De la peur également, suivie d’une délivrance. Ce moment est proche. Il peut rétablir l’ordre. Ou pas. Dans tous les cas, cette rencontre sera violente et elle réclame la présence de tous ceux qui doivent jouer un rôle…

– Et celui-là ?

– Perth ne signifie rien de particulier. Il ouvre le champ des possibles. Il accompagne toujours les thun-lawz en mode divinatoire.

– On peut avoir la traduction de ce charabia ? soupira Doom en se massant les tempes.

Gaan hocha la tête.

– Sheylis est dans une situation critique. Quelque chose de très important va se produire. Si nous ne sommes pas présents, la balance penchera d’un côté défavorable pour nous. Pour nous tous, je le précise, et pas seulement pour Sheylis.

– Nous ignorons tout des thun-lawz, grommela Doom, excepté qu’ils ne valent pas une bonne vieille chanson. Il vous est facile de nous embrouiller, de nous forcer la main !

Mais Ægir s’était déjà redressé. Son regard brûlait d’une énergie nouvelle.

– En route ! Sheylis a besoin de nous.

– Qu’est-ce que je disais ? soupira son ami.

Gaan éteignit la boule de lumière froide sur son bâton quand Doom, qui avait repris son poste d’éclaireur, lui eut signalé au loin les lueurs d’un grand feu.

Ils marchèrent le plus silencieusement possible, quittant la piste pour le sous-bois, avançant de buisson en buisson, jusqu’au tronc d’un pin-résine abattu par le vent.

Ils se dissimulèrent derrière la souche, qui dressait au-dessus du sol l’éventail de ses racines. D’où ils étaient, les deux garçons voyaient entièrement la clairière.

– C’est Sheylis ! s’exclama Ægir. Là-bas !

On voulut le faire taire par des chut qui ne parvinrent pas à le calmer.

– Il y a deux filles, remarqua Doom. Sheylis, c’est laquelle ?

– Celle qui a un manteau noir.

Le sorcier s’imposa dans la discussion.

– Décrivez-moi tout ce que vous voyez.

Ils s’exécutèrent de bonne grâce.

– À gauche, dit Ægir, un gros chariot, deux bœufs laineux et six chevaux attachés. À droite, un petit feu et un grand feu. Devant le premier, se tiennent cinq hommes armés de lances.

– Ce sont des Kaafris, intervint Doom. J’en ai déjà vu dans la boutique de mon père.

– Autour du second feu, continua Ægir, il y a Sheylis, une autre fille et un homme vêtu de rouge…

– Un prêtre du Crâne, murmura Gaan. Voilà pourquoi j’ai eu tant de mal à tisser le lien avec Sheylis ! Mais comment s’est-elle retrouvée entre leurs pattes ?

Soudain, oubliant ses questions, le vieil homme releva brusquement la tête. Son visage trahissait une inquiétude qui perturba les garçons.

– Que voyez-vous dans le sous-bois ? Vite, dites- le-moi ! commanda Gaan.

– Des pins-résine, quelques bouleaux, des fougères, énuméra Ægir. Et puis des monticules, une vingtaine peut-être, qui ressemblent à… de grosses fourmilières.

Le sorcier gris secoua la tête.

– C’est un mauvais endroit pour s’arrêter. Ce prêtre est un imbécile s’il ne l’a pas encore compris.

– En quoi c’est un mauvais endroit ? demanda Doom.

– Prie pour ne jamais avoir de réponse, répondit Gaan.

– On est arrivés à temps ? s’inquiéta Ægir. Je veux dire, par rapport aux indications des thun-lawz…

– Il semblerait, mon garçon, il semblerait.

Un bruit de sabots sur la piste annonça l’arrivée d’un cavalier.

– Juste à temps, ajouta le sorcier.

Ils se tassèrent un peu plus derrière la souche.

OceanofPDF.com