Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 42
42
Sahr’sâ tenait sa monture au pas, même si l’envie d’accélérer le démangeait.
La nuit allait tomber et il voulait mettre le plus de distance possible entre le convoi et le Fleuve. Bientôt, il serait dangereux de continuer. La piste était trop approximative pour qu’un véhicule large comme le leur se déplace en pleine nuit. Les bœufs laineux étaient de braves bêtes, endurantes et dociles, mais ils voyaient mal dans l’obscurité.
L’obscurité. Il y avait souvent pensé au cours de son noviciat. C’était même la peur, la peur de l’ombre qui l’avait poussé à rejoindre le Crâne. Sahr’sâ se permit un sourire en se rappelant ces angoisses d’un autre temps. À présent l’obscurité était une amie. Une alliée.
Longtemps il avait cru que la foi nouvelle qu’il avait embrassée, rejetant les anciens dieux, œuvrait dans les ténèbres. Il avait ensuite révisé son jugement et s’était imaginé que le Crâne travaillait pour les ténèbres. Aujourd’hui, il savait qu’il s’était doublement trompé : car c’étaient les ténèbres qui servaient la cause du Crâne.
Le bruit d’une cavalcade, derrière lui, l’arracha à ses pensées. Il empoigna la canne de pouvoir, ornée du symbole de la secte, et fit volte-face. Mais ses craintes s’évanouirent en reconnaissant Lahg’sâ et les deux Kaafris qui l’escortaient.
– C’est fait, dit sobrement le prêtre en calmant avec des caresses le cheval qui tremblait.
Sahr’sâ sortit le crâne en pendentif de son manteau rouge : il ne brillait plus.
– Notre subterfuge a fonctionné, se réjouit-il.
Il éperonna aussitôt sa monture et partit en avant à la recherche d’un lieu approprié pour le bivouac.
Quelques centaines de coudées plus loin, le chemin quittait l’univers de rocaille qui les environnait depuis leur sortie de la vallée. Une futaie, propice à la halte, s’étendait en bordure de plateau. Sahr’sâ repéra vite une clairière capable d’accueillir chariot, hommes et bêtes. Le sol était moelleux, le bois mort abondant. Pour compléter ce tableau idyllique, une source jaillissait d’un tertre proche.
Alentour, disséminés au milieu des arbres où dominaient les pins-résine et les bouleaux, des tumulus couverts de mousse ressemblaient à de gigantesques fourmilières.
Les Kaafris mirent pied à terre et s’attelèrent immédiatement aux tâches indispensables. Les bœufs laineux furent libérés de leur joug, les chevaux de leurs harnais. Ceux qui avaient particulièrement transpiré furent bouchonnés.
Ils allumèrent un grand feu en prévision de la fraîcheur de la nuit, ainsi qu’un autre, plus petit, pour la cuisine.
Les hommes profitèrent de la source pour se rincer de la poussière du trajet.
Puis, tandis qu’un guerrier préparait le repas, les Kaafris se défièrent au javelot dans des concours d’adresse.
Les prêtres restèrent entre eux, échangeant des propos à voix basse.
Enfin, ce fut l’heure d’aller chercher les prisonnières.
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