Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 56
56
Sheylis retrouvait peu à peu ses forces.
Tout se bousculait dans sa tête. L’absence de Naabin l’affectait particulièrement. Sahr’sâ l’avait-il tuée ? De tout son cœur, elle espérait que non. C’était leur unique prisonnière, désormais ; elle était forcément devenue précieuse pour le Crâne.
Et ce monstre, pourquoi ne l’avait-il pas attaquée comme il l’avait fait avec Lahg’sâ ? Elle n’allait pas pleurer sur le sort de son geôlier, mais il existait de plus agréables façons de mourir.
Quant à ses sauveurs… que devait-elle en penser ? Un miraculé qui croisait sa route pour la deuxième fois, un scalde qui semblait totalement dépassé par les événements et un vieillard qui se traînait devant elle sur le sentier à flanc de montagne.
Elle se mordit les lèvres. Malgré la confusion qui régnait dans son esprit, elle se savait injuste. C’était à ses nouveaux compagnons qu’elle devait d’être libre et en vie.
Elle se porta à la hauteur de Gaan, en prenant garde à ne pas glisser. Elle avait beau ne pas être sujette au vertige, le chemin n’était pas large.
– Je peux vous aider, grand-père ? proposa-t-elle.
– C’est gentil, ça, répondit le sorcier en laissant la jeune fille passer devant et en posant sa main sur son épaule. D’habitude, c’est Doom qui me sert de guide, mais là, il est occupé avec Ægir.
Sheylis se rendit seulement compte alors que le vieil homme ne la voyait pas.
– Vous êtes aveugle ! Mais comment… ?
– Je suis privé de mes yeux mais pas de ma vision, répondit doucement Gaan.
C’était un Initié. Sheylis allait de surprise en surprise.
– Pardonnez-moi, maître. Je n’avais pas vu que…
Gaan se mit à rire.
– C’est moi qui suis aveugle et c’est toi qui ne vois pas. Plutôt amusant, non ?
Interloquée un bref instant, la jeune fille se permit de sourire. Le vieil homme était un sorcier, mais il ne ressemblait pas du tout à sa grand-mère. Il avait l’air doux.
– Toi aussi tu es sur la Voie, continua Gaan. J’ai trouvé les thun-lawz dessinés sur la peau d’Ægir. Je les ai activés et ils m’ont conduit jusqu’à toi.
Sheylis retint une exclamation de surprise. Ainsi, c’était le vieil homme qui avait allumé Elh dans le chariot !
– J’ai perdu mes jetons de pouvoir, avoua-t-elle, penaude. Ils sont restés avec mes affaires, dans la clairière.
– Bah, un thun-lawz de perdu, dix de retrouvés ! Les jetons, ça se fabrique, comme toute chose.
– Ma grand-mère…
Son timbre se voila. Une douleur sourde monta dans sa poitrine. Elle se fit violence pour continuer :
– Ma grand-mère m’avait donné ces thun-lawz. C’était elle qui m’enseignait les choses de la Voie. Elle est morte…
Elle ne parvint pas à en dire davantage.
– Je suis désolé, compatit Gaan.
Surprise de s’être confiée à cet homme qu’elle connaissait à peine, Sheylis dissimula son embarras en poursuivant la conversation. Ce ne fut pas difficile, car mille questions se bousculaient dans sa tête.
– Où allons-nous ? Et comment vous êtes-vous retrouvé avec ces deux garçons ? Pourquoi êtes-vous venu à mon aide ? Pourquoi ce monstre s’est-il jeté sur moi et où a-t-il disparu ? Et que… ?
Gaan l’interrompit, avec son ton de voix inimitable, à la fois compréhensif et désinvolte.
– Je te répondrai plus tard, Sheylis. Pour l’heure, une chose m’intrigue : que faisais-tu avec les prêtres du Crâne ?
– Ils m’ont enlevée à Ayhun, répondit-elle. Je ne sais pas pourquoi, ni où ils comptaient m’emmener. D’après la fille qui était prisonnière avec moi, on se dirigeait vers les terres kaafris. L’un des prêtres a aussi parlé d’une prophétie. Comme quoi les dieux seraient mourants et en passe d’être remplacés par le Crâne, enfin, un délire de ce genre.
– Une prophétie ? dit le sorcier en fronçant les sourcils. Hum ! laissons cela de côté. Ce qui est important, c’est que tu sois sauve.
– Et Naabin, l’autre prisonnière ? demanda Sheylis.
– Nous ne pouvons rien pour elle, soupira Gaan en secouant la tête. Cependant, je pense sincèrement que sa vie n’est pas en danger.
Sheylis hocha la tête. Malgré tout, parce qu’elle considérait la jeune fille comme étant sous sa protection, elle avait le sentiment de l’avoir abandonnée.
– Pauvre Naabin, lâcha-t-elle lugubrement.
– Ton amie s’est simplement éloignée, la réconforta Gaan. Vos destins se sont séparés. Ils peuvent se recroiser plus tard, mais c’est Ægir qui a besoin de toi à présent.
Sheylis fit non de la tête.
– Mon surnom, c’est Mauvais-Œil. J’attire la poisse autour de moi.
– Et moi, on m’affuble du sobriquet de Gaan-le-Fou. Pourtant, je t’assure que j’ai toute ma raison ! Alors, chemineras-tu avec nous ?
Comme à son habitude, Sheylis s’efforça de saisir le dessein des dieux. Ils avaient sauvé Ægir d’une mort certaine dans les montagnes. Ils avaient mis ensuite l’Initié sur sa route. Les dieux auraient-ils déployé tant d’efforts pour rien ?
– J’irai avec vous, si vous voulez bien de moi, murmura-t-elle en baissant les yeux.
– C’est une bonne décision, approuva Gaan. Tu ne la regretteras pas. Doom a un caractère de cochon et il chante comme un chat martyrisé, mais il cuisine bien. Ægir est toujours à la traîne, il cause peu, mais c’est un gamin attachant.
Accompagnant sa dernière tirade d’une grimace, il ajouta :
– Quant à moi, eh bien, je suis le compagnon de voyage idéal !
Sheylis se fendit d’un nouveau sourire.
– Est-ce que je peux savoir où nous allons ? demanda-t-elle.
– Nous nous rendons à Kesh-la-Grande, répondit Gaan. Un de mes amis nous apportera là-bas aide et protection. Tu seras à l’abri des manigances du Crâne.
Kesh-la-Grande. C’était une destination comme une autre, surtout si elle l’éloignait de Sahr’sâ et des fous furieux du Crâne. Peut-être se trompait-elle sur les volontés divines, mais aucune autre perspective ne lui paraissait meilleure que celle de faire un bout de chemin avec ses étranges compagnons.
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