Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 23
23
Doom jetait à Ægir des regards en coin.
Il ne savait plus quoi penser. Il avait sauvé un fugitif, l’avait accueilli près de son feu ; il lui avait ouvert son cœur et offert son amitié. Il avait même fait de lui le futur héros de sa grande saga ! Mais qu’était-il en réalité ? Un Dakan. Un monstre surgi tout droit des anciennes légendes.
Doom secoua la tête. Non. Ægir était un garçon qui n’avait pas eu de chance, qui avait vu sa famille mourir sous ses yeux, qui avait passé la fin de son enfance dans une cage, et qui, au moment où il goûtait enfin à la liberté, se découvrait victime d’une malédiction…
Doom avait assisté à la transformation. Il était même aux premières loges. Il avait entendu Ægir hurler de douleur, vu son corps tout entier craquer, grincer et se tordre. Qui pouvait savoir ce qu’avait enduré son esprit ?
– Doom, ça va ?
Ægir s’était tourné vers lui.
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– Tu n’arrêtes pas de m’observer.
Son ton était légèrement accusateur.
– Je… Non, pas du tout. Enfin… Doom prit une inspiration. Désolé, vieux. Mais comprends-moi, il faut du temps pour se faire à l’idée que tu es capable de devenir un… un monstre de deux mètres de haut avec une gueule remplie de crocs et dégoulinante de bave ! Ce n’est pas évident !
– De bave corrosive, ajouta le sorcier. Quant aux deux mètres, ça évoluera avec la croissance. Un Dakan adulte avoisine plutôt les trois mètres.
– Merci de votre intervention, Gaan. Vous m’aidez drôlement !
Ægir mit fin à l’échange en se redressant. D’une voix cassée, il s’adressa à son ami : – Je te comprends, Doom, je te comprends très bien. Même moi, je me fais horreur ! Je m’en irai dès que je serai capable de marcher…
– T’en aller ? Comment ça ? s’étouffa le scalde. Je n’ai pas dit que je ne voulais plus de toi, j’ai simplement essayé de t’expliquer qu’il fallait que je m’habitue !
– Mais…
Ægir était bouleversé. Il croyait que Doom cherchait simplement ses mots pour mettre un terme à leur amitié toute neuve.
– On est comme des frères, Ægir, tu te rappelles ? Des frères, ça ne se lâche pas à la première difficulté !
Ægir redressa la tête. Les larmes perlaient dans ses yeux.
– Tu es fou…
Doom grommela quelque chose qui se perdit dans le bruit du feu. Puis il s’empara du chaudron et s’attela à la préparation du repas.
Le sorcier s’approcha d’Ægir.
Pour un aveugle, il se déplaçait remarquablement bien, en s’aidant, pour prévenir les obstacles, de son bâton, comme s’il s’agissait d’un prolongement de sa main.
Il s’assit à côté du garçon, en étouffant une plainte.
– La terre est basse pour les vieillards, s’excusat-il.
– Elle l’est pour tout le monde, répondit Ægir d’une voix fatiguée. Et croyez-moi, c’est encore plus vrai dans une cage.
Gaan rit doucement.
– Combien de temps as-tu passé chez les Naatfarirs ?
– Trois ou quatre ans, je ne sais pas exactement.
– Pour quelqu’un qui a passé un quart de sa vie derrière les barreaux, tu t’exprimes remarquablement bien. Et puis tu possèdes un humour d’homme, pas celui d’un enfant.
Ægir réfléchit un moment.
– Il n’y avait que des hommes autour de moi. Je n’ai jamais vu d’enfants. Les Naatfarirs se comportaient avec moi comme si j’étais stupide, incapable de les comprendre. Heureusement, il y avait les autres prisonniers et on parlait entre nous. C’est d’ailleurs tout ce qu’il y avait à faire.
Gaan tourna vers lui son regard d’aveugle.
– Dis-moi, Ægir, Ægir-Peau-d’Ours, puisque c’est ainsi qu’on t’appelle à en croire ton ami musicien, as-tu déjà rencontré un Dakan ?
Le garçon secoua la tête. Puis il se rappela que Gaan ne pouvait pas le voir.
– Je ne sais même pas comment on les reconnaît, répondit-il. Enfin, je veux dire quand ils ne sont pas transformés.
– À leur attitude lointaine, leur façon d’être étrangers à leur propre corps. Mais surtout à leur collier. Leur collier de servitude. Les Dakans sont redoutables, Ægir. Transformés, habitués au goût du sang, ils échappent totalement à l’homme qu’ils sont à l’origine, et qu’ils redeviennent quand ils sont calmés. C’est pour cela que les sorciers noirs ont mis au point un collier qui contrôle toutes les phases de leur transformation.
– Les sorciers noirs ?
– Des sorciers tournés vers l’action, à la différence de nous, qui cherchons surtout à comprendre. Gris-sorciers et noirs-sorciers utilisent les thun-lawz, ces signes de pouvoir que nous ont laissés les dieux pour déchiffrer le monde et agir sur lui. Les sorciers gris s’en servent pour lire l’avenir, soigner, protéger et bâtir. Les sorciers noirs, eux, sont passés maîtres dans l’art d’associer les thun-lawz aux objets, et ils les emploient pour forcer et contraindre.
– Alors, sorciers noirs et sorciers gris sont ennemis ?
– Disons que nous voyons les choses différemment. Après, nos intérêts peuvent converger ou bien s’opposer… Mais assez parlé des sorciers, noirs ou gris ! Je vais t’avouer ce qui me tracasse : tu n’aurais jamais dû te transformer si tôt.
Une lueur inquiète s’alluma dans le regard d’Ægir.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Un Dakan connaît sa première transformation au cours de sa seizième année, parfois plus tard mais jamais avant.
– Mais alors, comment se fait-il que…
– Je n’en ai aucune idée, mon garçon. Les circonstances, la présence du danger… ton enfance particulière, peut-être. Je ne sais pas.
Ægir se mordilla les lèvres.
Depuis qu’il avait été recueilli par Doom, il avait eu du temps pour réfléchir aux derniers événements. Il en avait consacré beaucoup à essayer de comprendre ce qui lui était arrivé dans les montagnes. Son rêve d’ours. Les douleurs au réveil. Exactement comme ce soir ! Non, il ne pouvait y avoir de doute : il avait déjà fait l’expérience d’une transformation. Son corps, sentant qu’il allait mourir dans la neige, s’était sûrement révolté et avait provoqué son changement en Dakan, ce qui lui avait permis de regagner la forêt. Enfin, c’est ce qu’il imaginait, et comme il n’y avait aucun témoin et que sa mémoire était défaillante, il fallait s’en contenter. Pouvait-il révéler cette découverte au vieil homme ? Après tout, ce n’était peut-être que du vent, le fruit de son imagination.
Et Sheylis ? Devait-il parler au sorcier gris de la jeune fille ? Elle était réelle au moins, enfin il l’espérait. Est-ce que cette rencontre pouvait expliquer ce qui lui arrivait ?
Il hésita puis choisit de se taire. Ces souvenirs lui appartenaient, à lui seul. Ils étaient même son seul bien.
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