Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres
Chapitre 1
1
Sheylis frissonna.
Elle n’avait jamais aimé sa grand-mère. Pour tout dire, cette vieille femme lui flanquait la chair de poule. Quelle idée avait traversé la tête de sa mère pour qu’elle l’abandonne ici ?
Elle voulait avoir les mains libres pour refaire sa vie avec cet homme, ce marchand dont j’ai oublié le nom…, remâcha intérieurement Sheylis.
Bref, sa mère avait disparu sans laisser de traces ni donner de nouvelles.
Sheylis habitait désormais à une lieue du village de Karar, sur le territoire des puritains de Shogh-le-Pieu, en bordure d’une sombre forêt de chênes-houx aux troncs rugueux et aux branches noueuses, dans une solitude qui lui pesait. Elle n’avait pas d’amis. Les filles qu’elle croisait lorsqu’elle se rendait au marché refusaient de lui adresser la parole. Elles chuchotaient sur son passage et Sheylis savait qu’elles l’avaient surnommée Mauvais-Œil.
C’était pareil avec les garçons.
Pourtant, Sheylis était jolie. Très jolie, même. Elle avait treize ans et promettait, avec ses boucles brunes et ses étonnants yeux verts, de faire chavirer les cœurs. Mais pour les villageois, sa grand-mère était une sorcière qui pratiquait une magie malfaisante.
N’empêche qu’ils sont bien contents de la trouver, la vieille, quand ils sont malades, eux ou leurs bestiaux ! songea amèrement Sheylis.
Le seul point positif, depuis qu’elle avait été confiée à sa grand-mère, c’était que celle-ci lui transmettait son savoir. Sèchement et sans indulgence, sans manifester la moindre affection mais sans méchanceté non plus. Deux années auprès d’elle avaient suffi à la jeune fille pour devenir une apprentie tout à fait convenable. Sa grand-mère connaissait en effet les plantes qui guérissent, ainsi que l’usage des thun-lawz, les jetons de pouvoir ; cela leur valait, malgré la méfiance constante des gens de Karar, une relative tranquillité.
Tranquillité malmenée ces derniers temps par une épidémie de peste rouge particulièrement virulente, qui avait causé de gros ravages dans le cheptel de la région. Même sa grand-mère s’était révélée impuissante à endiguer la maladie. Alors, les villageois s’étaient mis à murmurer ; à sous-entendre qu’elle y serait peut-être pour quelque chose. Le clan de Shogh-le-Pieu n’était pas réputé pour son ouverture d’esprit…
– Sheylis ! appela une nouvelle fois sa grand-mère.
Elle chassa la peur de son esprit et entra dans le cellier. L’odeur douceâtre de la fumée de pin-résine la prit à la gorge ; cette odeur flottait sur l’ensemble du royaume, car tout le monde se chauffait et cuisinait avec cet arbre qui poussait vite et partout. La cabane rudimentaire, de bois et de torchis, adossée contre le tronc d’un chêne-houx millénaire, ne comptait que deux pièces ; celle-ci, petite, qui servait de remise, et une autre, plus grande, dans laquelle elles mangeaient, travaillaient et dormaient sur des paillasses étendues chaque soir devant la cheminée.
Vêtue de son sempiternel manteau de laine noir, la tête cachée sous une large capuche, la vieille femme fouillait dans un coffre que Sheylis ne se rappelait pas avoir déjà vu ouvert.
– Ils vont venir, annonça la vieille sans se retourner. Je l’ai lu dans les thun-lawz. Ils brandiront des torches, des armes et seront pleins de colère. Rien n’a changé depuis le temps de Rosk-le-Borgne… Ils me veulent, ils te voudront aussi. Ces idiots s’imaginent qu’en nous tuant ils chasseront la maladie. C’est pourquoi tu dois partir. Tout de suite.
La jeune fille resta foudroyée.
– On doit partir ? balbutia-t-elle. Mais où ?
Sa grand-mère coula vers Sheylis un regard désolé.
– Il n’y a pas de « on ». Mes vieilles jambes me trahiraient au premier obstacle. Tu dois t’enfuir seule. Évite l’Est et le territoire des Naatfarirs ; ce sont des barbares. Trouve refuge auprès du clan d’Oqam-le-Pêcheur, si tu parviens à franchir le Fleuve, ou celui de Dird-le-Chenu, par les montagnes. Les gens, là-bas, nous tolèrent davantage.
– Mais vous ? insista-t-elle encore.
– C’est trop tard, ma fille.
Elle fixa Sheylis avec une intensité accrue.
– Essaye de rester en vie. Je te promets que je serai toujours près de toi.
Elle ramassa un sac de cuir posé à côté du coffre et le tendit à Sheylis.
– J’ai mis dedans un jeu de thun-lawz, de quoi boire et manger pour plusieurs jours, ainsi que quelques herbes et potions.
Elle se défit de son manteau et le posa sur les épaules de Sheylis. Sans lui, elle paraissait encore plus maigre.
– Ne perds pas de temps, termina-t-elle. Tu as été une bonne apprentie. Et la meilleure chose, peut-être, qui me soit jamais arrivée.
Puis elle prit sa petite-fille dans ses bras. Sheylis se sentit émue malgré elle par cet élan d’affection et les douces paroles de sa grand-mère, les premières qu’elle lui adressait. Elle regretta qu’il ait fallu cette situation terrible pour que la vieille femme se livre enfin, et elle éprouva le sentiment d’un énorme gâchis. Puis une vague de chaleur intense l’envahit. Un vertige s’empara d’elle et son cœur se mit à battre plus fort. Elle n’allait quand même pas laisser l’émotion la submerger ! Ce n’était pas le moment.
– Maintenant va, mon enfant, dit la vieille femme en la repoussant. Ils arrivent. Que les dieux te protègent dans ton périple !
La sensation d’étourdissement disparut aussi soudainement qu’elle était apparue.
Sheylis prit le sac et se dirigea vers la porte.
Elle se retourna pour regarder une dernière fois sa grand-mère : l’image de la vieille sorcière devenait floue. Elle secoua la tête et sortit.
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