Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Erik L'Homme · Chapitre 33 sur 66

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Terre-Dragon (Tome 1) - Le souffle des pierres

Chapitre 32

32

 

Le vieillard et les deux garçons s’étaient mis en route, sitôt avalé un petit déjeuner composé de galettes cuites au-dessus des braises par Doom-sans-Rancune.

Le scalde avait trouvé dans ses affaires une chemise pour Ægir. Trop grande, elle retombait largement sur son pantalon en lambeaux mais lui donnait une apparence plus convenable.

Soupirant au souvenir de ses chaussures confortables, le garçon s’était résigné à aller pieds nus, à l’instar du vieil homme.

Ils avaient effacé leurs traces du mieux possible, avant de quitter le couvert des arbres et de progresser sur la route passante qui longeait la rive gauche du Fleuve et que Sheylis avait empruntée, selon le sorcier gris.

Ils avançaient en évitant les ornières, les zones boueuses et les pavés déchaussés. Gaan appuyé sur l’épaule de Doom, Ægir traînant à l’arrière.

Ils côtoyaient des fermiers poussant devant eux des brouettes chargées de sacs, des bûcherons transportant des fagots sur leurs épaules, des marchands à dos de mule.

– Ça vous dérange si je vous pose des questions ? demanda Doom au sorcier.

Leur silence ne pesait pas vraiment au garçon, mais il était en proie à son insatiable curiosité. Une curiosité qu’il justifiait au nom de sa grande œuvre : pour écrire une ballade digne de ce nom, il lui fallait de la matière.

– J’imagine qu’un « non » ne t’empêchera pas de le faire, soupira Gaan. Alors vas-y.

– Comment un sorcier gris renommé devient-il un mendiant misérable ?

La question était volontairement provocante mais ne parut pas gêner le vieil homme.

– Un sorcier gris gagne sa vie en préparant des philtres et des potions, en interrogeant les thun-lawz, en arrangeant les choses qui peuvent l’être. Quand il ne trouve plus de clients, parce que des jeunes ont pris sa place ou parce que l’habitude de faire appel à un sorcier se perd, il prend sa retraite, grâce à ses économies ou bien en se reposant sur la générosité de sa famille.

– Ne dites rien : vous avez perdu au jeu la fortune d’une vie et votre famille a refusé d’ouvrir sa porte à un aveugle désargenté !

Gaan ne s’offusqua pas de la remarque. Au contraire, il s’en amusa.

– La réalité est plus simple : j’ai les poches percées, je n’arrive pas à garder l’argent que je gagne ! J’en utilise une partie pour acheter des ingrédients et des ustensiles, une autre pour manger et dormir au chaud. Le reste, je le donne à ceux que je croise sur ma route et qui en ont besoin. Ah ! Et puis sache, mon garçon, que je n’ai pas de famille.

– Je suis désolé…

Doom se mordit les lèvres. Quel besoin avait-il d’asticoter le vieil homme ?

Depuis qu’il avait fui son village pour échapper à l’emprise paternelle, il se méfiait des adultes. L’épisode des brutes baadalis n’avait pas arrangé son ressentiment. Il était parti à l’aventure pour échapper aux gens raisonnables, à leurs insupportables certitudes, à leur inaptitude à désirer, à rêver. Et voilà qu’un vieillard avait fait irruption dans sa nouvelle vie. Un homme pire encore que son père, qui savait plus de choses, qui avait davantage vécu, qui assenait ses leçons de morale à tout bout de champ !

Il était en train de s’énerver tout seul. Il devenait aussi injuste que les adultes qu’il fustigeait. Sans Gaan, Ægir serait certainement mort à cette heure-ci, et beaucoup de gens avec lui. Le vieil homme était parvenu à calmer le monstre qui avait pris la place de son ami, l’empêchant de commettre un massacre.

– À toi de me répondre, mon garçon, dit Gaan en interrompant ses réflexions. Comment un enfant gâté se transforme-t-il en vagabond prétentieux et en musicien médiocre ?

Le regard laiteux du sorcier s’était posé sur le sien.

– Je ne suis pas un musicien médiocre, se rebiffa Doom. Vous ne m’avez jamais entendu jouer ! Et puis, je… Prétentieux ? C’est mon père qui… Ah ! vous m’embêtez à la fin !

Il détourna la tête. En quelques mots, le vieux sorcier l’avait mis à nu. Plus que ça : il lui présentait un miroir dans lequel il l’obligeait à se regarder.

Mais avant que Doom ne s’embarque dans des excuses ou des explications humiliantes, Gaan reprit calmement la parole.

– Moi aussi je suis désolé, mon garçon. Les raisons qui nous ont conduits à être ce que nous sommes ne regardent que nous. Nous allons cheminer un moment ensemble. Faisons la paix et tâchons de nous respecter. D’accord ?

– D’accord, répondit Doom sans hésiter.

Le soulagement qui se lut sur ses traits se transforma aussitôt en inquiétude.

– Ça veut dire que je n’aurai plus le droit d’exprimer ce que j’ai sur le cœur ?

– Comment diable pourrais-je t’empêcher d’être toi-même ? s’esclaffa Gaan. Un gamin insolent qui parle sans réfléchir !

– C’est facile. Si vous me promettez de ne plus être un vieillard irascible qui joue les monsieur-je-sais-tout, je veux bien devenir aimable.

– Alors reste insupportable, Doom-le-Scalde. J’aime trop être celui que je suis.

Au bout d’une lieue à peine sur la route qui longeait le Fleuve, Gaan se racla la gorge.

– Nous sommes trop lents, déclara-t-il. Sheylis est en train de nous semer.

– C’est ma faute, s’accusa Ægir. Je traîne à l’arrière. Mais je peux aller plus vite !

Le ton de sa voix, autant que son état pitoyable, démentait son affirmation.

– Ne dis pas de bêtises, répondit Gaan. Je trébuche moi-même contre chaque pavé. C’est notre compagnie entière qui lambine.

– Qu’est-ce que vous proposez ?

– Nous allons emprunter le Fleuve.

Doom se rangea à l’avis du sorcier, en émettant toutefois une réserve :

– Le Fleuve, c’est une bonne idée. Cela dit, j’espère que vous avez de quoi payer : les places sur les barges coûtent cher. Et je ne parle pas des embarcations elles-mêmes.

– Fais-moi confiance et gagnons la rive, déclara Gaan.

Ils abandonnèrent la chaussée, franchirent un fossé profond et descendirent jusqu’au Fleuve en traversant une ramière essentiellement composée de saules pleureurs nains et de bouleaux dont les feuilles argentées jouaient avec la lumière.

Le Fleuve était impressionnant. Très large à cet endroit, il semblait couler paisiblement. Pourtant, les bateaux qui y naviguaient filaient à vive allure.

Ægir se perdit de nouveau dans la contemplation du ruban métallique. Comme il est étrange ! songeait-il.

Le Fleuve prenait sa source dans les terres naatfarirs, mais jamais il n’avait eu l’occasion de la contempler. Sortait-elle de la terre ? d’une fissure de rocher ? d’une forge gigantesque ?

– Ne nous faites pas languir, lança Doom au vieil homme. Dites-nous ce que vous avez derrière la tête.

– Quelques cheveux, à ma connaissance ! Que je vais bientôt m’arracher à cause de toi… écoutez plutôt : ni vous ni moi n’avons assez d’argent pour louer les services d’un batelier et je ne parle même pas d’acheter une barque, n’est-ce pas ?

Doom acquiesça. Sa propre bourse était presque plate à force de puiser dedans. Celle que les Baadalis avaient abandonnée au mendiant, quoique plus fournie, restait largement insuffisante. Il se demanda où le vieux sorcier voulait en venir.

– Nous allons fabriquer notre propre embarcation.

La bouche du scalde s’entrouvrit sous l’effet de la surprise.

– Mais… nous ne sommes pas des bateliers !

Le vieil homme sourit.

– Ni des bateliers ni des tailleurs de pierre. Mais je reste un excellent tisseur de matière ! Ne t’inquiète pas, mon garçon. Apporte-moi les plus gros cailloux que tu trouveras. Et fais-toi aider par Ægir, ça le sortira de sa torpeur.

Les deux garçons mirent leur étonnement de côté et s’activèrent alentour à la recherche des pierres que réclamait l’aveugle.

– Tu y crois, toi, à son histoire de bateau ? chuchota Ægir. Tu penses que c’est possible ?

– Les légendes qui courent sur les sorciers gris leur prêtent nombre d’exploits, répondit prudemment Doom. Tu veux vraiment mon avis ? Nous aurons la réponse quand nous aurons rassemblé les pierres qu’il réclame.

Ils se mirent énergiquement au travail et déposèrent aux pieds du vieil homme les plus beaux galets de la rive, ahanant lorsqu’ils étaient lourds, se mettant ensemble pour transporter les plus volumineux.

– Ça suffit, décréta Gaan. Maintenant, vous allez disposer ces pierres de manière à ce qu’elles se touchent. Ce n’est pas grave si elles ne s’imbriquent pas. Ah, et puis faites ça le plus près possible du Fleuve.

– Pourquoi près du Fleuve ? demanda Doom. Vous en avez besoin pour votre magie ?

– Tu verras. Remuez-vous, les garçons, nous n’avons pas toute la journée !

Doom et Ægir s’exécutèrent en maugréant, s’estimant mal récompensés de leurs efforts. Ils finirent malgré tout par constituer un dallage irrégulier de douze pieds de long sur huit de large.

– C’est bien, mais il faut donner une forme à votre travail, dit encore l’aveugle après avoir caressé les pierres avec son bâton. Pointu à l’avant pour former une étrave, évasé à l’arrière. Allez !

Rongeant leur frein, impatients de voir le sorcier à l’œuvre, les garçons suivirent consciencieusement toutes ses indications.

Gaan finit par se déclarer satisfait.

– Vous pouvez me laisser. Allez vous reposer, c’est à moi d’œuvrer maintenant.

Doom et Ægir se gardèrent bien d’obéir.

Gaan sortit d’une poche de son vieux manteau un outil étrange, à la lame de fer et au manche en bois, à mi-chemin entre le couteau et la gouge.

– C’est un graveur, expliqua le vieil homme. Puisque vous avez décidé de m’espionner, autant en profiter pour apprendre quelque chose.

– On ne vous espionne pas, se récria Ægir.

– Oui, renchérit Doom, on est juste là au cas où vous auriez encore besoin de nous.

Gaan commença à gratter les pierres de la pointe de son outil.

– Je vais tracer des thun-lawz sur chaque élément de ce dallage. Deux thun-lawz appartenant au Chevaucheur : Elh pour attacher les pierres entre elles ; Lœgh, pour éloigner les dangers aquatiques. Ensuite, deux thun-lawz appartenant au Flamboyant : Radh, pour attirer la chance sur notre voyage ; Fœh, pour consolider l’action de Elh. Deux thun-lawz, enfin, appartenant à la Reine : Beorh, pour donner de la cohérence à mon assemblage de thun-lawz ; Wynh, pour renforcer leur action et l’unité de notre embarcation. J’activerai leurs pouvoirs avec des formules appropriées… et on pourra passer à la suite !

– Comment savez-vous qu’il faut employer un signe plutôt qu’un autre ? demanda Doom.

– L’expérience, mon garçon. Il existe vingt-quatre thun-lawz. Chaque thun-lawz peut servir à quatre usages, et des thun-lawz associés entre eux peuvent générer des pouvoirs encore différents. Pour ne rien simplifier, ils se répartissent en trois catégories, chacune étant associée à un élément, bois, fer ou pierre, et à un dieu, la Reine, le Maître de la Foudre ou le Chevaucheur. Pour toutes ces raisons, il est délicat de les manipuler et extrêmement difficile de les conjuguer harmonieusement. Cette jeune fille, Sheylis, en traçant sans réfléchir sur la peau d’Ægir des signes puissants, en est le parfait exemple.

– N’empêche que c’est grâce à elle qu’on est en vie, fit remarquer Ægir en prenant instinctivement sa défense.

Gaan sourit.

– Indirectement ! Mais tu as raison. Car il existe quelque chose de plus fort que les thun-lawz, de plus fort que les dieux eux-mêmes : le destin. L’acte de Sheylis a provoqué une série d’événements que personne ne contrôle et dont nous sommes les jouets aujourd’hui. Le destin nous a pris dans ses filets. La seule façon de nous en sortir, c’est d’en remonter le fil. Ah, ça y est, j’ai terminé !

Le vieil homme se redressa en gémissant.

– Mon pauvre dos ! Maintenant, la formule.

Le sorcier se mit à murmurer des mots dans une langue inconnue des deux garçons. C’était un langage râpeux et guttural ; il évoquait tour à tour, si on l’écoutait attentivement, les sons du bois frottant contre la pierre et ceux de la pierre grattée par un morceau de fer.

Ils frissonnèrent, comme s’il faisait plus froid tout d’un coup.

Sous leurs yeux écarquillés, les blocs irréguliers et grossièrement disposés sur le sol ondulèrent, se rapprochèrent pour fusionner et laisser place à une belle surface homogène, effilée à l’avant, de forme ovale et légèrement incurvée.

– Incroyable ! s’exclama Doom. Je retire tout ce que j’ai dit sur votre gâtisme.

– Trop aimable. Il reste cependant à terminer l’embarcation, dit Gaan. Avec le reste des pierres, je vous charge de monter un muret sur cette plate-forme.

Le bordage, assemblé tant bien que mal par les garçons, fut achevé de la même manière par le sorcier, grâce au graveur et au pouvoir des thun-lawz.

Doom et Ægir ne se lassaient pas de regarder Gaan travailler. Il y avait dans son assurance et l’agilité des doigts déformés par la vieillesse quelque chose dont ils se savaient incapables et qu’il fallait une vie pour acquérir.

Le sorcier leur réclama ensuite trois solides branches d’arbre de six pieds de long. Ils les dénichèrent parmi le bois flotté qui abondait sur la rive.

Gaan en prit une au hasard, fixa magiquement à son extrémité un galet effilé.

– Ce sera notre gouvernail, expliqua-t-il à Doom et Ægir, qui l’aidèrent à loger la branche dans l’encoche que le vieux sorcier avait ménagée à l’arrière. Le Fleuve va nous propulser, mais pas choisir l’itinéraire à notre place.

Ils disposaient à présent d’une embarcation de pierre, qui ressemblait davantage à un radeau qu’à un véritable bateau, mais assez résistant pour envisager un voyage à dos de Fleuve.

– Comment va-t-on le mettre à l’eau ? demanda Ægir. Avec votre magie ?

L’aveugle secoua la tête.

– Avec les deux autres branches que vous avez apportées… et la magie de vos bras !

Il semblait ravi de sa bonne blague. Doom et Ægir renoncèrent à protester. Ils empoignèrent les perches solides et les glissèrent sous le lourd radeau.

Ægir pesait de tout son poids sur sa perche.

– Fais attention à ne pas te blesser, lui lança Doom.

– Me blesser ?

– Il est vrai que Rosk-le-Borgne ne t’est pas très familier… Sais-tu comment il a obtenu son surnom ?

Ægir secoua la tête. Doom récita alors :

– J’ai voulu éloigner de la rive

l’embarcation captive.

J’ai fait un faux mouvement

et un morceau de pierre léger comme une feuille a déchiré mon œil.

J’ai senti le sang

goutter sur mes lèvres et glisser sur ma peau.

Je suis monté à bord

semblable à un mort

et je me suis laissé prendre par le fil de l’eau…

– On est vraiment en train de suivre les traces de ton héros, s’émerveilla Ægir. C’est comme dans tes rêves !

– Grâce à Gaan. Mais ne lui dis jamais ! Prends garde à tes yeux, quand même. Ma chanson à moi s’intitule Les Aventures d’Ægir-Peau-d’Ours, pas d’Ægir-n’a-qu’un-œil.

– Au lieu de bavarder, grommela le vieil homme, vous devriez jouer de vos muscles. Une fois sur le Fleuve, il sera toujours temps de vous prendre pour des poètes.

Doom lui tira la langue avant de mimer, bras tendus devant lui, les désarrois d’un aveugle. Malgré la cruauté de la scène, le scalde était si drôle qu’Ægir se retint pour ne pas éclater de rire.

À force d’efforts, de sueur et d’ahans, les garçons parvinrent à mettre le radeau à l’eau. Il flottait sur le Fleuve opaque comme les troncs d’arbres sur les torrents de montagne. Ægir avait du mal à le croire. Apercevoir au loin les bateaux était une chose ; assister de près au miracle, une autre.

– Vous pouvez m’expliquer à nouveau pourquoi la pierre ne coule pas ? demanda-t-il à ses amis, sans détacher son regard de l’onde métallique.

– C’est une histoire de densité et de texture, précisa Gaan.

– Doom dit que les poissons y vivent et qu’on peut s’y baigner sans danger.

– C’est encore vrai. Tout aussi incroyable, les déchets qu’on y jette disparaissent, et l’eau des rivières se mélange parfaitement au métal du Fleuve, sans jamais l’altérer. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien. Pourquoi la pierre est-elle dure et pourquoi le bois brûle-t-il ? Pourquoi le fer rouille et pourquoi la neige est froide ? C’est ainsi.

Gaan fut le premier à se hisser à bord, aidé par les jeunes gens. Doom lui fit passer leurs affaires, grimpa puis tendit la main à Ægir, qui le remercia d’un mouvement de tête. Bien des choses lui étaient arrivées en peu de temps, certaines dont il avait d’ailleurs à peine conscience. Mais confier sa vie à un radeau constitué de quelques galets et d’un peu de magie – une magie pratiquée de surcroît par un sorcier aveugle –, flottant sur une eau qui ne ressemblait pas à de l’eau, c’était beaucoup lui demander !

Il se tassa au fond de l’embarcation, se recouvrant de sa peau d’ours comme il avait l’habitude de le faire pour se sentir protégé.

Gaan avait gagné la proue. Il réajusta machinalement son écharpe noire autour de son cou pour se protéger du vent de la course lors de leur navigation. Son regard vide semblait fixé sur un monde qu’il était seul à voir.

Doom s’installa à l’arrière et s’empara de la barre, avec laquelle il manœuvra pour faire prendre le large à leur étonnante embarcation.

Le radeau de pierre s’éloigna tranquillement de la berge et glissa bientôt sans bruit sur le dos du Fleuve métallique.

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