Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise
C'est follie de vouloir rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers.
Le tiers poinct est, qu'en traduisant il ne se fault pas asservir jusques à là, que l'on rende mot pour mot. Et si aulcun le faict, cela luy procede de pauvreté, & deffault d'esprit. Car s'il a les qualités dessusdictes (lesquelles il est besoing estre en ung bon traducteur) sans avoir esgard à l'ordre des mots, il s'arrestera aux sentences, & fera en sorte, que l'intention de l'autheur sera exprimée, gardant curieusement la proprieté de l'une, et l'aultre langue. Et par ainsi c'est superstition trop grande (diray-je besterie, ou ignorance?) de commencer sa traduction au commencement de la clausule: mais si l'ordre des mots perverti tu exprimes l'intention de celluy, que tu traduis, aulcun ne t'en peult reprendre.
C'est follie de vouloir rendre ligne pour ligne, ou
vers pour vers.
Je ne veulx taire icy la follie d'aulcuns traducteurs: lesquelz au lieu de liberté se submettent à servitude. C'est à sçavoir, qu'ilz sont si sots, qu'ilz s'efforcent de rendre ligne pour ligne, ou vers pour vers. Par laquelle erreur ilz depravent souvent le sens de l'autheur, qu'ilz traduisent, et n'expriment la grace, & parfection de l'une, et l'aultre langue. Tu te garderas diligemment de ce vice: qui ne demonstre aultre chose, que l'ignorance du traducteur.
La quarte reigle
La quatreiesme reigle, que je veulx bailler en cest endroict, est plus à observer en langues non reduictes en art, qu'en aultres. J'appelle langues non reduictes encores en art certain & receu: comme est la Françoyse, l'Italienne l'Hespaignole, celle d'Allemaigne, d'Angleterre, & aultres vulgaires.