Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 9 sur 26

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Un drôle de Valentin

Milonga

 

 

Milonga (de l’espagnol, « tromperie ») : n.f. Bal typiquement argentin, né à Buenos Aires. La danse y est organisée en tandas (suite de trois danses). On y joue des tangos, des valses et des milongas. Les tandas sont entrecoupées de cortinas (courts intermèdes musicaux) qui permettent de changer de partenaire. Un ensemble de règles sociales très strictes régit l’invitation des partenaires, le sens et le mode de circulation sur la piste de danse.

Il existe à Montréal une milonga très particulière, où seuls sont admis les membres d’un cercle restreint. Ils forment une sorte de société secrète. Alexis de la Serna y occupe une place de choix, puisque feu sa mère en est la fondatrice. Dans le monde du tango, l’Usine (ainsi nommée car c’est une ancienne usine électrique) relève du mythe urbain. On l’évoque à voix basse, sans trop s’appesantir, avec des personnes de confiance. De l’extérieur, la bâtisse semble à l’abandon. Toutes les fenêtres ont été borniolées de l’intérieur. Aucune lumière ne filtre à travers les draps noirs. Devant les grilles, à toute heure du jour et de la nuit, deux gardes discrets barrent l’entrée de la cour pour éviter qu’elle ne devienne le repaire des trafiquants de drogue et des prostituées du quartier. Ces derniers ont donc trouvé refuge en face, et conduisent leurs affaires sous une large route de béton portée par des pylônes. Il ne fait pas bon s’aventurer seul de ce côté, à moins d’y chercher l’un ou l’autre de ces délices factices.

Ce soir-là, dans l’encre nocturne, un croissant de lune flotte sur le côté. En passant les hautes grilles, Alexis de la Serna fait halte pour regarder la tour de briques rouges, ornée d’une grande cloche muette, et dont l’horloge arrêtée marque inexorablement 7 h 22. À la porte, il frappe les cinq coups du signal. On ouvre aussitôt. Une lumière sépia tombe en rectangle sur les dalles de la cour. Alexis entre rapidement. À l’intérieur, il fait chaud. Sur deux niveaux, l’immense hall principal a gardé son austérité industrielle, hachuré par un méli-mélo d’escaliers en acier. Sur la partie haute, on a créé un parterre de danse en disposant tables et chaises sur deux côtés, reliés en « U » par un rideau de velours rouge. Sur un balcon intérieur sont perchés les musiciens (un quatuor à cordes augmenté d’un bandonéoniste et d’un chanteur), séparés du vide par une balustrade en fonte. C’est un spectacle étrange que cette assemblée d’hommes et de femmes réunis par la passion du tango, et qui se retrouvent en ce lieu habité par des décennies de labeur ouvrier.

Alexis est aussitôt conduit à sa table, non loin de la piste, côté hommes. Dans son smoking, il impressionne. Une virilité animale se dégage de lui. De la tête, il salue les musiciens. Du haut de leur perchoir, ces derniers sont chargés de surveiller les membres, en s’assurant que le code est scrupuleusement respecté. Ce sont eux qui administrent la milonga. Le temps qu’on lui apporte son single malt, Alexis se rend aux toilettes, afin de vérifier une dernière fois sa mise. Il prend toujours cette précaution. Tout doit être en ordre. Devant la glace, il passe un peigne sur son crâne et dans sa barbe, ajuste son col, et, se tordant le cou, souffle les pellicules sur les épaules de sa veste. À côté du lavabo, un petit livre est posé. On l’aura oublié là. Alexis, pour qui les livres ont l’attrait des choses énigmatiques, s’en saisit. Terre des hommes. Ce titre ne dit rien à notre milonguero, mais son sens commun lui rappelle que tout objet gratuit est bon à prendre. Il glisse donc hardiment le livre dans sa poche intérieure, et regagne sa table. Son verre l’attend. Il dirige ensuite son regard vers l’autre côté du parterre, domaine des femmes. Une vingtaine sont assises, les jambes croisées, le menton haut, telles des déesses en robe de soirée. Elles sont venues exclusivement pour danser, et elles le font savoir par leur maintien impeccable, superbes dans leur fierté de femmes libres. Elles ont tous les âges, et aucun. Fardées, habillées au millimètre, elles réalisent la prouesse de se montrer à la fois offertes et inaccessibles. Alexis fait un tour d’horizon, passant rapidement d’une femme à l’autre, en prenant soin de n’en fixer aucune. Dans une milonga, l’invitation à la danse se fait par le regard. Convier une femme en allant la trouver à sa table est maladroit dans une milonga ordinaire, intolérable à l’Usine. De part et d’autre du parterre, l’homme et la femme se trouvent avec les yeux. Dès les premières notes (et pas avant, car il faut en identifier le rythme), les prunelles se cherchent, se perdent, se rejoignent, dans un ballet oculaire appelé mirada. On fuit celles que l’on refuse, on soutient le regard d’un partenaire désiré.

CA P U C I N E

Mon dieu, c’est lui !

Capucine a expulsé son chuchotement comme on éternue discrètement dans sa main.

LA U R A

Hein ? Qui ?

CA P U C I N E

Lui ! Le gars… Le type… Le renifleur !

LA U R A

Non !

CA P U C I N E

Si !

LA U R A Où ça ?

CA P U C I N E

Le… Enfin tu ne peux pas le rater ! Le grand monsieur là-

bas.

LA U R A

Lui ? Ne le regarde pas trop, malheureuse !

Il va penser que tu l’invites !

Blanche et Capucine rangent leurs yeux entre leurs cuisses. Blanche se tord la bouche vers Laura.

BL A N C H E

Je te préviens, pas de farce. Je ne danse pas ce soir.

LA U R A

Si tu veux mon avis, vous êtes prêtes toutes les deux.

Ça fait plus de trois semaines que nous travaillons presque

tous les soirs. Mais je voulais vous faire prendre la

température d’abord.

BL A N C H E

La température est prise, c’est bouillant, on peut partir.

LA U R A

Détends-toi, profite du moment, observe, écoute. J’ai dû faire

des pieds et des mains pour vous obtenir une entrée, ce serait

dommage de filer maintenant.

CA P U C I N E

S’il m’invite, qu’est-ce que je fais ? Je mourrai sur place !

BL A N C H E

Mort par cabaceo.

LA U R A

Tu n’es pas obligée d’accepter son invitation, grosse maline.

CA P U C I N E

Mais si je refuse, il va penser qu’il ne me plaît pas.

LA U R A

Il ne va rien penser du tout. Ça arrive. C’est le jeu.

CA P U C I N E

En plus, je lui ai déjà posé un lapin une fois.

Laura émet un petit claquement de langue.

LA U R A

Alors c’est lui… Hé bé…

CA P U C I N E

Quoi « hé bé » ?

Qu’est-ce que ça veut dire « hé bé » ?

Laura a gardé de sa génitrice quelques interjections méridionales.

LA U R A

Ça veut dire que ce monsieur, c’est Alexis de la Serna, le fils

de la fondatrice de cette milonga. Rien que ça.

CA P U C I N E

Parce qu’en plus sa mère est dans les murs ! Au secours…

LA U R A

Tout va bien, elle est morte. Les rênes ont été reprises par sa

tante. Mais lui vient toutes les semaines.

Je ne le connais pas. Je n’ai jamais dansé avec lui.

BL A N C H E Pourquoi ?

LA U R A

Tu l’as regardé ? Je n’ai pas envie de danser avec un rouleau

compresseur.

CA P U C I N E

Hé bé…

LA U R A

Voilà, c’est bien ce que je dis.

Capucine ne semble pas percevoir l’intérêt qu’elle suscite. Comment le pourrait-elle ? Pour qui n’est pas coutumier de cette milonga, il ne se passe rien de notable. Aucune parole, aucun éclat de voix, pas même un petit sifflement d’admiration. Mais pour les habitués, c’est un séisme. Des mouchoirs blancs sont tamponnés sur les fronts, des lèvres sont mordues, des paupières battent de l’aile, des pommes d’Adam roulent de bas en haut.

En découvrant Capucine, Alexis se fige, plaqué contre un mur invisible, tandis qu’elle lui lance une à une les lames de sa beauté. Car on se tient devant certaines femmes comme devant un lanceur de couteaux, le cœur à l’arrêt. Alexis fait une piètre cible. Un essaim de lames se fiche dans son gros cœur de bête. Sitôt passée la première salve, Alexis sent une amertume familière lui couler au creux de la poitrine. Pour lui, la femme non vénale a toujours été inaccessible. Dans la mélasse de son esprit tournent les souvenirs de refus. Il revoit les yeux qui disent « non », les fronts plissés de pitié, les lapins posés. Depuis qu’Alexis est en âge de tomber en amour, ses romances se jouent dans un théâtre intangible, entre les pendrillons de son imaginaire. Il n’a jamais été chéri que par des femmes drapées de songes, sur lesquelles il plaque les visages de celles qui émoustillent ses désirs. Aucune femme aimée n’a jamais franchi le seuil de sa fonderie, grimpé les marches qui mènent à son logis, ou caressé son hibou apprivoisé, à moins d’être rétribuée. Alexis est pétri d’amour inemployé, un amour aussi candide que lui, et qui ne se formule pas. Il faut un esprit lucide pour diffracter les rayons de la séduction. Comment parler aux femmes quand on sait à peine parler aux murs, et avec un corps inapte à émettre les signaux de la volupté ? Le corps d’Alexis est un sémaphore perdu dans le brouillard de sa gaucherie sentimentale. Pour cet analphabète de la galanterie, le tango est le seul moyen d’échanger avec la gent féminine, dans un langage qu’il maîtrise assez pour lui donner l’assurance d’être compris. Ses tête-à-tête sont des corps-à-corps. Alexis, en trois danses, concentre toute une vie d’amour : première rencontre, première étreinte, confiance, trahison, retrouvailles… Tout est vécu en raccourci, le temps d’une tanda. À l’Usine, on ne le refuse pas. Les femmes de la milonga n’y sont pas en quête d’Apollon, mais d’un homme avec qui fonder la délicieuse douleur de la danse. Bien décidé à être cet homme pour Capucine, Alexis pose son regard sur elle. Diable, qu’elle est belle. Son visage à peine maquillé jure avec les minois surpoudrés des autres femmes.

CA P U C I N E

Merde, il me regarde.

LA U R A

Calme-toi. Grâce, élégance, fierté. Bois un peu de vin.

Sur la piste, une dizaine de couples forment déjà une lente orbite dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (c’est la règle), tel un grand système de planètes doubles. Alexis de la Serna observe discrètement les autres membres. Devant le refus de Capucine, il s’est rabattu sur une jeune femme d’une vingtaine d’années à peine, longue et bordée comme une rose. Leurs regards s’étreignent. De la Serna fait son cabaceo, ce signe de tête reconnaissable entre mille, sorte d’épanchement vertical, qui signifie : « Tu viens ? » En face, la jeune femme y répond par le même signe. Notre homme se lève, et entre dignement sur le parterre. Là encore, il ne faut pas aborder la femme à sa table, mais l’attendre sur la piste, juste en face d’elle (afin de lui éviter l’humiliation d’avoir pris pour sienne une invitation destinée à une autre). Pendant que de la Serna s’approche, la jeune femme prend placidement une dernière gorgée de son vin. Puis elle se lève à son tour, et rejoint celui qui la mènera à travers les trois danses de la tanda. Alexis et sa compagne sont arrimés l’un à l’autre. Tout semble les séparer, l’âge, la morphologie, et pourtant la danse est leur point de contact. Le bras de la milonguera s’est enroulé autour du milonguero. Elle appuie son front sur le menton de son partenaire. Alexis a replié son bras gauche. Sa main puissante enserre délicatement celle de sa compagne, comme on tient un papillon dans la niche de la paume. Ils dansent, froncés dans la gravité de leur visage. Leurs mouvements sont mesurés, leurs pieds glissent. Nous sommes loin de ce tango de gala qui jonche les circuits touristiques. D’ailleurs, à l’Usine, les pieds ne doivent en aucun cas dépasser la hauteur des genoux. La milonga n’est pas un spectacle, c’est une solitude partagée. Les couples ne sont pas là pour rayonner, mais pour se consumer de l’intérieur. Il s’agit d’avoir un centre de gravité pour deux, et d’évoluer ensemble sur la piste, d’un même corps. Entre chaque danse, Alexis et la jeune femme se regardent. Ils ne disposent que de quelques secondes. À l’Usine, on parle peu sur le parterre. Le gémissement du bandonéon, la mélopée du chanteur, le tintement des verres, le chuchotement des pas sur le sol, la faible rumeur des clients attablés sont les artisans du monde sonore. La musique reprend, tous les danseurs s’animent simultanément. Alexis et sa compagne se blottissent un peu plus l’un contre l’autre. Ils se sont appris, jumelés, abandonnés à la sagesse de leur corps. Une fois les danses terminées, le milonguero raccompagne sa partenaire à sa table, et va se rasseoir à la sienne. Le couple ne se reformera plus de la soirée. On ne danse pas deux fois avec la même personne. Et Alexis est bien décidé à ne pas laisser passer sa chance une seconde fois. Il plonge illico ses yeux dans ceux de Capucine.

Du côté des femmes, les trois amies échangent toujours des chuchotis sans se regarder. Elles ressemblent à trois écolières se parlant à la barbe de l’instituteur.

BL A N C H E

Alerte rouge. Il te regarde encore.

Baisse les yeux, Capucine, ça va passer.

CA P U C I N E

…

BL A N C H E

Aïe, il insiste.

CA P U C I N E

…

Blanche tourne alors la tête vers Capucine, qui a les yeux rivés sur Alexis.

BL A N C H E

Capucine ! Tu vas te faire cabaceoner !

Trop tard. Capucine a laissé couler en elle le regard du fondeur de cloches. Les secondes passent. Le cœur d’Alexis boit la tasse, une grosse tasse de sang. Pas de doute, elle est à portée de corps. Il s’apprête à lancer son cabaceo, mais Capucine le devance. Car il n’est pas dit qu’une femme ne puisse convier un homme sur le parterre.

BL A N C H E

(aussi fort qu’un chuchotement le permette)

Capucine ! On a perdu Capucine !

Désarçonné par cette spontanéité, Alexis en oublie presque de répondre à l’invitation. Il se ressaisit vite, acquiesce.

CA P U C I N E

Si une grande bringue à jambes de grue peut le faire, je peux

le faire.

Et elle déploie son corps de ballerine. Laura et Blanche sont soufflées par cette Capucine qu’elles n’ont jamais vue.

Elle entre sur la piste, Alexis la regarde s’approcher en sifflant une gorgée de son whisky. Pas de doute, le cabaceo était bien pour lui. Trente secondes plus tard, Capucine est contre lui. Pour faire sien le poids de son milonguero, elle pose sa joue sur la poitrine d’Alexis, qui la surplombe d’une tête et demie. Mais la voilà qui se retire prestement, dans un geste de surprise. Alexis s’empourpre. D’instinct, il porte sa main à sa poitrine. Une épingle oubliée aurait-elle piqué la belle ? Rien de tel, mais Alexis sent sous ses doigts un relief inhabituel. Les outrances de son enveloppe lui sont familières, et il ne reconnaît pas cette bosse-là. Il lui faut cinq bonnes secondes pour élucider le mystère. C’est le livre, le fameux livre, déniché plus tôt sur un coin du lavabo. Morfondu, Alexis l’extirpe de sa veste, et le glisse dans une poche du pantalon, où Saint-Exupéry ne gênera personne. Capucine souligne ce geste d’un sourire, qu’Alexis interprète comme une manifestation de gêne. Ils s’enlacent. De petits bourgeons de sueur germent déjà sur les tempes brûlantes du danseur.

Heureusement, les premières notes retentissent. C’est une milonga, la danse qui a donné son nom au bal. La voix de Juan, le chanteur, suinte du balcon. La mémoire viscérale d’Alexis prend le relais. Il renoue avec tous les réflexes de son enfance. La chanson est versée en lui par les oreilles, puis distillée à travers l’alambic de son corps. Les mots s’accrochent au cœur, la musique coule jusqu’à ses pieds, où elle devient mouvement. Elle se répand sur le sol, par flux et reflux rythmiques, s’anime, s’apaise, tourne, roule. Alexis entraîne Capucine dans le courant de ses pas. La chanson s’appelle Amarras. Ces mots-là ont pour Alexis une force particulière.

J’erre comme une ombre tourmentée…

Il repense à ses promenades nocturnes, emmitouflé dans sa solitude.

Je cherche les baisers que je n’aurai jamais…

Il perçoit autour de lui la présence de ces femmes qu’il tient dans ses bras chaque vendredi, mais qui lui demeurent hors d’atteinte. Capucine est un peu fébrile. Elle danse avec l’application et la raideur d’une pucelle. Elle trace un tango sans surprise ni maladresse, scolaire. Les couples se sont raréfiés sur la piste, car l’assistance est curieuse d’observer la nouvelle danseuse. Les musiciens aussi. Tiendra-t-elle ses promesses ? Oui. C’est un sans-faute. Les premiers pas à l’Usine sont toujours chargés d’appréhension et d’euphorie, car l’enjeu est immense.

Je sais seulement que ton adieu est une douleur dérisoire qui me suit à chaque pas.

Pour Alexis, la milonga est synonyme de retrouvailles et d’adieu. Ce perpétuel désir inassouvi charge sa danse d’une intensité unique. Dans le cercle de l’Usine, la plupart des femmes recherchent son étreinte. Elles lui pardonnent la sueur de son front et son allure d’ogre, car elles se sentent impérieusement conduites. Capucine sait immédiatement qu’elle a affaire à un vieux loup de milonga. Le large poitrail d’Alexis, gonflé d’émotion, impose un cap sûr. Capucine y amarre toutes ses écoutes, et se laisse dériver sans crainte. Alexis retrouve un brin de confiance. Il s’abandonne tout entier à cette intelligence empirique qui lui vient de sa mère, et qu’il porte en lui tel un chromosome. Il s’imprègne du parfum de Capucine, comme on respire l’atmosphère d’une planète inconnue. Contre son cœur est rivée l’oreille de la jeune femme. Entend-elle battre cette joie chagrine, qui est le lot de tous les cœurs vacants ? Entre les chansons, Alexis et Capucine se regardent. Mais l’immobilité reconduit Alexis dans la geôle de sa bêtise. Dans les yeux de Capucine, il ne lit rien, il ne voit rien. Des pensées confuses traversent la mouscaille de sa matière grise. Il en est réduit à attendre anxieusement la prochaine chanson, qui le délivrera de la torture. Sorti de l’eau de la danse, ce gros mérou étouffe misérablement. Face à lui, Capucine reprend haleine. Le style ardent d’Alexis a échauffé la jeune femme. Le bandonéon s’étire à nouveau, et introduit la deuxième chanson, Farol.

Le ciel raconte les rêves d’un million d’ouvriers.

Le texte raconte un quartier pauvre, avec ses maisons reflétant les couleurs de leurs murs en fer blanc, ses coins de rues tachés de souvenirs, et son horloge distante frappant les deux coups du matin.

Enfin la troisième, Trasnochando.

Tout… J’ai tout perdu.

Alexis, voyant venir le moment de la séparation, serre Capucine d’un peu plus près.

La seule chose qui me reste d’elle, c’est cette photo, et je ne veux pas la regarder.

Le dernier accord posé, Capucine s’éloigne d’un pas. En l’absence de musique, le contact avec ce corps étranger lui est soudain insupportable. Elle trouve la force de balbutier :

– Je suis désolé pour l’autre jour… J’ai eu… J’ai eu un empêchement de dernière minute.

– Pas grave.

Alexis allait ajouter « J’ai l’habitude », mais il sent que cette réplique jurerait avec l’instant, avec l’élégance de son costume, et surtout avec la sublimité de la femme qui lui fait face. Il reconduit Capucine à sa table, et va reprendre sa place parmi les hommes. Il n’emportera d’elle qu’un parfum de chèvrefeuille pris dans la laine de sa veste.

Sitôt assise, Capucine sent les regards tournés vers elle. Laura la couvre d’une fierté maternelle. Blanche frétille d’admiration.

LA U R A

Alors ?

BL A N C H E

Alors ?

Capucine quitte subitement sa chaise, et gagne à petits pas les escaliers menant vers la sortie. Interloquées, Laura et Blanche s’engouffrent dans son sillage. D’un seul mouvement, les hommes se lèvent à leur tour. Froufrou d’étoffe. Ils saluent leur nouvelle milonguera, non sans étonnement de la voir s’en aller si vite. Aucune règle n’impose aux danseurs de s’attarder jusqu’à la fin du bal, mais tous, en général, restent jusqu’à l’ultime tanda. Les trois amies se laissent poser leur manteau sur leurs épaules par les garçons du vestiaire, et se glissent dans le sac de la nuit.

La soirée d’Alexis de la Serna prendra une tournure tragique. Il mènera d’autres femmes de l’Usine à travers le labyrinthe de son tango, et finira sa nuit, comme souvent, dans des bras qu’il trouvera sous la route de béton, des bras qui lui prodigueront un peu d’amour en petite monnaie.

Capucine ouvre précautionneusement sa porte d’entrée. Si Flopi était un chien, il lui ferait fête en jappant autour d’elle. Mais sa condition de hérisson fait de lui un animal timoré. Enroulé dans son épineux paillasson, il feint de ne pas voir sa maîtresse. Puis il dresse son petit nez, l’air de dire : « Tiens, te voilà. » Il baille, et se réfugie à nouveau en lui-même. Le hérisson pratique une introspection littérale. Ses épines se dardent autour de lui comme des rayons de soleil. Constatant que Capucine ne vient pas le voir, Flopi s’étire, s’approche de sa maîtresse en roulant des mécaniques. Il réclame sa caresse du soir. Les premiers gestes de la jeune femme sont invariables : chercher le bol d’eau que le hérisson, par jeu, a fait rouler à travers l’appartement, lui donner sa pitance (quelques fruits et un occasionnel cadavre de mouche recueilli sous un meuble), et remplacer l’eau renversée. Ce que Capucine nomme « eau » n’est pour Flopi qu’un liquide insipide, il préfère l’eau croupie sous les feuilles mortes, celle des pots de fleurs, celle de la pluie dont il se délecte lorsqu’elle ruisselle le long des troncs d’arbres. Capucine réserve toujours à Flopi l’eau « courante » qui ne court pas plus qu’un lévrier empaillé.

Une voix fuse d’un coin obscur de la chambre.

– C’est toi ?

– Oui, petit frère, rendors-toi.

– Je ne dormais pas.

– …

– Elle a appelé…

– Qu’est-ce qu’elle voulait ?

– Que je revienne à la maison.

– …

– Je ne vais pas y retourner. J’espère que ça ne te dérange pas.

– Je te préfère ici qu’avec elle. Elle te détruirait, Nicolas. J’en sais quelque chose.

– Elle me dit que je ne vaux rien sans elle, que je ne m’en sortirai jamais.

– Elle est malade. On n’a besoin de personne pour valoir quelque chose. Essaie de dormir maintenant. Et décale-toi, que je ne te réveille pas quand j’irai me coucher.

Le bain de Capucine est affaire d’hygiène de l’esprit. Elle a besoin de cette immersion quotidienne pour faire éclore sa paix intérieure. Pendant que la baignoire se remplit, Capucine se déshabille. Elle fait jaillir d’elle cette robe encore imprégnée de tango. Le drap de son bain tiré jusqu’au menton et bien lisse, Capucine parle en elle. Cette pratique est l’envers de l’expression « penser tout haut ». Étrangement, sa voix intérieure sonne dans sa tête avec des échos de salle de bains.

Une fois sortie, elle s’empresse de couvrir son corps nu. Même quand elle est seule, elle se défie des regards invisibles. Ses propres yeux dans le miroir la font rougir. Elle se sent observée par les objets qui l’entourent.

Sur la table de la cuisine, un bloc de papier à lettre l’attend, rayé d’un stylo. « Maverick, tu seras photographe », murmure-t-elle, avant d’entamer sa lettre.

Pour pallier une vie sociale limitée à la meute et au cercle poétique, Capucine écrit des lettres. À qui ? À tout le monde. Elle les envoie au hasard de l’annuaire. Au traditionnel journal intime, elle préfère cette correspondance à sens unique, qui lui donne l’impression de n’être pas seule. Elle a besoin de sentir quelqu’un au bout du fil de ses pensées. D’un simple prénom, elle déduit une vie, un métier, des rêves, des défauts, des qualités. Le ton de ses lettres varie selon la personne à qui elle s’adresse. À un certain Nathan, qu’elle imagine géomètre, elle n’écrira pas de la même manière qu’à une certaine Béatrice, qu’elle voit institutrice.

Cher Maverick,

Je rentre à peine de ma première milonga. J’ai cru mourir vingt fois. J’ai bien failli rebrousser chemin avant même de passer la grille de l’Usine. Laura n’aurait pas supporté ma défaite. Tant de monde. Tant de visages. Mais dès que je suis entrée, je me suis sentie plus calme. Ces gens rassemblés autour du tango m’ont fait comprendre que je ne risquais rien. Tu aurais aimé photographier cet endroit hors du temps. Un charme brut prodigué par le mélange de la pierre et du métal, un plafond culminant à une trentaine de mètres, troué par une verrière, et d’où tombent des lampes coniques en zinc, de hautes fenêtres en arc surmontées de petites fenêtres en ogive. Cet immense volume sonne comme une cathédrale. Nous nous sommes installées à la première table (Blanche était avec nous). Sans le dire à mes amies, j’étais déterminée à me jeter à l’eau. C’était une sorte de défi lancé à moi-même : « Ma petite Capucine, tu vas trouver l’homme le plus effrayant, le plus impressionnant du lot, et tu vas l’inviter à danser. » Là, droit devant moi, je tombe sur cet homme inouï, ce colosse qui entre presque tous les matins dans ma librairie, juste pour « me respirer », comme dit Blanche. De loin, on dirait Barbe-Bleue. Barbu, joufflu, ogresque, avec des mains à écraser le mont Royal, et au coin de l’œil un énorme grain de beauté qui fait comme une larme couleur café, condamnée à ne jamais couler. Quand on y regarde de plus près, on devine que derrière ce corps de Vulcain se cache un être raffiné. La preuve, dans la poche de sa veste, il y avait un livre. Voyant que ça me gênait, l’homme l’a changé de poche. J’ai eu juste le temps de reconnaître Terre des hommes. Nous avons les mêmes goûts. Il avait l’air d’un enfant pris en train de chiper dans la corbeille à bonbons. C’était irrésistible, ce grand gaillard rougissant jusqu’aux oreilles. Et sa façon de danser ! J’ai tout de suite eu confiance. Barbe-Bleue dansait comme Fred Astaire. Je n’ai jamais ressenti cela. J’ai ma théorie : seuls les hommes suprêmement intelligents peuvent danser le tango. Ils doivent anticiper tous les mouvements des autres danseurs, tout en guidant leur partenaire. Je suis repartie avec en moi quelque chose qui pouvait s’apparenter au bonheur. Mais je comprends ma mauvaise fortune : jamais je ne pourrais voir cet homme dans la « vraie vie ». Je retournerai à la milonga. Peut-être qu’ainsi, tango après tango, nous trouverons un moyen de nous connaître.

Je t’embrasse,

Capucine

Elle se met au lit, claquemurée dans sa chemise de nuit. Flopi la rejoint illico, fait quelques tours sur lui-même (protocole qu’il a en commun avec les chats), et s’affale au pied du lit.

Cette nuit, Capucine prend le premier train pour le sommeil, harassée de tango, et surtout épuisée par le tohu-bohu de son cœur d’ordinaire si taiseux.

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