Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 25 sur 26

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Un drôle de Valentin

Mon Valentin

 

Au moment de me séparer de ton corps, je m’assois pour écrire. Je comprends maintenant ces mots que tu prononçais souvent : « La plume est une enclume. » Cette lettre, cela fait longtemps que j’y songe. Je l’écrivais en dedans, sous la douche, en courant sur les rives du Saint-Laurent, en cuisinant, en nettoyant mon arme. Ça semblait facile. Les mots tournaient à portée de voix intérieure, il suffisait de les saisir au vol. À présent que je me lance et qu’il faut les capturer pour de bon, je ne les trouve plus.

Je ne veux pas écrire une lettre d’amour, je n’ai jamais su en commettre. Les petites cartes que tu recevais lorsque tu étais à Paris étaient ce que je pouvais faire de mieux. J’ai aujourd’hui la conviction que l’amour et les mots sont incompatibles. Quelqu’un qui parle n’est jamais complètement désintéressé. Il y a toujours un peu de spectacle, un peu de narcissisme. Une lettre d’amour ne devrait contenir que ceci : « Je t’aime ». Développer, c’est montrer son éloquence, endosser le rôle de l’amoureux en espérant quelques applaudissements. Léon Lortie en a donné une preuve éclatante lorsqu’il a voulu reprendre ses poèmes. Il y avait peu d’amour dans ces vers, seulement un moyen de te faire admirer son talent de poète.

Je ne veux pas non plus écrire une lettre d’adieu. L’adieu est un concept arbitraire imaginé par un monde qui ne comprend pas que rien ne s’achève. Si j’avais obéi à ce monde, je t’aurais mis dans une boîte quelques jours après ta mort, puis dans la terre. Mais j’ai fait la sourde oreille, et je t’ai gardé près de moi. Il n’y a jamais d’adieu, il n’y a jamais de fin à rien. Tu avais compris cela mieux que personne, toi qui avais un mal fou à terminer tes romans ou tes dessins. Tu savais qu’aucun roman, aucun dessin n’est jamais terminé. On fait semblant d’y mettre la dernière touche, parce qu’il faut publier le roman, parce qu’il faut exposer le dessin. C’est ainsi que les œuvres meurent : on les sort du secret de l’atelier et on les révèle au monde. Une fois publié, un livre est une fleur dans un herbier. J’ai l’intention de continuer à vivre avec toi malgré l’absence de ton corps. Ce sera même plus confortable, parce que, mon amour, je t’aime, mais tu pues !

Je veux te demander pardon. Suzanne a raison : cette destinée post-mortem, tu ne l’as pas choisie. Je te l’ai imposée sans me soucier de ton assentiment. Je me persuadais que tu n’avais plus de conscience, et que je devais donc en avoir pour deux. Ceux qui lèguent leur corps à la science y consentent avant leur mort. Tu n’as pas eu cette opportunité. Tu es mort sans prévenir, aussi ! Nous n’avons pas eu le temps de nous poser toutes ces questions. Ce manque de réflexion est digne de nous. J’entends si souvent mes collègues se perdre dans des élucubrations « de couple ». Ils attendent sans cesse quelque chose de l’autre et sont souvent déçus. L’amour, pour eux, est une anticipation perpétuelle de ce qu’ils vont recevoir et qu’ils considèrent comme un dû. Tu n’as jamais rien attendu de moi, heureusement ! Il suffit qu’on attende quoi que ce soit de moi pour que je n’aie aucune envie de m’y plier. Pour ma part, je n’ai jamais rien attendu de toi non plus. Tout ce que nous avons reçu l’un de l’autre était grisant parce qu’imprévu. Je te remercie pour cela.

Capucine m’a écrit ce poème. C’est sa façon de me consoler de ton « départ ».

Il est, celui qui a été.

Et vivre un jour, une seconde,

C’est vivre pour l’éternité.

Mon âme est preste comme l’onde,

Si tu la perds, regarde en haut,

On l’aura changée en nuées.

Vois les fontaines, les cours d’eau,

Les jets, les vitres embuées.

Surtout, regarde en toi, c’est là

Que je suis. L’Homme vit par l’Homme.

Et tant qu’il est un cœur qui bat,

Qui se souvient et qui me nomme,

Le mien ne tait pas ses clameurs.

Si je m’éteins en toi, je meurs.

Je n’aime pas beaucoup les promesses. Encore des mots ! Et ils sont souvent gravés dans une roche qui a tendance à s’effriter. Mais je te promets ceci : tu ne t’éteindras jamais en moi.

Ta Blanche

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