Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 8 sur 26

Pages du PDF

Un drôle de Valentin

Le pacte

 

 

Au Livingston, Blanche et Suzanne sont assises face à face, preuve que la conversation est sérieuse. Autrement, elles se seraient installées côte à côte. Le choix du lieu n’est pas anodin non plus. Blanche a d’abord convié Suzanne chez elle. Impensable. Suzanne refuse catégoriquement la moindre proximité avec Valentin. Et chez Suzanne, l’odeur de peinture fraîche est irrespirable. Le Livingston est un lieu de repli adéquat, neutre et familier. Suzanne essaie de différer le sujet qui fâche.

– Alors, le tango ? Ça avance ?

– Je ne sais pas trop où ça mène, mais ça avance.

– Bien.

Pour une fois, Blanche n’a aucune intention de procrastiner :

– J’ai un service à te demander.

– C’est non.

– Attends au moins de savoir de quoi il s’agit !

– Je peux attendre si tu veux, mais c’est non.

Blanche est habituée aux manières de Suzanne. Elle passe outre.

– Voilà… Ce n’est pas seulement à l’amie que je m’adresse, mais aussi au médecin.

– C’est triplement non.

– La température grimpe. Valentin va commencer à…

– Punaise, Blanche… Tu n’as vraiment pas renoncé à cette folie ?

– À l’école de police, il y avait une introduction à la médecine légale, mais le sujet a été survolé.

– Le serment d’Hippocrate ! Tu en as entendu parler ? Je ne veux pas me mêler à tes cochoncetés.

– J’étais sûre que tu jouerais cette carte. Ton serment, il est hors sujet. Il ne concerne que les vivants. J’ai révisé avant de venir. « Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. » Là, tu es tranquille, ça ne risque plus d’arriver.

– Tu joues sur les mots ! Tu les détournes !

– « J’interviendrai pour protéger les personnes si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. » Si Valentin n’est pas affaibli et vulnérable, alors je ne sais pas ce que…

– Il est mort, Blanche. Mort. À ce stade on n’est ni faible, ni fort, on n’est rien.

– Là, c’est toi qui joues sur les mots.

– Tiens, puisque tu as révisé, ce passage, tu le connais ? « Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité. » Les lois de l’humanité, je ne pense pas qu’elles prévoient de garder un macchabée à domicile jusqu’à ce que putréfaction s’en suive.

– Baisse la voix, tu vas m’attirer des ennuis.

– Hippocrate doit se retourner dans sa tombe.

– « Je donnerai mes soins à quiconque me les demandera. » Tu en fais quoi ?

– « Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. » Je ne suis pas médecin légiste.

– « J’entretiendrai et PERFECTIONNERAI mes compétences. » Bon sang, Suziole, où est ton sens de l’entreprise et du développement ? Where is your can-do attitude ?

Suzanne laisse passer quelques secondes, afin de redescendre.

– Bon, on ne va pas faire une bataille de citations. Tu as raison, dans l’état où est Valentin, Hippocrate peut aller se rhabiller. Mais j’ai tout de même un problème de conscience, tu comprends ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

– J’aimerais que Valentin conserve le plus longtemps possible son visage.

– Mets-le sous vide.

– Comme un fromage qu’on veut faire passer à la douane ? Jamais.

– Achète un congélateur géant.

– Hors de question. Valentin n’est pas un poisson surgelé.

– Il n’y a pas que les poissons qui se congèlent. Tu as entendu parler de la cryogénisation ?

– La quoi ?

– La cryogénisation. C’est une technique qui permet de conserver les corps à très basse température. Il y a des hurluberlus qui demandent à être cryogénisés à leur mort. Ils s’imaginent qu’un jour on pourra les ressusciter.

– Tu es visiblement sceptique.

– La science est loin de permettre la résurrection. À supposer que ce soit possible. Alors si je dois me réveiller dans un monde où tous les gens que j’ai connus et aimés n’existent plus, je ne vois pas l’intérêt. Et puis, dans le cas de Valentin, ce n’est pas envisageable, il est mort depuis trop longtemps. Le corps, il faut le congeler au dernier soupir.

– Qu’est-ce que je peux faire ?

– Il y a bien des méthodes qui stoppent la putréfaction, mais elles sont compliquées. Et ça m’étonnerait que tu trouves une formation dans le secteur.

– Quelles méthodes ?

– La momification, par exemple. Mais est-ce que tu serais prête à vider Valentin de son cerveau par le nez ?

– Quelle horreur !

– Sinon tu peux le plonger dans du miel. Il paraît que ça conserve. Tu achètes un fût géant, et ton Valentin, il va macérer tranquillement sans perdre son joli minois.

– Il n’y a pas moyen de le conserver sans l’enfermer ?

– Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Je suis psychiatre ! La bidoche, ça ne me concerne pas.

Blanche baisse les yeux. Elle semble s’éteindre, et pour la première fois depuis la mort de Valentin, l’étendue de son extravagance lui apparaît. Elle entrevoit la possibilité d’un renoncement. Suzanne, décelant ce flottement intérieur sur le visage de son amie, saisit sa chance :

– Blanchette… Tu ne penses pas qu’il serait temps de revenir à la raison ?

Blanche reste engluée dans ses pensées.

– Blanchette…

– Hein ?

– Je ne te fais pas de reproche. Je comprends ce qui t’a poussé à…

– Je suis en train de me dégonfler. C’est minable.

– Au contraire, tu trouves le courage d’accepter le départ de Valentin. Ce n’est pas pour rien qu’il y a cinq phases dans le deuil. Et toi, tu n’en es qu’à la première, le choc initial. Tu ne veux pas y croire.

– Tu ne comprends pas. Je m’étais promis de garder Valentin près de moi, de vivre avec lui cette part de son existence. Et là, j’essaie de rendre l’épreuve plus facile pour mon propre confort. C’est lâche et égoïste. Non, je dois accepter les changements du corps de Valentin, quelle qu’en soit la répugnance.

– Tu as pensé à l’horreur, à l’odeur…

– En ce moment, la puanteur est plutôt chez toi, je te rappelle.

– Tu veux connaître la suite des événements ? Étape par étape ? Pour l’instant, le Valette, je suppose qu’il est assez bien conservé. Mais dès qu’on va titiller les températures positives à deux chiffres, ça va changer. Tu sais combien de bactéries nous avons dans le corps ? Quasiment autant que de cellules ! Des dizaines de milliards. Chacun de nous est une véritable mégalopole aux heures de pointe. Ces bactéries, une fois qu’il n’y a plus personne aux commandes, elles se disent que l’heure du « pas vu, pas pris » a sonné. C’est comme pour les pelouses interdites. Dès que les gardiens ont le dos tourné, tout le monde se rue dessus pour pique-niquer. Eh bien imagine ma petite bactérie devant les abats juteux qui lui étaient refusés jusque-là. Elle va se bâfrer, c’est bien normal. Et la bactérie, quand elle s’en met plein le cytoplasme, elle ne le fait pas proprement. On n’est pas à la cour d’Angleterre. On serait plutôt dans un banquet viking. Ça dégage des odeurs qui feraient tourner de l’œil un cyclope. Après les bactéries, il y a les mouches. Figure-toi qu’une mouche, quand elle voit un cadavre en décomposition, elle ne réagit pas comme nous. Elle ne change pas de trottoir. Elle se dit : « Tiens, c’est cosy ici, je vais y fonder une famille. » Elle y pond ses œufs, et tu n’as pas le temps de dire « mouche » que les quatre coins du bâtiment se changent en crèches géantes pour asticots, avec buffet à volonté. Quand tout le monde s’est goinfré jusqu’à l’os, littéralement, on arrive à l’ère de la sécheresse. Le corps se déshydrate. Tous les poils posent leurs congés et partent en cure thermale. Il ne reste qu’un squelette qui va se disloquer, des doigts jusqu’aux orteils. Voilà, et encore, c’est la version courte. Tu veux infliger ça à Valentin ? Tu veux t’infliger ça ?

– Ça va lui arriver quoi que je fasse.

– Tu as réfléchi aux risques ? C’est complètement illégal ce que tu fais. Combien de temps tu vas pouvoir cacher la mort de Valentin à ses proches, à sa mère ?

– Je sais.

– Et le pire, c’est que tu nous rends complices.

– Je ne t’ai pas obligée à entrer chez moi sans prévenir.

– Ne fais pas l’hypocrite. Tu avais l’intention de nous mettre dans la confidence le fameux soir où tu avais « une révélation à nous faire ». Mais tu as flanché à la dernière seconde.

– Tu me connais bien. C’est vrai.

– Si jamais tu te fais pincer, je ne saurai pas mentir. Je serai radiée de l’ordre des médecins. Tu te rends compte ? Franchement, tu devrais faire marche arrière.

– Il est trop tard. J’y ai déjà pensé. Il n’y a pas de cause visible à la mort de Valentin. Le médecin légiste devra faire une autopsie. Il constatera que Valentin est mort il y a plusieurs semaines.

– Quel désastre… Alors quoi ? On ne va pas plonger Valette dans l’acide, comme une bande de mafiosos. Ou le couper en rondelles pour l’enterrer dans une décharge.

– Non. Je ne peux plus reculer, autant assumer jusqu’au bout.

Capucine et Laura font leur apparition.

LA U R A

Vous avez fini ? On peut venir ?

SU Z A N N E

Oui. On n’a pas avancé d’un iota.

Elles s’installent.

BL A N C H E

Les filles, ma décision est prise. Mon souhait est d’avoir

votre soutien, mais je ne peux pas l’exiger.

Blanche oublie que Laura et Capucine viennent tout juste d’arriver.

LA U R A

Sans doute, mais avant de donner mon soutien, j’aimerais

savoir ce que je soutiens exactement.

CA P U C I N E

Moi aussi.

BL A N C H E

Valentin est mort.

LA U R A

Ça, on le sait.

Et tu as tout notre soutien pour admettre ce fait.

BL A N C H E

Je n’ai pas l’intention de prévenir quiconque. Nous sommes les seules personnes à être au courant. Je veux accompagner

Valentin sur le chemin de la mort, accompagner son corps

dans sa déchéance. Je ne suis pas folle, et vous savez que je ne suis pas une perverse. Je n’ai aucune attirance envers les choses de la mort, les cadavres, et même, ça me dégoûte. Je

vais devoir lutter contre ce dégoût, passer outre ma répulsion.

Mais je suis persuadée que derrière cette épreuve, il y a quelque chose de beau. Je sens que c’est la plus grande

preuve d’amour que je puisse lui donner. Le livre d’une vie

se termine toujours dans la laideur. Pourquoi refermer le livre

avant le dernier chapitre ? Je ne sais pas du tout comment je

vais m’y prendre. Je n’ai pas de mode d’emploi. Je ne sais

pas combien de temps ça va pouvoir durer. Mais j’aimerais

avoir votre soutien.

Vous pouvez me le refuser, et me retirer votre amitié. Je ne

vous en voudrais pas, je suis consciente de l’énormité de ce que je vous demande. J’ignore comment je réagirais à votre

place.

Le discours a été écouté avec solennité. La pause qui lui succède est tout aussi solennelle. Les filles n’osent pas se regarder, chacune est seule avec son amitié envers Blanche. Chacune doit peser cette amitié, et en évaluer la résilience. Inconsciemment, Laura, Capucine et Suzanne n’ont jamais envisagé de voir perdurer la situation de Blanche. Elles pensaient que Blanche y mettrait fin elle-même après sa révélation, et l’ébauche d’assentiment dont elles avaient fait preuve était fondée sur cette certitude. Le discours de Blanche change la donne.

CA P U C I N E

Moi je te soutiens.

Oui, la lumière vient de la timide, de celle que l’on supposerait la plus craintive, la moins audacieuse. L’explication en est simple : Capucine est capable d’accepter l’extrême si elle perçoit une résonance littéraire. Elle a minutieusement considéré ce qu’impliquait la démarche de Blanche, la perspective d’un corps aimé qui se décompose, d’un visage qui peu à peu s’enlaidit jusqu’à devenir monstrueux, qui perd avec le temps ses traits humains, au point d’être méconnaissable. Cette image, elle l’a déjà rencontrée. Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde raconte l’histoire d’un beau jeune homme qui voit son portrait s’enlaidir à mesure qu’il salit son âme. À sa mort, le jeune homme devient « flétri, ridé, repoussant » tandis que son portrait retrouve sa beauté. N’est-ce pas là, si l’on n’y regarde pas de trop près, le destin de Valentin, et de toute personne entrant dans la mort ? C’est en tout cas assez comparable pour que Capucine ne voie pas d’objection à y être mêlée.

BL A N C H E

Merci, Capuciole… Ça me touche beaucoup.

Dès lors, la dynamique change. Un précédent a été établi. Il devient plus difficile de s’opposer. Une brèche a été ouverte par le consentement de Capucine, et une sorte de fluide invisible s’y engouffre. Pour ne pas être happé dans son sillage, il faut lutter. Laura et Suzanne résistent. Mais Laura finit par lâcher prise.

LA U R A

Tu te souviens du jour où je t’ai appelée en panique parce

qu’un type essayait de me faire chanter ? Il disait avoir des

images « compromettantes » de moi, et menaçait de les

divulguer.

BL A N C H E

Bien sûr que je m’en souviens.

LA U R A

Je n’avais aucune preuve, mais le gars décrivait des situations

que j’avais effectivement vécues. J’étais prête à céder pour

éviter l’humiliation. Tu m’en as empêchée, et tu m’as

persuadée de porter plainte. Le type a été retrouvé. Il s’est

avéré qu’il n’avait aucune image. C’était du bluff. Au nom de

ce que tu as fait pour moi ce jour-là, je vais te soutenir.

La brèche s’élargit. Suzanne est maintenant entraînée par le flot sororal dans lequel sa conscience est immergée. Un refus la mettrait en porte-à-faux, et ferait d’elle une dissidente au sein de la meute. C’est une position trop fatigante. D’un mouvement de tête, elle acquiesce. Le pacte est signé.

OceanofPDF.com