Un drôle de Valentin
Lève-toi et marche
La première leçon de tango s’ouvre sur une déconvenue. Dès son entrée au salon, Laura relève un accroc à son plan.
LA U R A
Zut, je n’avais pas pensé à ça. On ne va pas pouvoir danser
ici.
BL A N C H E
Pas assez grand ?
LA U R A
La moquette.
CA P U C I N E
C’est si important que ça ?
LA U R A
On ne danse pas le tango sur de la moquette.
Le pied ne glisse pas.
BL A N C H E
C’est bien gentil, mais je ne vais pas décoller ma moquette.
LA U R A
Bon, je sais, on va aller au salon de coiffure, c’est à vingt
minutes de marche.
Ce changement de lieu est inespéré pour Blanche. La nuit dernière, elle a rêvé que le corps de Valentin était découvert par ses amies. Mon Dieu ! Et s’il lui prenait l’un de ces sursauts qu’il a parfois et qu’il tombait du lit ! Le bruit alerterait les filles. Ce serait un comble qu’un cadavre échoue à faire le mort.
Arrivées à destination, les filles poussent les sièges au fond de la pièce. Le sol est méticuleusement balayé. Pas une mèche de cheveux ne traîne sur le carrelage en damier.
LA U R A
Mettez-vous en face de moi, le plus loin possible.
Blanche et Capucine prennent chacune un tabouret, et se choisissent un coin de la pièce.
LA U R A
La première difficulté, c’est le cabaceo.
CA P U C I N E
Le ?
LA U R A
Un geste de la tête qui sert d’invitation. Comment faites-vous
pour inviter quelqu’un à danser ?
CA P U C I N E
Je ne l’ai jamais fait.
BL A N C H E
Moi non plus.
LA U R A
Imaginez.
BL A N C H E
… Je ne sais pas… « On danse ? »
LA U R A
Comme une adolescente à sa première soirée ? Comme un
touriste français à la fête du camping ? Non. Le tango est une
affaire sérieuse. On ne s’y prend pas comme un bidochon.
Mais avant d’aborder le cabaceo, reprenons les bases…
Capucine, regarde-moi.
CA P U C I N E
Hein ?
LA U R A
Regarde-moi dans les yeux.
Capucine tente une œillade furtive.
LA U R A
Ça, ce n’est pas un regard. Ce que tu viens de faire est au
regard ce que l’étoile filante est au soleil. Une étoile filante,
ça ne réchauffe personne, ça fait une petite étincelle
mesquine, et une fois qu’elle a flambé dans l’atmosphère, il
n’en reste qu’un petit caillou calciné. Voilà ce que tu
m’offres, un petit caillou calciné. Que veux-tu que j’en
fasse ?
Si je danse avec toi, tu dois m’enrober dans ta chaleur.
Ton regard doit nourrir toutes mes cellules.
CA P U C I N E
Bon, je recommence.
Cette fois, le regard de Capucine est un peu plus appuyé, sans toutefois dépasser les trois secondes.
LA U R A
Pourquoi tu baisses les yeux ?
CA P U C I N E
Je ne sais pas.
LA U R A
Je vais te le dire. Tu baisses les yeux parce que tu ne donnes
rien. Tu ne me regardes pas, tu subis mon regard. Tes yeux
sont deux boucliers. Ils sont ouverts, et pourtant ils sont
fermés. Quand tu regardes quelqu’un, ce ne sont pas tes yeux
qu’il faut ouvrir, c’est ton humanité. Et quelque chose doit
passer de toi à l’autre. Quelque chose en toi vient s’appuyer
sur l’autre, sinon tu n’offres pas de résistance, et tu
t’effondres sur toi-même. Tu succombes à ce que l’autre te
donne. C’est pour ça que tu baisses les yeux.
Lève-toi… Tends tes bras, empoigne mes épaules.
Laura saisit les épaules de Capucine entre ses mains.
LA U R A
Maintenant penche-toi en avant, contre moi.
CA P U C I N E
Je vais te déséquilibrer !
LA U R A
Fanfaronne, va. N’aie pas peur.
Capucine bascule vers l’avant. Laura répartit son poids sur la pointe de ses pieds. L’équilibre est atteint.
LA U R A
Tu vois. Tu ne tombes pas parce que tu es appuyée sur moi,
et réciproquement. Rassieds-toi… Maintenant, faisons la
même chose, mais uniquement par le regard.
Capucine a besoin de quelques secondes pour s’ouvrir le cœur. Puis elle lève les yeux. Les secondes passent. L’équilibre est atteint.
LA U R A
Ne t’arrête pas. Nous pouvons tenir des heures si chacune de
nous continue à donner. Il suffit de ne jamais se tarir.
CA P U C I N E
Et si l’on n’a plus rien à donner ?
LA U R A
Cela porte un nom : la mort. Tant qu’il est vivant, le soleil
brille. Bon, à ton tour, Blanche.
Les heures passent. Blanche se surprend à penser : « J’espère que Valentin ne s’inquiète pas », comme au temps où elle traînait tard avec les filles.
LA U R A
Pour la centième fois, Blanche, ne regarde pas tes pieds !
Laura et Blanche se font face. Laura a les bras pendus le long du corps, Blanche a posé ses mains à plat sur la poitrine de son professeur, ce qui la gêne un tantinet. Un vinyle tourne. Par deux hauts-parleurs grésille une chanson probablement écrite à l’époque où le tango se pratiquait encore uniquement entre hommes.
BL A N C H E
Mais j’ai peur de t’écraser les pieds en dansant.
LA U R A
Pour l’instant, on ne danse pas, on marche. Rien de plus. On ne t’apprend pas à marcher au pas dans la police ? Oublie tes
pieds, suis ma poitrine. C’est de là que vient l’impulsion.
Tantôt en avant, tantôt en arrière, c’est tout.
Tu as de l’instinct, tu apprendras vite.
BL A N C H E Si tu le dis.
LA U R A
Il faut passer beaucoup de temps à cet exercice, comme
l’apprenti violoniste joue des cordes à vide avec son archet.
BL A N C H E
Combien de temps ?
LA U R A
Jusqu’à ce que tu aies trouvé la boussole.
BL A N C H E
Oh, ce jargon… Laisse-moi me concentrer.
LA U R A
Je me tais.
Elles marchent, un temps après l’autre, de long en large, infatigablement. Blanche et Capucine alternent toutes les cinq minutes. Au bout de deux heures, Laura s’autorise quelques libertés. Elle se fige, repart, change de direction. Les deux élèves se laissent guider. Elles commencent à sentir l’inertie du tango, et ce point d’équilibre qu’il s’agit de déplacer à deux dans l’espace. Laura a toujours les bras le long du corps. Sur sa poitrine, les mains de son élève sont toujours posées à plat. Il faut d’abord maîtriser le flux de la danse, avant d’ajouter la poussée de l’étreinte.
LA U R A
Ne marque pas les temps, Capucine.
Ton pied doit se poser sur le sol dans un léger glissement.
Pas de fioritures, pas de mouvements inutiles.
Reste en basse altitude.
Tu n’as pas le droit à l’erreur. Jamais.
CA P U C I N E
À t’entendre, je suis surveillée.
LA U R A
Ne prends pas ça à la légère.
Le sérieux de Laura réduit Capucine au silence.
LA U R A
Tu vois, ça rentre. Nous allons travailler tous les soirs, et
dans quelques semaines vous serez milongueras.
Elles continuent à glisser d’une extrémité à l’autre du grand miroir. Quelques passants les regardent à travers la vitrine, surpris par cet étrange ballet nocturne.
CA P U C I N E Je fatigue…
LA U R A
D’accord, on s’arrête.
Laura va remplir trois grands verres d’eau au lavabo qui sert pour les shampoings. Blanche luit de sueur, embellie par ces heures où elle s’est confrontée à de nouvelles forces. Capucine, elle, se décourage.
CA P U C I N E
Je n’y arriverai pas. Je n’oserai jamais faire ça avec un
homme que je ne connais pas.
LA U R A
En fait, ton problème…
CA P U C I N E
Encore un problème…
LA U R A
… c’est que tu n’as pas trouvé ton aleph. Indispensable,
l’aleph, surtout pour danser le tango.
CA P U C I N E
Qu’est-ce que Borges vient faire là-dedans ?
BL A N C H E
Oh ! Vous arrêtez le charabia ! Aleph, Borges, il faut un
décrypteur avec vous.
LA U R A
Je n’y peux rien si Capuche est une lettreuse. Pour elle, la
fierté nationale de l’Argentine, c’est Borges, pas Maradona.
La main de dieu, c’est celle qui tient le stylo, pas celle qui
pousse la balle dans les filets.
Bref, au départ, l’Aleph est un texte de monsieur Jorge Luis
Borges.
CA P U C I N E
Et l’aleph de madame Laura Mozzi, c’est quoi ?
LA U R A
C’est le point qui contient tout ce que tu es, ce que tu as été.
C’est l’équivalent du centre de gravité, mais pour les
émotions.
Comment crois-tu qu’un acrobate puisse se tortiller dans tous les sens, faire virevolter ses bras et ses jambes dans toutes les
directions sans se vautrer ?
Il a trouvé son centre. Il est bien amarré.
Pour les émotions, c’est pareil. Toi, tu n’as pas de centre
émotionnel. Tu n’as pas d’aleph.
Tu ne peux pas faire virevolter tes émotions dans toutes les
directions sans t’effondrer.
CA P U C I N E
Je préfère l’aleph de Borges.
BL A N C H E
C’est quoi, la différence ?
CA P U C I N E
Pour résumer, c’est un petit point qui permet de voir tout
l’univers.
LA U R A
Bla bla bla…
CA P U C I N E
Quoi, Laura ? Ça devrait te plaire, toi qui nous parles
toujours d’étoiles et d’extraterrestres.
Imagine, pouvoir simultanément observer tout ce qui existe, à chaque moment depuis la création de l’univers jusqu’à sa fin.
Voir en une fraction de seconde la construction des
pyramides d’Égypte, les premiers pas sur la Lune,
Shakespeare écrivant Hamlet, la pomme tombant sur la tête
de Newton, la mort du dernier Terrien, toutes les pages de
tous les livres, tous les visages, toutes les naissances, toutes
les guerres. Tout cela en un coup d’œil.
BL A N C H E
Voilà un truc qui plairait à Valentin.
LA U R A
Qu’est-ce qui m’a pris de prononcer ce mot… ?
Il est deux heures du matin.
LA U R A
(à Blanche)
Il te reste du rhum ? La bouteille que j’ai apportée l’autre
soir ?
Une récompense est de rigueur, non ?
BL A N C H E
Oui, venez, ça va nous remplumer.
La fatigue du retour transforme en une demi-heure les vingt minutes de l’aller. En tournant la clé, Blanche marque un temps d’arrêt.
BL A N C H E
(en poussant la porte)
Tiens, je pensais avoir verrouillé.
Suzanne est assise dans un fauteuil.
Son regard est d’une fixité minérale. D’ailleurs, tout en elle est emprisonné dans une bulle où le temps serait aboli. Ses yeux ne cillent pas, sa poitrine n’est pas mue par le flux et le reflux de la respiration. Effrayante, Suzanne affiche une expression d’épouvante inédite chez elle.
BL A N C H E
Suzanne ? Comment tu es entrée ?
SU Z A N N E
C’est ça, ta question ?
BL A N C H E
…
SU Z A N N E
Sachant ce qu’il y a dans la chambre, ta première question en
me voyant ici, c’est de savoir comment je suis entrée ?
BL A N C H E
Je t’en prie, Suzanne…
SU Z A N N E
Tu as oublié que j’ai gardé ma clé, chère ex-coloc ?
On a convenu que ce serait pratique, quand tu « t’enfermes
dehors », ou pour arroser les plantes en votre absence. Voilà
comment je suis entrée.
Ça te satisfait, comme réponse ?
BL A N C H E
Mais…
SU Z A N N E
Quant au « pourquoi », pourquoi je suis entrée, c’est très
simple. J’avais prévu de consacrer ma soirée à la peinture de
mon couloir, tu sais, ce couloir si sombre en gris perle, je
voulais le peindre en blanc. Qui dit peinture, dit escabeau, et
où est-ce que monsieur et madame tout le monde fourguent
un escabeau, en général ? Dans une cave. C’est là que j’ai
rangé le mien. Or, pour entrer dans ma cave, il faut une clé.
Cette clé, je l’avais laissée chez toi entre les pages d’un
bouquin, pour ne pas démériter de ce petit jeu qui nous amuse tant. D’ailleurs, tu ne l’as pas trouvée, cette clé,
j’imagine ?
BL A N C H E
Non…
SU Z A N N E
Alors j’ai gagné, mais là n’est pas la question. Avec la ferme
intention de repeindre mon couloir, je saute dans ma
coccinelle, et je fonce chez toi, pensant vous y trouver en
pleine séance de tango. Mais là, personne ne répond à mes coups de sonnette. Sans m’inquiéter, je me dis : « Elles ont
dû aller ailleurs pour faire leurs argentineries. » J’hésite puis
me dis que c’est trop bête. J’ai toujours la clé de
l’appartement dans mon trousseau. C’est l’affaire d’une
minute. Blanche ne m’en voudra pas. J’entre.
Là, plus le moindre livre au salon. Aïe, Valentin les a
sûrement repris. La tuile. Ou alors, idée, Blanche les a mis
dans la chambre pour ne pas les avoir sous le nez toute la
journée. J’y vais. Et là, si cela ne te dérange pas, je te laisse
continuer l’histoire.
Fixée par ses trois amies, Blanche est maintenant statufiée. Ses deux partenaires de tango sont partagées entre l’anxiété inspirée par l’attitude de Suzanne et la curiosité de savoir ce qui peut bien se trouver de si formidable dans la chambre pour faire vaciller celle que rien ne semble jamais atteindre. Ni Laura ni Capucine n’osent pourtant s’y rendre, car elles sentent qu’il incombe à Blanche de lever le secret. Cette dernière est livide. Instinctivement, elle pose sa main droite sur son bassin, à l’endroit où est accrochée son arme lorsqu’elle porte l’uniforme. Ce geste, elle l’esquisse machinalement chaque fois qu’elle perçoit un danger.
BL A N C H E
Je ne sais pas quoi dire…
SU Z A N N E
Ah non ! Ça fait plus de trois heures que je crève d’angoisse ici, avec mille questions dans le crâne ! J’ai pensé appeler la
police, figure-toi, un comble ! Mais j’ai voulu t’accorder
l’opportunité de t’expliquer. C’est ça, l’amitié, il paraît. Quoi
qu’il en soit, je n’ai pas la patience de t’entendre balbutier.
Alors parle !
Blanche se rappelle qu’elle était prête à tout révéler à ses amies la veille au soir. L’intrusion de Suzanne ne fait que provoquer son aveu. De son côté, Laura, qui n’a jamais été un parangon de patience, n’en peut plus.
LA U R A
Alors, qu’est-ce qu’il y a dans cette chambre, bon Dieu ?
Vous commencez à me faire peur !
À vous entendre, il y a tous les lingots de la banque
nationale.
C’est ça, Blanche ? Tu as fait un casse ?
SU Z A N N E
Si c’était ça, j’aurais ouvert une bouteille de champagne et un
compte bancaire aux îles Caïmans.
BL A N C H E
C’est Valentin. Dans la chambre… C’est Valentin.
Une grosse flaque de silence se répand. Laura et Capucine ne savent pas trop s’il faut se réjouir.
CA P U C I N E
Euh… C’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
LA U R A
Tu sais, Blanche, si j’ai traité Valentin de « croisement entre
un tapir et un poireau », c’était parce qu’il t’avait quittée.
S’il est revenu, c’est différent. Enfin, c’est toujours un
croisement entre un tapir et un poireau, mais le poireau est
issu de l’agriculture biologique.
Dans le fond, je l’aime bien, le Valuche.
Il est écrivain, c’est vrai, mais la perfection n’est pas de ce
monde.
Une seconde flaque de silence vient recouvrir la première. Ce silence-là est de ceux qui ne s’épongent pas en les saupoudrant d’humour.
BL A N C H E
Il est mort… Valentin est mort… Je l’ai mis dans la
chambre… Voilà.
Capucine a toujours un citron de larmes au coin des yeux. Elle en presse quelques gouttes sans attendre. Leurs sillages lui dessinent deux rameaux noirs sur les joues. Laura n’est ni aussi prévoyante ni aussi prompte à l’émotivité. Ce qui prime chez elle, c’est la cohésion de la meute.
LA U R A
Attends, attends… Valentin est mort, et tu ne nous as rien
dit ?
Suzanne commence à sérieusement s’échauffer. Elle tend un doigt raide vers la porte de la chambre.
SU Z A N N E
C’est pire que ça, Laura ! Le Valette, tu l’imagines en costard
allongé sur le lit, bien coiffé, bien rasé, les deux mains sur le ventre, avec des bougies tout autour, une bible sur la table de
nuit, et des cantiques en musique de fond ? Penses-tu ! Il est
emmitouflé dans une couverture de survie comme une
pomme de terre qui cuit sur un feu de jardin. Ce n’est pas une
veillée, c’est une morgue artisanale !
Laura veut en avoir le cœur net.
LA U R A J’y vais.
SU Z A N N E
Je te conseille de mettre ton manteau. La chambre est froide.
Laura n’écoute pas. Elle se précipite dans la chambre et disparaît dans l’obscurité. Quelques secondes passent. On entend un « Oh ! Putain ! » Elle revient, referme la porte, reste un moment de dos, une main sur la poignée. Puis elle part d’un grand rire.
LA U R A
C’est une blague, hein ? Alors là, chapeau bas, je m’incline.
Comment vous avez fait ? Maquillage ? L’illusion est
parfaite, il a vraiment l’air mort. Pas un tremblement, et c’est la Sibérie, là-dedans ! Impressionnant. Et la préparation ! Du
génie ! Faire semblant d’être quittée par Valentin, les livres
déménagés dans la chambre, la clé de la cave dans un
bouquin, du Hitchcock. Mais il en faut plus pour duper
Lauruche ! Vous savez ce qui m’a mis la puce à l’oreille ? Le manuscrit sur le bureau en face du lit, bien empilé, bien tassé.
Ça sent la mise en scène à plein pif. Jamais Valentin n’aurait
été aussi précautionneux. Ces feuilles, il les semait partout,
on en retrouvait même aux toilettes. Pas crédible. Valentin !
Tu peux sortir ! Viens te réchauffer, mon pauvre vieux !
Il est parfois des coïncidences qui prouvent que, quelle que soit l’entité responsable de la création du monde – un dieu, un sac d’atomes ou un haricot géant –, cette entité doit être une sacrée farceuse. Car à cette même seconde, avec un à-propos rythmique digne des légendes de l’humour, se produit l’un de ces fameux sursauts commis ponctuellement par Valentin, et qui portent le joli nom de « spasmes cadavériques ». Le spasme n’est pas assez puissant pour propulser Valentin hors du lit, mais parvient à faire choir le livre de chevet de Blanche, lequel comme on sait était posé sur l’oreiller. Stupeur chez les quatre filles. Dans le silence, on entend faiblement les sabots d’un cheval au galop. Ce sont quatre cœurs qui ruent dans les brancards de quatre poitrines. Laura entrouvre lentement la porte de la chambre.
LA U R A
Il est toujours allongé sur le lit.
BL A N C H E
Bien sûr, où veux-tu qu’il soit ?
Mise à bout par ces montagnes russes émotionnelles, Laura exulte.
LA U R A
Tu as des allumettes ?
BL A N C H E
Dans la cuisine, le tiroir sous le grille-pain, pourquoi ?
LA U R A
On va voir ce qu’on va voir !
À pas vifs, Laura gagne la cuisine, en ressort armée d’une boîte. Puis elle s’engouffre dans la chambre, craque une allumette, saisit d’une main le paquet de feuilles gisant sur le bureau, et se plante à côté du lit. Le visage bêtement inexpressif de Valentin la regarde faire. D’une main tremblante, Laura approche la flamme du papier. La porte s’ouvre. L’ombre de Blanche se déroule sur le mur.
BL A N C H E
Qu’est-ce que tu fais ?
LA U R A
S’il est vivant, il va réagir, je te le garantis !
BL A N C H E
Mais arrête ça ! Tu vas tout brûler !
D’un geste brusque, Blanche essaie d’agripper le manuscrit de Valentin. La bousculade qui s’ensuit embrase quelques feuilles, que Laura lâche immédiatement sur le sol. Il ne faut pas cinq secondes aux flammes pour coloniser un bon mètre carré de moquette. Une fumée s’élève jusqu’à l’alarme à incendie, qui accomplit son office en émettant un sifflement opiniâtre. Suzanne et Capucine font irruption dans la chambre. La panique est officiellement décrétée.
SU Z A N N E
Vous êtes cinglées !
CA P U C I N E
Qu’est-ce qu’on fait ? On appelle les pompiers ?
LA U R A
C’est toi qui es cinglée ! On leur dit quoi ? « Entrez, entrez,
vous trouverez le feu à droite du macchabée » ?
Suzanne, la seule à avoir conservé un souffle d’esprit, attrape la couverture de survie qui sert de pyjama à Blanche et étouffe le feu.
À l’alarme qui continue à s’égosiller s’ajoute le roucoulement de la sonnette d’entrée. Les filles se figent.
SU Z A N N E C’est qui ?
Blanche grimpe sur une chaise et, d’un coup de chaussure, coupe le sifflet à l’alarme.
BL A N C H E
Manquait plus que ça, c’est sûrement la voisine.
Elle ne rate jamais une occasion de râler.
LA U R A
Râler sur une flic, il faut oser.
BL A N C H E
Je ne lui ai pas dit que j’en étais une.
LA U R A
C’est peut-être le moment.
Après avoir pris une grande inspiration, Blanche ouvre la porte d’entrée.
– Bonsoir madame Delorme.
– Bonsoir ? Bonjour, vous voulez dire ! Il est plus de trois heures du matin, madame Robinson ! Il y a le feu chez vous ?
– Non, non, ne vous inquiétez pas. Ça déclenche toujours l’alarme quand je fais griller de la viande.
– Faire un méchoui en pleine nuit, pas banal.
– Ne vous inquiétez pas, vous ne serez plus dérangée.
Une fois la voisine partie, Blanche braque son courroux sur Laura.
BL A N C H E
Alors ? Tu m’expliques ?
LA U R A
Je voulais juste vérifier s’il était mort, c’est tout.
SU Z A N N E
Évidemment qu’il est mort ! J’ai vérifié aussi, tu penses bien.
Je lui ai planté l’aiguille de ma boucle d’oreille dans le bide.
Il n’a pas bronché. À moins qu’il nous ait caché ses talents de
fakir, il est bien mort.
Blanche semble s’étouffer dans son propre menton.
BL A N C H E
Tu as failli brûler son manuscrit, Laura !
LA U R A
Ça va, il ne risque pas de le terminer, maintenant.
CA P U C I N E
Je suis d’accord avec Blanche. Un peu de respect pour les
morts. Ça arrive que des livres inachevés soient publiés, c’est
même assez courant.
SU Z A N N E
Je rêve ou vous êtes en train de chipoter pour des gribouillis
alors qu’on a un cadavre déguisé en C-3PO dans la pièce à
côté ?
LA U R A
Et puis il est mort de quoi ? C’est vrai, tu ne nous dis rien.
SU Z A N N E
Elle est dans le déni, c’est évident.
BL A N C H E
Pas du tout. Ne me sers pas la soupe que tu réserves à tes
patients. Valentin est mort, je le sais. Je l’ai trouvé en rentrant
de mon service.
SU Z A N N E
Suicide ?
BL A N C H E
Aucune idée.
SU Z A N N E
Tu n’as pas retrouvé de boîtes de médicaments ?
Une lettre ?
BL A N C H E
Non, rien de tout ça.
LA U R A
C’est le pompon. Le gars passe sa vie à gratter du papier, et il
n’est même pas foutu de griffonner une lettre d’adieu.
CA P U C I N E
Il est peut-être mort d’une crise cardiaque.
SU Z A N N E
C’est vrai que le cœur n’a jamais été son organe le plus
fiable.
BL A N C H E
Qu’est-ce que ça peut faire, de savoir de quoi il est mort, bon
sang ? Je n’ai jamais compris cette obsession. Je vois ça tout
le temps au boulot. On trouve un cadavre, et la seule chose qui intéresse les proches, c’est la cause de la mort. Tous les
jours ils nous appellent, « alors alors alors ? » Et quand on
leur dit que c’est une chute dans la baignoire ou un
champignon vénéneux, ils s’en vont rassurés en nous
remerciant. Débile.
CA P U C I N E
Tu n’es pas curieuse de savoir ? C’était ton amoureux. Tu
connaissais presque tout de sa vie, tu ne veux pas connaître
sa mort ?
Personne ne relève la navrante naïveté que prend dans ce contexte le mot « amoureux » prononcé par Capucine.
BL A N C H E
Non. Et puis tu sais, Valentin était du genre secret. Il ne me
disait pas grand-chose de lui, ça m’allait très bien.
Suzanne se décide soudain à être la voix de la raison.
SU Z A N N E
Un décès, ça se déclare, non ?
Il me semble que c’est obligatoire.
BL A N C H E
La loi dit qu’il faut le déclarer dans les vingt-quatre heures.
Je suis au courant.
SU Z A N N E
Et il est mort quand ?
BL A N C H E
…
SU Z A N N E
Hier ?
Blanche se tortille sur ses grandes guiboles indolentes. Entre deux doigts, elle fait semblant de tourner une petite manivelle fixée à sa tempe droite. Ses yeux se ferment lentement comme un volet roulant. Ce geste est sa marque de fabrique, elle en use quand elle ne sait pas où se mettre.
SU Z A N N E
Combien d’heures ? Combien de jours ?
BL A N C H E
Une petite vingtaine.
SU Z A N N E D’heures ?
BL A N C H E De jours…
Laura fait un tour de salon, les paumes sur les joues. Capucine ferme fort ses yeux, se figurant peut-être que ses oreilles suivront le mouvement. Suzanne inflige à sa bouche cette moue asymétrique qu’elle emploie pour ses patients les plus difficiles, et qui l’empêche de vomir.
BL A N C H E
Je suis dans de beaux draps.
LA U R A
Ah oui, c’est sûr !
Tu peux dire adieu à ta carrière !
BL A N C H E
Baisse d’un ton, la mère Delorme va encore débarquer.
CA P U C I N E
(s’approchant dangereusement de la crise de nerfs)
Blanche Blanche Blanche ! Qu’est-ce que tu as fait ?
BL A N C H E
Qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que je fais ! Je ne sais pas,
ce n’était pas réfléchi ! Je l’ai vu, là, sur notre lit où il
s’allongeait toujours tout habillé en attendant mon retour.
D’habitude, le claquement de la porte le réveillait, il faisait
semblant de dormir jusqu’à ce que j’embrasse sa petite
bouche de Valentin. Quand j’ai senti ses lèvres froides sous
les miennes, j’ai tout de suite compris. J’ai allumé la lampe.
Il avait déjà des ombres bleues dans le cou.
Sans réfléchir, mes doigts ont pris son poignet. Déformation
professionnelle. Je suis habituée à couper le contact, à
éteindre mes émotions. Je suis restée au moins dix minutes
avec ce poignet qui ne battait plus dans ma main. Je n’ai
même pas pensé à appeler les secours.
Et puis j’ai entrevu les jours qui s’annonçaient, les coups de
fil à passer, les pompes funèbres, l’embaumeur, les
lamentations, le cercueil qui descend et l’âme qui monte, le
notaire, le deuil. J’ai dit non. Valentin était sur le lit, paisible.
J’ai voulu lui laisser cette paix encore un peu, le temps de
faire à manger pour deux. La soirée est passée quasiment
comme d’habitude. Valentin était juste un peu plus
silencieux, lui qui ne parlait véritablement que seul. C’était
simple, sans histoire. J’ai dressé la table.
J’ai servi. La chaise de Valentin est restée vide et son assiette
pleine, ça arrivait parfois, quand il était trop absorbé par son
travail. J’ai dîné et poursuivi la soirée comme n’importe
quelle autre. Ça me rassurait. J’ai pris un bain, j’ai enfilé trois
pyjamas, et je me suis allongée à côté de Valentin. Le
lendemain je ne travaillais pas. Toute la matinée, j’ai cogité,
remis à plus tard l’appel téléphonique qui aurait lancé la
machine. Pour ne plus tourner en rond, je me suis attaquée à
la toilette de Valentin.
Les filles ne peuvent réprimer un discret coassement de dégoût. Capucine s’emmaillote à nouveau dans ses paupières.
BL A N C H E
Pour dédramatiser, je me suis mise à parler. J’ai raconté ma
journée, les rondes, les interventions, les blagues de Noah, à
voix basse d’abord, puis sans retenue. Petit à petit, la scène a
perdu toute étrangeté. Quoi de plus normal ? Valentin allongé sur le lit, moi lui parlant comme nous l’avons fait des milliers
de fois. Et depuis je m’occupe de lui. Il n’y a rien à dire de
plus.
Mais je ne suis pas démente, non, je sais que Valentin a perdu
la vie.
LA U R A
Tu dis ça comme s’il avait perdu ses cheveux ! « Valentin a
juste perdu la vie, on ne va pas en faire un plat. Il en avait
encore un peu le mois dernier, et aujourd’hui, pfuit !
Plus rien. Bon, on fait un tarot ? »
BL A N C H E
C’est peut-être ce que nous avons de mieux à faire.
Après cette phrase, aucune parole ne sera plus émise jusqu’au petit matin. Aucun regard non plus. Mais les quatre filles ne se séparent pas pour autant. Elles n’ont plus la moindre place en elles pour un mot, un geste supplémentaires. Mais impossible de rompre la meute. La tension est trop forte.
On n’estimera jamais à sa juste valeur le pouvoir de certaines amitiés. Lorsqu’un coup de dé rassemble les bonnes personnes au bon moment, une force inaltérable jaillit de cette combinaison accidentelle. Le temps, qui en général n’est clément envers personne, ne pourra rien contre l’amplification de cette force. Pour Suzanne, Laura et Capucine, l’idée de contacter la famille de Valentin n’a plus cours depuis longtemps. Chacune est à présent en quête d’un recoin de conscience où elle pourra ranger la révélation de Blanche. Alors, au bout d’une heure de silence, Laura sort le jeu de cartes d’un tiroir. La partie durera jusqu’aux prémices du jour. Avant de partir, Laura dit seulement : « On verra. »
Deux mots qui n’engagent à rien, sinon à ne pas reboucher les galeries de l’amitié.
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