Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 7 sur 26

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Un drôle de Valentin

Vous faites aussi labarbe ?

 

Laura a tout juste terminé de remettre en ordre son salon de coiffure lorsque le cliquetis de la porte d’entrée retentit. Quelques traces de pas sont encore visibles sur le sol, réminiscences muettes de la marche argentine à laquelle les filles s’adonnent plusieurs fois par semaine. D’un coup de serpillère, Laura efface leurs traces puis se tourne vers son premier client de la journée. L’homme est déjà assis sur un fauteuil, face au miroir. Il a gardé son manteau. Sa tête est fourrée dans une capuche hirsute. Dans le miroir, Laura ne distingue qu’une paire de sourcils froncés.

– Bonjour, lance-t-elle en gardant ses distances.

Ce n’est pas un bonjour de courtoisie, mais une façon de lutter contre une appréhension naissante à la vue de cet ours immobile. Pas de réponse. Laura s’approche du fauteuil, réitère un bonjour d’une voix plus claire. L’igloo de la capuche altère certainement l’ouïe de son interlocuteur. Mais ce dernier reste de glace. Laura décide de prendre le contrôle de la situation. D’un pied sûr, elle rejoint son client.

– Je vous débarrasse ?

L’homme se laisse faire, le manteau aussi. Laura respire plus largement.

– C’est pour une coupe ?

Rien. Laura comprend d’un coup à qui elle a affaire.

– Monsieur Péloquin ? Olivier ? Je suis Laura Mozzi… Enchantée !

Elle allait dire : « Je suis une amie du docteur Leblanc », mais il lui est apparu maladroit d’appuyer sur la relation qu’elle entretient avec la thérapeute de son client, même si Suzanne est d’une intransigeance quasiment cléricale quant au secret professionnel.

– On passe au shampoing ?

Olivier se laisse conduire. Il se sent envahi d’une reconnaissance insigne envers sa thérapeute. Laura n’attend aucune réponse de sa part, et cette certitude le met tout à son aise. Il peut s’abandonner à son mutisme salutaire et profiter pleinement des soins. La tête renversée en arrière, il s’en remet à ses cinq sens. Le bord du lavabo souligne sa nuque d’un trait froid, la lumière du plafonnier est un peu vive. Les doigts de la coiffeuse pénètrent dans ses cheveux, sans doute pour faire un état des lieux.

De son côté, Laura, bien que d’un naturel avenant, n’est pas autrement dérangée par les instructions que lui a données Suzanne. Elle trouve même reposant de ne pas avoir à écouter les menus propos que lui infligent ses clients habituels, et surtout à y répondre. Pour que deux êtres se rapprochent, il faut une pente qui les conduise l’un vers l’autre, ou qui les mène en un même endroit. On peut être sociable en se laissant glisser vers autrui, ce qui implique un sentiment, conscient ou non, de supériorité initiale. On peut aussi attendre que l’autre glisse vers soi. C’est la façon de Laura. Elle ne force jamais la rencontre.

– Ça va, la température ?

La question lui a échappé machinalement. Laura se sent bête.

– Excusez-moi.

Olivier aurait presque envie de sourire, ce qui chez lui est l’équivalent du fou rire. Ses yeux se ferment alors qu’une onde chaude traverse son crâne de haut en bas. La paume de Laura passe doucement sur ses cheveux pour les irriguer jusqu’à la racine. Puis l’eau se tarit d’un coup sec. Olivier sent un filet frais tomber un peu au-dessus de son front, et couler vers ses tempes. Puis deux mains expertes entament leur travail. Elles pétrissent le cuir chevelu dans un lancinant mouvement circulaire, s’en écartant parfois pour malaxer en altitude cette tignasse dense et ondulée. Un parfum d’amande envahit les sinus d’Olivier. Les mains de Laura, empoignant la mousse, font un bruit de botte marchant dans la boue. Puis une nappe d’eau se répand à nouveau. L’odeur d’amande s’estompe un peu. Essorant les cheveux entre ses doigts, Laura tire un peu sur les racines. Olivier sent un frisson lui parcourir les épaules jusqu’à la base de la colonne vertébrale. C’est déjà fini. Une serviette se pose sur son front, deux poupées de tissu entrent dans ses oreilles, un peigne est passé dans ses cheveux.

– Allons-y, dit Laura.

Olivier la suit vers le fauteuil qu’il occupait quelques minutes plus tôt. Avec ses cheveux mouillés et tirés en arrière, il fait penser à un crooner italien. C’est toujours à ce moment de sa prestation que Laura demande à son client la coupe qu’il souhaite. Cette question lui étant interdite, elle se met illico à l’ouvrage. Olivier est serein. Les codes de cette rencontre ont été déterminés à l’avance, écrasant d’un coup de talon la blatte de sa phobie. Au bout de quelques coups de ciseaux, Olivier commence à regretter que Laura respecte si scrupuleusement la règle. Il ne refuserait pas quelques paroles de sa part. Il n’y répondrait peut-être pas, mais n’en souffrirait pas non plus. Soudain, il constate l’absence de Mika. Comme tout ami imaginaire, Mika n’est en réalité qu’une espèce de double diffracté d’Olivier. Tous les composants intérieurs d’Olivier ont été séparés les uns des autres : les faiblesses ont été mises de côté (ou plus précisément ce qu’Olivier considère comme des faiblesses), les points forts ont été rassemblés pour constituer Mika (ou plus précisément les points forts dont Olivier aimerait être doté). Cela constitue un personnage en qui Olivier peut s’identifier. On notera l’absurdité de s’identifier à une version de soi-même, mais notre homme n’est plus à une absurdité près.

Quelques instants plus tard, alors que Laura s’attaque aux contours des oreilles, Olivier est assailli par un malaise inconnu, celui de l’ange qui passe. Cet ange proverbial, Olivier ne l’a jamais rencontré. Lorsque ce volatile fait son entrée, ce n’est pas le silence qui est inconfortable. D’ailleurs, les bruits de la rue continuent de se déverser dans le salon, des accents de flamenco résonnent en toile de fond, le cliquetis des ciseaux impose un rythme désordonné. L’endroit est loin d’être silencieux. Ce qui désarçonne Olivier, c’est qu’il est soudain conscient de sa propre présence dans la pièce. En général, dès qu’il est en compagnie d’autrui, il s’arrange pour disparaître à ses propres yeux. C’est un mécanisme développé dans l’enfance, et qui coupe tous les liens entre Olivier et quiconque partage avec lui l’espace environnant. Il se fabrique une sorte d’angle mort spirituel et s’y réfugie, ayant ainsi l’impression d’être invisible, insensible, et pour tout dire quasiment inexistant. Mika se montre alors indispensable, car nul n’a le pouvoir de s’abolir soi-même. Il faut que quelque chose prenne la place qu’Olivier a désertée. Mika lui permet d’être absent sans tomber dans le néant. Mais avec Laura, c’est une autre histoire : le mécanisme vient de s’enrayer. Olivier est là, présent, à la vue de tout le monde, y compris de lui-même.

Du côté de Laura, il y a maintenant un certain embarras. En général, son rôle est facile : elle écoute, réagit, rebondit. Mais Olivier ne lui donne rien. Elle est donc entièrement dédiée à sa tâche, et en profite pour observer discrètement l’homme assis sous la chevelure. Elle est frappée par la fixité du regard. Olivier semble n’avoir pas besoin de s’irriguer la cornée en clignant des yeux. Cette fixité ne lui confère pas pour autant un air halluciné, car les paupières sont posées placidement sur la courbure du globe oculaire. Une forme en demi-lune accentue encore cette impression de calme, de tendresse presque. La bouche entrouverte laisse apercevoir une rangée de dents légèrement désalignées, un peu comme un rang de soldats après que l’adjudant a crié : « Repos ! » Laura constate qu’Olivier a le lobe des oreilles attaché. C’est un détail qu’elle prend toujours soin de noter. Sur un petit carnet, elle consigne ses observations dans un tableau à deux colonnes. À chaque client, elle ajoute un trait dans la colonne correspondante. Cette habitude peut sembler incongrue, voire obsessionnelle. Il n’en est rien. C’est une manie, une simple manie, qui lui a permis cependant de déterminer une chose : le lobe fixe est beaucoup plus rare que le lobe libre. À ses yeux, cela fait d’Olivier un homme à part. C’est suffisant pour le rendre attirant. Oui, en matière d’hommes, Laura commet ce que l’on peut appeler une « discrimination auriculaire ». Après ce constat d’ordre anatomique, Laura est prise d’un faible agacement : à quoi bon ces jolies oreilles aux lobes attachés si elles se refusent à ouïr quoi que ce soit ? Femme de parole, elle se soumet néanmoins au silence imposé par Suzanne.

Nous sommes ici en présence de deux personnes endurant la même frustration, celle de ne pouvoir se parler malgré leur envie respective de le faire, le bec cloué par une règle tacite dont ils se seraient bien passés. Laura est paralysée par son engagement, Olivier par un refus abscons de déroger à sa condition de sauvage notoire. L’affaire pourrait se terminer là. Heureusement, Olivier retrouve vite son naturel. Une fois l’inextricabilité de la situation établie, il bat en retraite et s’enferme dans la petite succursale du néant où il jouit d’un bureau à son nom. Immédiatement, Mika fait son apparition.

– J’en étais sûr, Olivier. C’était trop beau. À un moment j’y ai cru. Tu avais un mot sur le bout de la langue. Une bêtise du genre « vivement le printemps » ou « faites attention, j’ai un épi à la base du crâne ». Mais non, ton mot, tu as préféré l’avaler tout rond. Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? On recommence comme avec Jeanne ? Lettres d’amour sans timbre, œillades en passant devant la vitrine ? Dis-toi une chose : elle n’habite pas en face de chez toi, celle-ci. Et une coupe de cheveux, en gros, c’est mensuel. Tu pourras supporter l’attente ?

– Tais-toi !

– Mais je n’ai rien dit !

Laura s’est éloignée d’un pas, ciseaux en l’air. Une éruption d’adrénaline a été déclenchée en elle, par cette voix jaillissant soudainement d’une bouche jusqu’ici muette.

– Pardon, pardon, je parlais à quelqu’un d’autre.

– À quelqu’un d’autre ? Nous sommes seuls.

– Ne faites pas attention, c’est Mika. Un ami imaginaire que je traîne depuis mes six ans.

Anxieuse à l’idée que la conversation s’arrête là, Laura s’autorise un petit mensonge :

– Ah, d’accord. Moi aussi j’avais une amie imaginaire quand j’étais gamine.

– Elle s’appelait comment ?

– Euh… Je ne lui avais pas donné de prénom.

– Vous n’avez qu’à l’appeler Rosalie.

– Rosalie ? Pourquoi Rosalie ?

– Pourquoi pas Rosalie ?

– De toute façon, j’ai passé l’âge de… Enfin elle est partie vers mes dix ans.

Cet échange a coulé comme une avalanche. Laura et Olivier ont dévalé ensemble la montagne de leur appréhension, une appréhension amplifiée par trente minutes d’attente. S’ensuit le silence de l’après. Celui qui sert de désinence à tout cataclysme. Olivier, se sentant à nouveau pris dans les sables mouvants du néant, tente un sursaut désespéré :

– Vivement le printemps.

– C’est le printemps. Nous sommes en avril.

Laura a une pensée furtive pour le cadavre de Valentin, se demandant quels ravages les douceurs printanières lui infligent. Elle secoue rapidement son esprit pour faire tomber cette image ignoble. Libérée de son astreinte au mutisme, elle ose alimenter la conversation.

– Vous avez un épi, là, derrière la tête.

– Je sais, dit Olivier.

– Je vais arranger ça avec le rasoir électrique.

– Merci.

Olivier goûte au brin d’ASMR que la vibration du rasoir lui procure. Puis il revient à Laura.

– Et à part couper les cheveux, vous faites quoi ?

– Je casse les pieds.

– Bonne répartie.

– Sérieusement, je fais un tas de choses. Je danse le tango, je m’occupe d’un jardin collectif, je suis une formation pour devenir animatrice au planétarium, je fais du bénévolat pour une association.

– Quel genre de bénévolat ?

– Je donne des cheveux. C’est pour les malades du cancer.

– Donnez-leur les miens.

– Personne n’en voudrait.

Olivier parle couramment le second degré. Il ne s’offusque pas de cette saillie.

– Vous pourriez les donner pour lutter contre les marées noires.

– ?

– On fabrique des sortes de boudins avec les cheveux. Ça piège les hydrocarbures. Très efficace.

– Je l’ignorais. Je vais me renseigner.

– Philanthrope, donc ? Vous êtes d’une espèce en voie de disparition.

– Oh, je ne fais pas ça par altruisme.

– Pourquoi le faites-vous ?

– Disons que c’est une question de bonnes manières. Un peu comme tenir la porte pour la personne qui vous suit, ou aider la vieille dame à traverser la rue.

– C’est une raison inhabituelle. Le plus souvent les gens versent dans le caritatif par passion, désœuvrement ou pour se faire bien voir.

– Ce sont là des motifs moins fiables que les bonnes manières, je trouve.

– En effet.

– Mais bon, le salon me prend presque toute ma semaine, entre les coupes et l’administration.

– Comment vous trouvez le temps de faire tout le reste ?

– Je pourrais vous expliquer mais…

– Mais ?

– Est-ce que vous connaissez un peu la théorie de la relativité générale ?

– Oui, mais je ne vois pas le rapport.

– Vous allez comprendre. Selon la relativité générale, un corps massif, comme par exemple notre planète, courbe l’espace-temps. En gros, plus on se rapproche de la surface de la Terre, plus le temps passe lentement. Vous avez sûrement remarqué que je suis de petite taille. Le temps passe donc plus lentement pour moi que pour vous.

– Logique.

À nouveau, ils se taisent. Cette fois, aucune gêne entre eux. Ce silence est celui de deux personnes qui consentent à ne pas parler, Laura et Olivier en ont accepté les termes. C’est sous cette nouvelle convention que leur rencontre s’achève. Après avoir payé, Olivier demande :

– Vous faites aussi la barbe ?

– Oui. À l’ancienne !

– Bien. Je reviendrai. J’ai un talent pour raser les autres, mais pas pour me raser moi-même.

– Entendu.

En passant le balai à travers les cheveux chus d’Olivier, Laura se découvre l’envie inexplicable d’en garder une mèche.

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