Un drôle de Valentin
Le cercle de Capucine
– Ah ! Voilà notre libraire !
– Bonsoir, Caméléonne !
– Bonsoir, souffle Capucine.
Au mur, une myriade de photos en tous genres, souvenirs de séances marquantes ou d’invités qui, pour une soirée, ont élargi le cercle. On trouve aussi des poèmes épinglés, des feuilles d’arbres ou des bouts de tissu ayant un sens particulier. La salle n’est pas grande, et la table prend toute la place. Un pesant rideau de velours sépare les poètes du restaurant. En bruit de fond, on entend des cliquetis de verres, des éclats de voix, des rires, de la musique.
Louis s’approche de Capucine, et lui tend un petit carré de papier.
– Tiens, encore une aquarelle. Alors ? C’est ressemblant ? J’y suis ?
– Toujours pas.
Toutes les réponses de Capucine sont formulées à mi-voix, et avec des mouvements de tête très éloquents. Elle maîtrise à la perfection ce langage quasi muet. Louis lui a promis un portrait de Flopi mais, n’ayant jamais été invité chez la jeune femme, il tâtonne. Capucine comptabilise cinquante-deux portraits de plus en plus fidèles à l’original, qu’elle a rangés dans l’ordre chronologique.
– Ce serait plus simple que je vienne le voir !
– Laisse-la, interrompt Victoria, tu sais bien qu’elle ne veut pas.
– Bon, alors dis-moi ce qu’il faut changer. La couleur ? Trop foncée ?
– Non.
– Trop claire alors. Les épines ? Trop courtes ?
– Oui.
– Les yeux ? Pas tout à fait la bonne forme.
– Non.
– Trop ronds peut-être ?
– Voilà.
– J’y arriverai, j’y arriverai !
On ne perd pas de temps en civilités.
– Qui veut commencer ?
– … Moi…
On a l’impression que la voix de Capucine est couverte par la lumière tombant de l’abat-jour qui surplombe la table. Elle sait que si elle ne se lance pas dès le début de la soirée, elle ne le fera jamais.
– J’ai deux sonnets.
Un murmure de contentement parcourt la table.
– Ils sont en français.
Car à ce cercle on lit indifféremment des poèmes en anglais, espagnol, russe, français, selon les langues parlées par les participants.
– De qui ?
– Auguste Germain.
– Nous t’écoutons.
« Lis dans les livres, n’y vis pas.
La vie est chose qui se goûte,
Se respire, s’étreint, s’écoute,
Et se traverse pas à pas.
Ne cherche pas sur le papier
L’alphabet de ton existence.
Préfère, au rythme d’une stance,
Le sûr battement de ton pied.
Que l’amitié te soit tangible
Et l’amour aussi. Que tes fleurs
Ne sèchent pas dans une bible.
Enfant, garde-toi des souffleurs
De vie. Et que ton équipage
Croisent tes jours sans marque-page. »
Silence.
– C’est… C’est un peu paradoxal de lire ça ici, dit Capucine.
On s’esclaffe. Capucine est écarlate. Elle emboîte le rire à son auditoire.
– Il a bien raison, le Germain ! clame Philippe, emmitouflé dans ses rides. La lecture, c’est bon quand on a bien vécu. Tu devrais suivre son conseil ! À ton âge, un livre, ça sert à caler le pied d’un lit d’amour.
Les comparses de Capucine ne se doutent pas que c’est précisément pour déjouer ses propres failles que la jeune femme a écrit ce poème. Elle le destine moins aux autres qu’à elle-même. C’est une manière de professer ce dont elle est incapable. Elle apporte au cercle tous les fragments vacants de son existence, les désirs inassouvis qu’elle hisse au sommet de sa voix comme un oriflamme.
– Et l’autre ?
– L’autre ?
– Tu as annoncé deux poèmes.
– Ah oui…
Capucine s’empourpre.
– C’est du même auteur.
Elle s’éclaircit la gorge, avant de s’élancer dans son sonnet comme on traverse un chemin de braises.
« Ouvrir le livre de ta peau
Au pupitre de notre couche,
Et jouer de ton oripeau
À l’anche double de ma bouche.
Prendre le la de ton désir
Au svelte hautbois de ta langue,
Et m’enivrer à l’élixir
De tes seins aux parfums de mangue.
M’abreuver au puits de cristal
Qui ruisselle au creux de tes cuisses,
Tandis que dans l’ombre tu bruisses,
Le corps tendu comme un métal.
L’air pèse pour que tu retiennes
Mes hanches prises dans les tiennes. »
Nouveau silence.
– Indécent ! ironise Philippe. Cachez ce sonnet que je ne saurais voir !
Capucine s’enfonce dans sa chaise comme une tortue. Elle ne parlera plus de la soirée, mais ressortira repue de mots et de cette amitié pudique, prodiguée par une assemblée d’un autre monde.
Quelques chapitres et rues plus tard, Capucine est de retour chez elle. Nicolas dort dans son plaid couleur d’escarboucle. Il a toujours l’œil droit imperceptiblement entrouvert. On devine entre ses cils un point d’émeraude qui luit comme la nacre des coquillages. Si Capucine penche l’oreille sur ses lèvres, le souffle de Nicolas a le chuchotis de ces mêmes coquillages dans lesquels on entend l’écume. Capucine ramène le plaid sur l’épaule de son frère.
Ayant pendu sa robe à la porte de la salle de bains, elle va s’asseoir à la « table qui sert à tout ». Il n’y a pas de bureau dans l’appartement. Cette table, on y mange, on y coupe les légumes, on y travaille, on y fait même le repassage. Capucine allume une bougie pour ne pas trop éclairer la pièce. Elle prend son papier à lettre et son stylo, ouvre l’annuaire au hasard, pose un doigt sur un nom : Vincent Morin. « Vincent, tu seras marionnettiste. »
Cher Vincent,
Je viens de rentrer du cercle. J’y ai lu deux poèmes… Ne souris pas, c’est vrai. La lecture a un avantage : on ne regarde pas les gens. On a les yeux bien à l’abri derrière des lignes amies.
Nicolas me fait de la peine. Maman a laissé un message. J’ai dit de ne pas la rappeler. C’est une araignée qui prend les gens dans sa toile pour les dévorer. J’espère avoir délivré mon frère tant qu’il était encore entier. Quand j’ai enfin eu la force de m’enfuir, je n’étais qu’une carapace vide. Je ne sais pas ce qui a fait le plus de dégâts : les mots ou les coups. Les coups faisaient mal sur le moment, mais ça passait. Et surtout, un hématome, on sait où il est. On sait où l’on souffre. Un mot te blesse quelque part, mais tu ne sais pas où. C’est un grand problème de ne pas savoir où chercher ses plaies, parce qu’on ne peut pas les panser. Maman me frappait systématiquement quand je rentrais de l’école. La première fois, c’était parce que j’avais traîné sur le chemin. Elle a dû y prendre goût. À partir de ce jour, chaque fois que je poussais la porte, elle criait, machinalement : « Ah, te voilà, toi ! Viens ici, fille de rien. » Et vlan ! C’est triste à dire, mais je m’y suis faite. En revanche, on ne s’habitue pas aux mots. Maman me disait des méchancetés, pour le plaisir. J’entends encore sa voix. J’ai fugué il y a plus de quinze ans. Nicolas était enfant. Je n’ai pas pu le prendre avec moi. De toute façon, à l’époque, il ne voulait pas me suivre. Maman l’épargnait un peu. Je pense que son calvaire a commencé après mon départ. Il y a trois mois, il est venu frapper à ma porte. On est à l’étroit, mais il y a toujours une place pour lui, et Nicolas est aussi discret que moi.
Merci de m’avoir lue.
Je t’embrasse.
Capucine
OceanofPDF.com