Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 22 sur 26

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Un drôle de Valentin

Tango surréaliste

 

La fête a été préparée dans le secret le plus sourd. Trente ans… Capucine est la dernière de la meute à franchir cette borne temporelle. Le groupe, augmenté d’Olivier et d’Alexis, a ourdi son plan pour marquer l’événement. Depuis quelque temps, les deux hommes tiennent une place en contrepoint du quatuor. Les filles ont apprivoisé les deux sauvages. Depuis que sa profession a été révélée, Alexis a gagné en assurance. Le matin, il entre toujours dans la librairie de Capucine, mais ne se contente plus d’y inspirer l’atmosphère. Il s’y promène, aide Capucine à porter les cartons des arrivages, déchiffre les titres inscrits sur la tranche des livres. Sa compagne a installé un tabouret dans un coin, où Alexis s’assoit parfois, un livre entre les mains. Sa première lecture : Terre des hommes, qu’il a avalé après un mois de persévérance. Puis il a pris les livres au hasard des rayons de la librairie. Ces ouvrages qu’il parcourt laborieusement, il les choisit lui-même. Capucine ne souhaite pas l’influencer. La lecture d’Alexis devient de plus en plus fluide à force de pratique. Au bout de quelques mois, il se reconnaît même des préférences. Ses goûts se dessinent.

Capucine commence à investir la fonderie. Son frère Nicolas a été embauché comme apprenti. Il a trouvé en Tom et Martin une paire de formateurs sans malice. Capucine a mis beaucoup de temps à convaincre Alexis que cette condition d’artisan la séduit.

– Mais ta lettre… ? « Il a l’air des plus raffinés… »

– Tu es des plus raffinés, Alexis. Et ce que j’ai écrit sur les milongueros, je le pense toujours. Il faut une intelligence unique pour mener une femme sur un parterre de milonga.

En fin d’après-midi, après avoir fermé sa librairie, Capucine se rend souvent à la fonderie. Elle enfile un bleu de travail et se joint à Alexis. C’est l’heure où Nicolas termine sa journée. Capucine est heureuse de lui laisser l’appartement. Elle s’occupe, répare çà et là les objets cassés, caresse Émile, plante des rosiers, fait l’inventaire de l’atelier, classe les outils et les factures, rabote les portes qui ferment mal, tandis qu’Alexis coule ses cloches ou perfectionne ses gabarits.

Un soir, Capucine emmène Alexis au ballet. Elle épie ses réactions du coin de l’œil. Le géant ne songe même pas à cacher son émotion. Il renifle comme un cheval devant le spectacle de ces corps en apesanteur. Alexis ne connaît de la danse que le tango, combinaison de deux éléments : la terre qui soutient et l’eau qui glisse. Le ballet conjugue l’air et le feu, deux éléments qui insufflent l’envol et le rayonnement. Alexis découvre le miracle d’une discipline grâce à laquelle un corps humain élude son propre poids. Confusément, il y voit un lien avec ses cloches qui malgré la masse de métal qui les compose se balancent avec l’apparente légèreté d’un coquelicot sous la brise.

Olivier et Mika ne font plus qu’un. La solution n’était pas de renoncer à cet être factice. Olivier a perçu l’intérêt que Mika suscitait chez Laura. Il en a d’abord été vexé. Se faire souffler sa petite amie par un rival imaginaire, c’est une position peu reluisante. Puis Olivier a changé d’attitude. Ça a commencé par une petite malhonnêteté, mais le jeu en valait la chandelle. Plutôt que de répéter à Laura les propos de Mika, Olivier se les appropriait, en s’abstenant de signaler que Mika était dans la pièce. Cela provoquait de menues contrariétés chez Mika, mais ce dernier était assujetti à l’invisibilité et à l’inaudibilité. Olivier se découvrit un certain plaisir à incarner Mika et, pour la première fois, il comprit que cet être de songe, c’était lui. Depuis, il règne à nouveau sur son imaginaire, et les sentiments de Laura ne sont plus partagés.

La soirée d’anniversaire a lieu à l’Usine. Alexis a convaincu sa tante de mettre à disposition le bâtiment et son personnel. Cela n’a pas nécessité une débauche de persuasion. Depuis qu’Alexis a rencontré Capucine, tati Dolores s’est changée en parangon d’amour. Elle n’arrive toujours pas à croire que son neveu a séduit la plus belle femme de Montréal. Elle a envers Capucine des manières de maman. La jeune libraire est bouleversée par ce débordement d’affection, que sa propre mère ne lui a jamais témoigné.

La fête n’attend plus que l’invitée d’honneur. Il règne dans la salle un silence post-apocalyptique. L’anxiété de Laura, instigatrice de l’événement, est à son comble, car elle ne devine rien de la réaction de Capucine. Fuite ? Évanouissement ? Cette mise à l’épreuve de sa timidité est-elle trop grande ? Une réunion en petit comité aurait-elle été préférable ? Il faut dire que Laura abat une carte risquée. À cet instant, Capucine est dans un taxi, s’attendant à retrouver Alexis et tati Dolores pour aller tester un nouveau bar à tapas. Il est 20 h 30 quand elle passe la grille de l’Usine.

– La voilà ! La voilà ! s’exclame l’un des musiciens posté en vigie près de la fenêtre.

Tout le monde se tait. On entend les pas de Capucine dans l’escalier. Elle apparaît.

Le Joyeux anniversaire est entonné par une centaine de personnes. Capucine est médusée par cette clameur. Elle ne reconnaît aucun visage, sinon ceux des filles, d’Alexis, d’Olivier, de Nicolas et de tati Dolores. Le reste n’est qu’une foule d’anonymes. Qui sont ces gens ? La chanson terminée, Laura s’avance.

– Capucine… J’espère que tu ne vas pas m’en vouloir. J’assume la responsabilité de cette soirée. Tous ces gens qui se tiennent devant toi, tu ne les as jamais rencontrés, et pourtant ils te connaissent. Tu as ouvert ton cœur si pudique à chacun d’entre eux. Tu leur as fait des confidences que souvent tu ne nous faisais pas à nous, tes meilleures amies. Ils ont tous reçu une lettre de toi. C’est Alexis qui m’a confié cette habitude que tu as, ne lui en veux pas… J’ai trouvé ça d’un romantisme dont toi seule est capable. Pendant un mois, nous avons fait des recherches, avec la complicité de Nicolas qui a fouillé dans l’annuaire où tu soulignais les noms de tes destinataires. Les voici.

Capucine est muette. Les paumes sur les joues, elle promène son regard sur ce rassemblement de femmes et d’hommes qui lui sourient. Chacun d’eux est dépositaire d’une fraction infime des secrets de Capucine. La nouvelle trentenaire a l’impression d’être devant le puzzle de son monde intérieur. Elle se sent tout à coup comprise, à nu sans que sa pudeur n’en souffre, car une pièce de puzzle ne sait rien de l’image dont elle fait partie. Un élan de reconnaissance saisit Capucine, envers Laura, qui une fois de plus a réussi l’impossible, et envers ces personnes face à elle, qui sans le savoir lui ont prodigué la sensation d’être entendue.

– Un peu de musique ? lance Suzanne en direction des musiciens.

L’orchestre donne son accord. Le bandonéon se gonfle, tango ! Alexis s’approche de Capucine, la prend par la main, et la conduit sur la piste. Ce soir, pas besoin de cabaceo. Ce soir, on peut danser cent fois de suite avec la même personne. Tati Dolores y a consenti. Les règles de l’Usine ne s’appliquent que le vendredi.

Laura a traîné Olivier sur le parterre.

– Mais je ne sais pas danser !

– Tu ne sais pas non plus faire des pancakes, ça ne t’empêche pas de m’étouffer avec tous les dimanches.

Olivier ne se défend pas trop longtemps. Il préfère se ridiculiser sur la piste que d’être exposé au feu des conversations. Ayant enlacé Laura, il se livre à une sorte de croisement entre la valse et le slow. Laura s’y résigne. Si Olivier a supporté qu’elle barre gauchement l’Arion, elle peut bien lui accorder ces pas d’adolescent en surprise-partie.

Le parterre n’est pas encombré, et la danse reste fluide. Les invités sont curieux de converser. Aucun n’a apporté sa lettre, par respect pour Capucine. Ce qui a été écrit restera leur privilège. Mais ils partagent leurs réactions à la réception de cette lettre inopinée.

– Pour ma part, dit une dame aux yeux clairs, j’ai d’abord pensé à une erreur. Mais c’était bien mon nom et mon adresse !

– Moi, répond un bonhomme calvitieux, je devrais être très en colère contre Capucine. Sa lettre m’a valu un divorce. Ma femme m’a quitté ! « Comment oses-tu nier ? Elle t’appelle par ton prénom ! C’est qui, cette Capucine ? » Impossible d’expliquer quoi que ce soit ! Capucine n’avait donné aucun moyen de la joindre !

– Oh ! lala, répond la dame, ce doit être difficile d’être soupçonné à tort d’adultère.

– Dans mon cas, c’était kafkaïen : elle m’accusait de la tromper avec une femme que je n’avais jamais vue de ma vie, alors que j’étais bien coupable, mais avec une autre ! Bref, depuis je suis remarié avec cette autre. Mais je dois vous avouer une chose : la lettre, je l’ai brûlée.

– Je peux comprendre.

Peu d’entre eux parviennent à parler à Capucine, qui est accaparée par le tango. Quelques-uns l’approchent entre deux tandas, et lui disent des mots de connivence. Suzanne et Blanche passent de groupe en groupe, proposant des amuse-bouche ou à boire. Blanche paraît absente. Depuis sa crise de larmes au Livingston, elle s’éteint. Suzanne dort souvent sur le canapé du salon. Elle veille sur son amie qui a épuisé presque toute la ferveur qui la consumait jusque-là. Dans ses meilleurs moments, Blanche se dit qu’elle ne pouvait pas espérer davantage. Elle le savait depuis le début : « Le livre de la vie se termine toujours laidement. » Il y a peu de beauté à attendre sur le chemin devant elle.

Au bout de quelques heures, les invités se raréfient. Tati Dolores fait signe aux musiciens qu’ils peuvent rentrer chez eux. Les départs se succèdent. Mais la soirée n’est pas terminée. Tati Dolores a accepté de confier à Alexis les clés de l’Usine. Il ne reste que les quatre filles, Alexis et Olivier.

La lumière se tamise. Laura est allée verrouiller la grille de la cour et la porte d’entrée. Une lueur d’or baigne la piste, les autres parties de l’Usine sont plongées dans le noir complet. Blanche s’est assise, lasse d’avoir porté le fardeau d’un sourire factice toute la soirée. Laura s’approche d’elle et s’accroupit, les deux mains sur les genoux de Blanche.

– À ton tour, ma belle.

– ?

– La piste est à vous.

On entend le chuintement de quatre roues. Blanche lève les yeux. Valentin s’approche, poussé sur le parterre par Alexis et Olivier. Elle saute sur ses deux pieds. Laura lui tend un masque. Capucine pose l’aiguille sur un disque. La musique s’élève. Blanche s’avance. Valentin la regarde de ses orbites désormais vides. Le peu de lumière le rend à la fois inquiétant et singulièrement humain. Son bras gauche a été élevé pour mener sa partenaire. On l’a habillé d’une chemise dont le col a été dressé et lié, afin de maintenir au mieux sa tête. Blanche est juste devant lui. Le socle a été scié pour réduire la distance entre les deux amants.

– Oh… Valentin…

Délicatement, elle pose sa paume gauche sur l’épaule de son milonguero. Sa main droite s’unit à la main dressée de Valentin. Les voilà qui glissent lentement sur la piste. Les roues font un cliquetis d’orgue de barbarie. Blanche ferme les yeux. Et pendant les deux minutes que dure la chanson, Blanche et Valentin dansent l’un contre l’autre, vivants.

Il n’a pas été difficile de mettre Alexis et Olivier dans la confidence. Le rôle d’objecteur de conscience n’est pas dans leur répertoire. L’un comme l’autre, mais pour des raisons différentes, se plient spontanément aux situations les plus ubuesques. Un cadavre n’est pas ce qu’Alexis a vu de plus ignoble dans sa vie. Et pour Olivier, l’homme mort n’est pas beaucoup plus intimidant que l’homme vivant. Du reste, tous deux sont sous le joug d’une force de persuasion redoutable, celle de l’amour.

La musique s’éteint. Blanche se tourne vers ses amis alignés au bord de la piste. Les sourires ont disparu, les pupilles se sont dilatées, les fronts se sont ridés. Blanche s’aperçoit qu’ils fixent tous le même point dans son dos. Elle pivote sur elle-même. Sur la dernière marche du grand escalier, un homme se tient, droit et impassible.

– Noah…

Elle ne peut rien dire d’autre. À cet instant, la seule personne qui ne soit pas totalement immobile est Valentin, qui se balance encore légèrement, pendu à son portique.

– Blanche, murmure Noah.

Il s’approche, mais par un chemin en arc de cercle.

– C’est Valentin ?

– Oui.

Noah le sait, mais il avait besoin d’une confirmation.

– Il a pris un coup de vieux.

La plaisanterie ne fait rire personne, pas même son auteur. Il use de la seule arme qu’il maîtrise dans l’adversité, la dérision.

– Avant tout, je te présente mes excuses, poursuit-il. Prendre une collègue en filature, ce n’est pas très élégant. Je te dois des explications. J’avais trop de questions. Le masque à gaz, ton hésitation à m’ouvrir ta porte, cette odeur étrange quand je t’ai rendu visite, ta manière de m’annoncer ta rupture, le fait que tu nous aies caché ta réussite au CCP, et j’en passe. Tout cela ne collait pas. Et puis les trous dans ton plafond à certains endroits, les feuilles éparpillées qui faisaient penser à un manuscrit. Un manuscrit de Valentin ? Tu m’avais dit qu’il ne te faisait jamais lire ses textes avant leur publication. J’ai passé quelques coups de téléphone. À sa mère, d’abord, qui n’avait aucune nouvelle depuis le mois de février. Elle ne s’inquiétait pas outre mesure, Valentin n’appelait jamais. À son éditeur ensuite, qui n’avait pas parlé à Valentin depuis des mois. Visiblement tu me cachais quelque chose. J’ai débarqué à nouveau chez toi sans prévenir. J’ai sonné, puis tambouriné à ta porte. Ta voisine a ouvert la sienne. Elle non plus n’avait pas vu Valentin depuis de longs mois. Elle supposait qu’il vivait encore avec toi puisque son nom était toujours sur la boîte aux lettres. J’ai hésité à forcer ta porte, je me suis ravisé. Alors j’ai joué au détective. Je passais mes nuits en poste devant ton immeuble, observant tes déplacements. Il y en avait peu. Tout à l’heure, quand je t’ai vue sortir en robe de soirée, je n’ai pas bougé. La vérité sur cette affaire me paraissait être dans ton appartement. Après quelques minutes, je suis monté. J’avais fait un double de ta clé, tu la laisses toujours dans ton sac au commissariat pendant les patrouilles. Au moment où j’allais glisser la clé dans la serrure, j’ai entendu des pas dans l’escalier. Deux hommes ont ouvert ta porte. J’ai patienté un étage plus haut. Ils sont ressortis avec un gros paquet et une espèce d’armature sur roulettes. Je les ai suivis. Leur voiture m’a mené ici. Je suis entré sans être vu pendant qu’il transportait l’armature dans le bâtiment. Dans l’ombre, j’ai pu observer qu’ils portaient une sorte de grande bâche enroulée autour de ce qui ressemblait en tout point à un corps. Et cette odeur… Ils ont disparu dans un ascenseur. J’ai attendu. En haut du grand escalier il y avait de la lumière, des voix, puis de la musique. On aurait dit une soirée entre amis. Enfin, les gens sont partis et j’ai reconnu Laura qui verrouillait la porte. Je suis sorti de ma cachette, pour tomber sur votre petit duo.

Noah marque une pause. Blanche n’ose pas le regarder.

– Je pense qu’à ton tour tu me dois des explications. La raison pour laquelle je n’ai pas encore appelé les collègues, tu la connais.

– Oui.

– Je suis prêt à tout entendre, Blanche, ne me sous-estime pas. Sois franche et directe.

Blanche lève enfin les yeux. S’attendant à un visage vindicatif, elle est surprise de découvrir un Noah presque tendre. Il la couvre d’un regard clair, où se lit une belle mansuétude.

– Franche et directe, alors, dit-elle. Ce que tu dois savoir avant tout, c’est qu’on n’est pas dans Psychose. Je l’ai retrouvé sans vie en rentrant du service.

Une tristesse véritable tombe sur le front de Noah, et se propage jusqu’au menton.

– Je suis désolé, murmure-t-il. C’est terrible.

Sur le parterre en bois de l’Usine, Blanche raconte. Elle dit tout, depuis les couvertures de survie jusqu’aux poulies suspendues. Le manuscrit de Valentin et les turpitudes de Léon Lortie. Elle plaide sa cause avec passion. Tantôt poignante, tantôt émue, elle sait que sa vie dépend de sa capacité à exprimer l’enchevêtrement de sentiments, de convictions et d’instinct qui l’ont conduite à danser ce soir entre les bras d’un cadavre, sous les yeux de ses amis. Elle vibre, fulmine, irradie. Sa voix emplit l’Usine d’une flamboyante profession de foi. De quoi est-elle coupable ? Elle n’a pas assassiné Valentin. Au contraire, elle s’est appliquée à prolonger sa vie. Elle s’est refusée à soustraire le corps de son amant au monde des vivants.

– Appelle les collègues si tu veux, mais jamais tu ne me feras regretter une seconde de ces mois passés avec Valentin.

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