Un drôle de Valentin
Tango et fragments
Valentin est mort. Il est mort au sens premier du terme. Sa condition n’est pas le fruit de l’imagination de Blanche ou de sa folie. La frontière entre imagination et folie n’a d’ailleurs jamais été clairement cartographiée. Il ne s’agit en aucun cas d’une projection morbide issue d’un cerveau battant de l’hémisphère, ni d’une sorte de champ lexical métaphysique, où le terme « mort » signifierait en réalité « atone », « paralysé », « insignifiant » ou « ennuyeux ». Non, il y a bien, étendu dans un lit à côté de Blanche, le corps d’un homme qui a cessé de vivre, et qui s’appelle Valentin Léger.
La mort de Valentin Léger n’a ému personne en particulier. Ce n’est pas faute d’avoir été aimé. De son vivant, le compagnon de Blanche Robinson a suscité, dans des proportions raisonnables, la haine et l’amitié, l’envie et la fierté, le dégoût et le désir, parfois simultanément et par une même personne (en l’occurrence, Blanche Robinson). Mais cette mort n’a ému personne pour une raison simple : personne n’est au courant. Blanche, en procrastinatrice de légende, n’a pas encore ébruité la nouvelle. Même son émotion est remise à plus tard. Tous les procrastinateurs vous le diront, on ne remet au lendemain qu’une seule fois. Ensuite, cette non-action entre dans le cours des choses.
Au matin, Blanche plie soigneusement son pyjama de cosmonaute.
– Finalement, rien n’a changé, dit-elle à Valentin qui est encore au lit. Ta maman tricote le chandail hideux qu’elle t’offrira pour Noël et ton éditeur attend le manuscrit que tu devais rendre il y a six mois.
La mort est dans les faire-part, les processions de corbillards, les larmes des proches.
Le téléphone sonne.
– Allô ? […] Oui […] Bonjour, M. Bolduc […] Non, il n’est pas là, je peux prendre un message ? […] Le texte ? Oui, il y travaille jour et nuit et […] Comment ? […] C’est difficile à dire, dans un mois peut-être […] Ça, je vous le promets, il va le terminer. Il m’a dit que c’était le livre de sa vie […] Entendu, M. Bolduc […] Merci, vous également. Au revoir.
Blanche se penche sur le visage éteint de son mari.
– Ne t’inquiète pas, mon ange, tu le termineras, ton livre.
Et plus bas :
– Que tu es beau. Toi qui te trouvais si laid…
Valentin avait tout pour plaire aux autres, et rien pour se plaire à lui-même. Un homme ordinaire en somme. Car s’il est un trait de caractère qui se débusque en presque toute personne, c’est cet orgueil à se croire plus médiocre que son voisin. Il y a là une sorte de vantardise à l’envers, laquelle, comme tout ce qui est à l’envers, confère à qui la porte un air mal culotté. Mais cet homme plaît à Blanche. À cet instant encore, dans son état actuel, il fait craquer en elle un amour brûlant, de ce feu souverain qui consume indifféremment le bois des bûchers et les cierges des cathédrales. Les poncifs visent parfois si juste que l’on ressent un plaisir crasseux à les employer. Mais il faut le reconnaître, la comparaison de l’amour à une flamme est la plus fidèle qui soit : seule une flamme sait être à la fois aussi fragile, aussi belle, et aussi destructrice que l’amour.
– Rendors-toi, mon ange, tu as l’éternité.
Vite, il faut mettre de l’ordre, préparer le petit déjeuner. Laura a dit qu’elle passerait « en bourrasque » avant son travail.
Étrangement, Laura est accompagnée de Capucine, qui la suit comme une assistante parlementaire.
LA U R A
Je l’ai convoquée.
CA P U C I N E
(jouant son rôle d’altruiste assermentée)
Tu tiens le coup, Blanche ? Tu as réussi à dormir ?
BL A N C H E
Comme un bébé.
LA U R A
C’est-à-dire ? Tu dors vingt minutes, tu brailles, tu dors vingt
minutes, tu brailles, tu dors…
BL A N C H E
(faisant tinter le célesta de son rire)
Non, comme un bébé qui fait ses nuits !
LA U R A
Tu t’en sors bien. Depuis que je suis au Canada, j’ai été
quittée douze fois, et je ne suis pas remise de la première.
Asseyons-nous, j’ai des choses à vous dire.
BL A N C H E
On doit s’inquiéter ?
LA U R A
Au contraire, j’ai une solution à vos problèmes.
CA P U C I N E
Nos problèmes ?
LA U R A
Ne fais pas l’innocente, ma petite Capuche. Tu sais très bien de quoi je parle. Et le moment est venu de prendre le taureau
par les cornes. Fini l’ermitage !
CA P U C I N E
Je ne suis pas ermite. J’ai mon cercle poétique.
Tous les mois, la timide se fait violence pour se joindre à un cercle dont les membres se récitent des poèmes. Elle ose parfois lire un sonnet de son cru, sous un nom d’emprunt.
LA U R A
Tatatatata ! Je n’ai rien contre ton cercle. La poésie, ça
nourrit l’âme, mais ça ne nourrit pas la chair et le sang.
Quand on est belle sous toutes les coutures, on ne se pend pas
à un cintre au fond d’une armoire. On se laisse porter, même
si ça use un peu. Imagine, si la Callas n’avait chanté que sous
la douche. Nous y aurions tous perdu. Ce que tu es, il faut le
partager. Parce que je vais te dire une chose :la timidité, ce
n’est peut-être pas un péché capital, d’accord.
Est-ce même un défaut ? Pas vraiment. C’est mignon, ça ne fait de mal à personne. Mais si l’on n’y prend pas garde, ça
peut virer au manque de générosité. On se cache d’abord par
timidité, puis un jour on en vient à se cacher par avarice. On
garde pour soi ce qu’on est. Et ça, ma petite Capuche, ce
n’est pas beau.
CA P U C I N E
…
LA U R A
Et toi, Pluche, tu connais le principe : après une chute, il faut remonter en selle sans attendre. Sinon on ne remonte jamais. Je ne vais pas te laisser mariner dans la gadoue de ta rupture.
Alors j’ai mon idée. Ce dont vous avez besoin toutes les
deux, c’est un lieu ou vous pourrez rencontrer des gens bien.
Un lieu où vous pourrez vous laisser étreindre, partager
quelque chose qui vient des tripes, goûter à la chaleur d’un
homme, mais sans complication.
BL A N C H E
?
CA P U C I N E
?
LA U R A
Bien sûr, le premier lieu qui vient à l’esprit pour concrétiser
tout cela, c’est un lit. Un chouia prématuré, vous en
conviendrez. Il se trouve qu’il existe un autre lieu…
BL A N C H E
Je la vois venir avec son gros bandonéon.
Et vingt minutes plus tard…
– Je n’ai pas pu refuser, mon ange, Laura aurait eu des soupçons. Elle avait l’air tellement sûre d’elle. Résultat des courses, Capucine et moi prenons notre première leçon de tango ce soir. L’objectif, c’est d’aller ensemble à une milonga, mais pas n’importe laquelle. Laura ne veut pas nous emmener dans un piège à touristes. Nous irons à l’Usine, une milonga impeccablement authentique. Nous nous entraînerons ici, dans le salon. Tu comprends, elles n’ont pas assez d’espace chez elles. Tu resteras dans la chambre. Mais je dois te demander quelque chose. Je sais que tu tenais à laisser tous tes livres empilés un peu partout, mais est-ce que tu m’autorises à les déplacer ? Il faut faire de la place, et je ne voudrais pas qu’une tour s’effondre sur la pauvre Capucine. Je vais tout mettre dans la chambre.
En lissant les plis du canapé, Blanche parle de loin à Valentin, qu’elle a planté sur le fauteuil jouxtant le lit. Sous un pied de la table basse, elle tombe sur une enveloppe.
– Haha ! Trouvé ! Capucine a laissé la lettre de sa mère.
C’est un jeu de piste rituel : à chaque visite, les filles doivent intentionnellement oublier un objet. La mission de Blanche est de le dénicher. La propriétaire du dernier objet retrouvé a gagné.
Blanche fait semblant d’hésiter à ouvrir la lettre de Capucine. La demi-seconde passée, elle ouvre.
Ma fille,
Puisque tu t’en vas, j’imagine que je dois te donner quelques conseils. Il paraît que c’est l’usage. Tu peux bien t’enfuir à Montréal, ça ne change rien pour moi. Je ne sais pas pourquoi je me suis obstinée à donner une éducation à une souillon pareille. À la maison tu ne servais à rien. Retiens bien ça, ma fille : tu es inutile. La place que tu occupes sur Terre, c’est de la place perdue. Alors chaque fois que tu poses tes pieds quelque part, rappelle-toi que tu empiètes sur le bonheur des autres. Fais-toi remarquer le moins possible, avec un peu de chance, personne ne verra la tache que tu laisses sur le monde. Et ça fait l’intéressante avec une bourse ! Ça voudrait qu’on lui donne une médaille ! Écoute, ma fille, ce n’est pas parce qu’un rond-de-cuir a eu pitié de toi qu’il faut grimper sur un piédestal. Petite orgueilleuse, va ! Quoi qu’on te donne, dis-toi bien que tu n’en mérites pas le quart. Je n’ose même pas imaginer ce que tu as fait pour l’obtenir, cette bourse d’études. Étudier quoi ? Comment empiler des bouquins sur une étagère ? N’oublie jamais le temps où tu me rapportais des zéros en enfilade comme des perles. L’important dans la vie, c’est d’être fidèle à soi-même. Quand on n’est rien, collectionner les zéros, c’est dans l’ordre des choses. Si tu veux mon avis, zéro, c’était encore cher payé dans ton cas. Oui, si tes professeurs avaient su à quelle cruche ils avaient affaire, ils ne t’auraient pas notée. Est-ce qu’on note une truie qui participe à Miss Univers ? Ça n’aurait pas de sens. Elle ne répond pas à la même échelle de valeur.
Etc.
Par dégoût, Blanche interrompt ici sa lecture et reprend son jeu de piste.
– Si elle était à Montréal, j’irais lui passer les menottes, à celle-là. Laura Laura Laura… En général elle n’ose pas s’éloigner du canapé… Ah ! Je l’ai ! Poésie d’Arthur Rimbaud ! Ça dépassait de sa poche quand elle est entrée. Pas bête, la Lauriole ! Un livre parmi tous les livres de Valentin, ça se fait oublier.
L’objet de Suzanne attendra, il faut vider le salon. Blanche constate qu’elle ne sait plus de quelle couleur sont les murs. Valentin avait horreur des bibliothèques où les livres étaient rangés par ordre alphabétique, par siècles, par genres. Il entassait les siens les uns sur les autres, à mesure qu’il les lisait. Ces colonnes avaient fini par atteindre le plafond, et couvrir les murs. Là où il n’y en avait pas, c’était pour laisser place à une commode ou à une fenêtre. Il ne faut pas confondre débraillement étudié et désordre. Valentin était capable de retrouver n’importe lequel de ces ouvrages, en architecte divin sachant localiser chaque pierre de la ville qu’il a érigée.
Blanche se met au travail, et entame la lente migration des livres depuis le salon jusqu’à la chambre, sous le regard absent de Valentin.
– Tu sais, mon ange, j’ai un aveu à te faire : je t’espionnais lorsque tu parlais seul.
Oui, Valentin parlait seul, abondamment. Il aimait prêcher dans le désert du salon ou du petit coin, et le confessait sans gêne aucune. Il avait même une certaine fierté à avouer cette éloquence solitaire.
– J’ai souvent fait semblant de sortir faire une course pour t’écouter à ton insu.
Pourquoi cette manœuvre, puisque son penchant n’inspirait aucun embarras à Valentin ? Blanche ne pouvait-elle pas écouter ouvertement son amant ? Nenni. Pour parler seul, il faut être seul. Il faut avoir la certitude d’un auditoire entièrement imaginaire. Si l’on se sait entendu, le charme est rompu, et ce qui devait être spontané devient un discours piqué de mots choisis. Blanche devait se cacher pour satisfaire sa curiosité.
– J’avais ma technique : je claquais bruyamment la porte d’entrée, et je me réfugiais dans la grande penderie du couloir. J’avais séparé nos vêtements, en groupant les tiens à l’autre extrémité pour éviter d’être découverte au cas où tu prendrais un manteau pour sortir.
Mais Valentin avait une conception de l’espace-temps bien différente des autres hommes. Si l’envie le saisissait d’aller quelque part, il ne lui venait pas à l’esprit de quitter l’appartement.
– Accroupie dans ma penderie, je pouvais donc tout à loisir écouter tes élucubrations. Je les notais à la volée sur un carnet qui a trouvé sa place dans une poche de mon ciré jaune.
Blanche a vite constaté que les sujets de cette parlotte anachorète variaient selon la pièce où l’orateur se trouvait. Valentin ne se préoccupait pas de philatélie dans la salle de bains, ni de gastronomie dans la cuisine, ni de sexualité dans la chambre à coucher (une incongruité digne de lui). Les toilettes, par exemple, lui inspiraient des réflexions environnementales. S’il était au salon, il versait facilement dans le cinéma ou la politique. L’art pictural sous toutes ses formes était principalement réservé à la chambre. Blanche avait même repéré un recoin de l’entrée où Valentin dissertait sur les sciences occultes ou la pâtisserie.
Une fois le salon vide de ses livres, Blanche enfile son uniforme et tourneboule ses cheveux blonds en un chignon. Elle va vérifier qu’un courant d’air n’a pas fermé la fenêtre de la chambre. Puis, tendrement, elle tire une couverture de survie sur le visage de Valentin.
– À ce soir, mon ange.
Aux abords du poste de police, une portière s’ouvre à la volée à quelques pas de Blanche.
– Grimpe, on a une alerte !
Elle saute dans la Dodge qui ne marque même pas l’arrêt. La sirène, contrairement à celles d’Homère, éloignent ceux qui l’entendent. Les voitures s’écartent, se rangent, et semblent vouloir se faire petites.
– On va où ?
Noah la met au jus.
– Dans le métro. Un type avec un étui à fusil. Du côté de la rue Blanche, spéciale dédicace.
Noah n’a jamais su dissimuler une certaine attirance pour sa collègue. Respectueux des distances et des protocoles, il manipule cette attirance par petites touches.
– Il s’est servi de son arme ?
– Non, pas de victime. Il a été encerclé par les gars de la sécurité. Ils nous attendent.
En effet, ils attendent. Le suspect, la soixantaine avancée, portant ses rides avec l’élégance des hommes ayant vieilli par inadvertance, est assis sur l’un des bancs qui donnent aux voyageurs la liberté de ne pas s’asseoir. À une dizaine de mètres de lui, posé à plat sur le sol, un étui de cuir auquel l’usure donne des reflets grisâtres. L’un des agents de sécurité s’approche de Noah, suivi par un civil.
– C’est monsieur qui a donné l’alerte.
– Oui, j’ai vu le gars arriver avec son étui en bandoulière. J’ai tout de suite reconnu un étui à fusil de chasse. Mon beau-frère m’emmène tous les ans au sanglier. Ça nous fait notre plat de Noël. Vous avez déjà mangé du sanglier ? C’est plus goûteux que la dinde, et c’est plus gros. Quand vous avez une famille nombreuse, il y en a pour tout le monde.
– Stick to the subject, s’il vous plaît, dit Noah.
– Oui, donc il est arrivé comme ça, tranquillement, avec son fusil. J’ai flairé un mauvais coup, alors je l’ai plaqué au sol. C’est ma femme qui a appelé la sécurité. Heureusement que j’étais là. On a évité le pire.
– Bon. Restez dans le coin, on peut avoir besoin de vous.
– Pas de problème, on a tout notre temps.
Noah se tourne vers Blanche :
– Faut évacuer la station.
– Tu es sérieux ? Regarde-le, il n’a pas l’air d’un baron de la pègre. Tu penses qu’il aurait piégé un étui ?
Il est vrai que le suspect semble ne rien comprendre à la tournure des événements. Hagard, il observe tour à tour son étui et le duo de policiers, en faisant machinalement tanguer sa moustache comme une barque dans l’eau.
– On l’interroge ? propose Noah.
L’agent de sécurité persifle et signe :
– Vous savez parler tagalog ? Il débarque des Philippines.
– Vaut mieux parler à l’étui, ironise Noah.
Blanche s’élance résolument vers l’arme présumée. Noah l’interpelle :
– C’était une blague ! Oh ! Tu fais quoi ?
Mais Blanche poursuit sa marche. Noah demeure pétrifié par l’aplomb de sa collègue. La voilà qui s’agenouille, saisit délicatement l’étui, l’ouvre, le referme, puis le rapporte vers son collègue ébahi.
– Tu m’expliques ? gronde Noah. C’est complètement irresponsable ce que tu viens de faire. Et contre toutes les règles, surtout.
– Détends-toi, c’est un violon.
Elle ouvre à nouveau l’étui et en sort ce qu’il contient : instrument, archet, morceau de colophane enrobé dans un mouchoir, et la photo d’une femme. Elle tend tous ces objets à leur propriétaire puis, lui parlant très lentement et en articulant à outrance :
– Désolée, mais pour l’étui, on doit le garder. Il peut vous arriver des ennuis. La prochaine fois, on pourrait le détruire avec ce qu’il y a dedans.
L’homme, comprenant au ton de Blanche qu’il est sorti de l’auberge, glisse la colophane dans la poche de sa veste et saisit l’opportunité d’un métro à quai pour entrer dans une rame. S’en suivent les premières notes des Yeux noirs en duo avec la sonnerie indiquant la fermeture des portes du métro. Les deux policiers ont le temps d’apercevoir l’ex-suspect s’éloigner, violon sous le menton, archet à la main, et photo entre les dents.
– Ranger son violon dans un étui à fusil, il est cinglé, ce gars.
– Pourquoi pas ? répond Blanche. On fait bien le contraire.
Le civil, déterminé à être le héros du jour, rappelle sa présence :
– Vous avez besoin de ma déposition ?
– Déposition pour ?
– Pour mon intervention. Sans moi, ça aurait pu être grave.
– Il joue faux, mais de là à faire un rapport…
Un peu plus tard, les deux agents sont à nouveau envoiturés. Intérieurement, Noah sort sa boîte de savons. Il n’aime pas rabrouer sa collègue, et profite souvent du moment où il est au volant pour le faire. C’est plus facile : il a un alibi pour ne pas la regarder.
– C’est ça qu’on t’apprend au CCP ?
Blanche suit une formation sur les explosifs au Collège canadien de police. Son ambition est d’intégrer le groupe des démineurs.
– Je sais, pardon, j’ai agi d’instinct.
– La prochaine fois, dis à ton instinct de réviser avant de venir. S’approcher sans protection d’un colis suspect, même les brigades canines hésitent à faire ça.
– Oui, désolée, ça ne se reproduira pas.
– Bien.
Noah n’insiste pas. En matière de réprimande, il préfère la frappe chirurgicale à la volée de mitraille. Le malaise est définitivement dissipé au moment où Blanche tend l’index à tribord :
– Là, le petit monsieur qui sort de sa voiture. C’est une place réservée, ça, non ? Tu vois une vignette sur le pare-brise ?
– Il n’a pas l’air tranquille, souscrit Noah. La tête du resquilleur.
– On s’arrête ?
N’ayant rien de mieux à faire, ils s’arrêtent. C’est Blanche qui opère.
– Bonjour, monsieur. Vous avez votre vignette de stationnement ?
L’homme n’essaie même pas de noyer un poisson qui est déjà servi.
– J’en ai pas.
– Vous êtes garé sur une place pour personnes handicapées.
– Je suis un handicapé sans vignette. Je suis nain.
Les deux policiers échangent un regard à la fois dubitatif et narquois, ne sachant pas s’il s’agit d’humour, d’insolence, ou des deux à la fois.
– Monsieur, ne soyez pas inconvenant, vous n’êtes pas grand, mais vous n’êtes visiblement pas atteint de nanisme.
– Ah bon ? Ça fait pourtant quarante ans que je me fais traiter de nain. Et nain par-ci, et nain par-là, oh, t’as vu le nain ? Depuis l’école primaire, il ne se passe pas une journée sans que j’entende ce mot. J’en ai ma claque d’avoir les inconvénients sans les avantages. Verbalisez-moi si ça vous chante, mais hors de question que je bouge ma voiture. En plus, j’en ai pour cinq minutes, le temps d’aller chercher ma veste de nain chez le tailleur pour nains.
Ce n’était donc ni de l’humour ni de l’insolence, mais une sorte de réclamation rétroactive.
– Monsieur, ces places sont réservées à…
– Laisse, Blanche… interrompt Noah. Vous en avez vraiment pour cinq minutes ?
– Je serais déjà reparti si vous m’aviez laissé tranquille.
– Bon, allez-y, dit Noah. Et dépêchez-vous de libérer cette place.
L’homme effectue un salut militaire et part au trot vers la boutique.
Au moment exact où Blanche claque la porte de la voiture, Suzanne déplie ses jambes et se cale au fond de son fauteuil. Son carnet en main, elle tente de déchiffrer ses notes de la semaine passée. En face d’elle, sur une chaise jumelle, un homme entre deux âges (encore qu’on ne sache pas lesquels) fait prendre à ses lèvres les formes les plus incongrues, tantôt brièvement collées l’une contre l’autre, tantôt dessinant un cercle quasi parfait, ainsi que toutes les configurations intermédiaires. Pendant ce manège, on entend une ribambelle de sons qui paraissent jaillir de cette bouche polymorphe.
Bref, l’homme parle.
– Ma vie est foutue.
– Évitons les hyperboles, monsieur Péloquin, et tâchons de voir ce que nous pouvons faire.
– La femme de ma vie est partie, ma vie est donc foutue, c’est logique, non ?
– Qu’est-ce que vous ressentez exactement ?
– Je ressens la certitude que ma vie est foutue.
– Mais encore.
– Il n’y a rien à faire, docteur, même si c’est la situation la plus banale qui soit, on n’est jamais préparé.
– Je pense que vous êtes le seul sur Terre à être touché à ce point par ce type d’événement.
– Elle est partie ! Partie ! Vous comprenez l’étendue du désastre ?
– Est-elle réellement partie, monsieur Péloquin ?
– Les déménageurs sont passés. Tous les cartons ont été emmenés ! L’appartement est vide !
– Je veux dire : pour partir, il faut d’abord avoir été là.
– Elle était là !
– Elle était… de l’autre côté de la rue, monsieur Péloquin. Dans l’appartement en vis-à-vis. Nous parlons d’une femme que vous n’avez jamais rencontrée, à qui vous n’avez jamais parlé. Vous ne connaissez même pas son prénom.
– Si, Jeanne.
– Ça, c’est le prénom que vous lui avez donné. En réalité, elle s’appelle peut-être Mélanie ou Agathe.
– Impossible. Et puis j’appelle la femme de ma vie comme je veux.
– Ça fait deux ans, monsieur Péloquin. Deux ans à l’observer par la fenêtre avec votre longue-vue. Deux ans à écrire des lettres d’amour sans les envoyer. Je sais que le rapport aux autres n’est pas facile pour vous, mais vous n’êtes pas malade, vous êtes simplement différent, un peu sauvage, un peu solitaire.
– Je sais, « phobie sociale ». Je préférerais avoir la phobie des araignées comme tout le monde.
– Oubliez votre voisine.
– Ah ! Et puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, j’ai aussi perdu mon coiffeur.
– Allons bon.
– Le coiffeur idéal. J’avais réussi à lui faire croire que j’étais sourd et muet, je pouvais y aller sans lui adresser la parole, le luxe, le bonheur, le paradis sur fauteuil. Et puis hier, la bourde. Au moment où je remets mon manteau, il me dit : « Monsieur ? » Et moi, par réflexe, je me retourne et je dis « Oui ? »
– Aïe, lâche machinalement Suzanne.
– J’ai grillé ma couverture. Je vais devoir changer de coiffeur.
– Vous pourriez aussi… apprendre à lui parler.
– Vous plaisantez ? Je ne le connais pas.
– Vous savez, par définition, avant de connaître quelqu’un, on ne le connaît pas.
– Aucune envie de bavasser avec un type que je ne connais pas.
– Oui, mais en général il faut « bavasser » avec les gens pour les connaître.
– Vous voyez mon problème ?
– Lancez-vous, dites-lui quelque chose, à ce coiffeur.
– Quoi ?
– …
– Bonjour ?
– Voilà ! Vivez dangereusement.
– En fait, un salon de coiffure, c’est une succursale de l’enfer. Vous êtes là, assis avec quelqu’un dans votre dos, qui vous touche, qui vous met ses gros doigts dans les cheveux, qui vous passe une lame de ciseaux derrière les oreilles. Franchement, il y a des gens en taule pour moins que ça.
– Bon, et à part le coiffeur, du nouveau ? Des rencontres ?
– Vous savez, je sors très peu. Hier j’ai terminé la Belle Hélène. Une goélette qu’un milliardaire grec veut offrir à sa maîtresse. J’ai enfin fini la maquette.
– Vous travaillez seul, c’est ça votre problème. Si encore vous étiez membre d’un cabinet d’architectes, vous auriez des collaborateurs. Ça vous accoutumerait à une certaine vie sociale. Essayez de trouver un hobby qui vous force à sortir.
– J’ai déjà un hobby, vous le savez.
Olivier, ledit monsieur Péloquin, badigeonne une toile imaginaire, un pinceau invisible entre les doigts.
– Allez peindre dans la rue, à la bohème.
– Pour que n’importe quel analphabète pictural vienne donner son avis sur mon travail ? Pas question.
– Dans un cours collectif, alors.
– La deuxième succursale de l’enfer… Une pièce remplie de retraités qui se prennent tous pour Van Gogh. À choisir, je préfère le salon de coiffure. Au moins, si on me coupe l’oreille, c’est par accident.
– Bon, on avance… Gentiment, mais on avance. On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Écoutez, pour le coiffeur, j’ai peut-être une solution. Il se trouve que j’ai une amie qui tient un salon de coiffure. Je peux vous donner ses coordonnées et, sans entrer dans les détails, lui dire qu’il ne faut pas vous parler. Ça vous permettra de ne pas ressembler à l’homme de Cro-Magnon dans six mois.
– Merci, docteur.
– Ah, un petit conseil… Dites à Mika de se faire discret, hein…
– Pourquoi ?
– Je connais Laura. Au pire elle vous flanque dehors, au mieux elle vous décoche des réflexions très déplaisantes.
– Mika sait se tenir.
– Rappelez-vous le temps où vous veniez avec lui à nos séances. C’était impossible d’avoir une conversation, il nous interrompait à tout bout de champ. J’ai mis un temps fou à vous convaincre de le laisser dehors.
– Il n’y avait que vous que ça dérangeait.
– Je ne désespère pas de vous en débarrasser définitivement.
– C’est nécessaire ?
– Quand votre thérapeute s’habitue à l’existence de votre ami imaginaire et qu’elle lui passe le bonjour, il y a du souci à se faire, non ?
– Vous voulez me condamner à la solitude, c’est ça ?
– Mais vous êtes seul, monsieur Péloquin. Et pour rompre avec cette solitude, il faut rompre avec Mika.
– S’il s’en va, qu’est-ce qu’il reste ?
– Vous.
– Rien, donc.
Olivier soulève son rien de sa chaise, et gagne la sortie.
– La semaine prochaine, même jour, même heure ? demande-t-il sans se retourner.
– Même jour, même heure.
Le téléphone choisit ce moment opportun pour sonner.
SU Z A N N E
Oui ? […] Ah, Laura, je parlais justement de toi. Je suis entre
deux patients. […] Non, pas physiquement, temporellement.
[…] Tu as fait quoi ? […] Tu es folle ! Connaissant
Capucine, elle va t’en vouloir. Tu la mets devant le fait
accompli, ce n’est pas très chic, Laura. […] Elle n’en veut
pas, de ce renifleur, tu ne peux pas lui forcer le cœur…
LA U R A
Mais vous commencez à m’agacer, toutes, avec votre cœur !
À vous entendre, nous ne sommes qu’un gros cœur avec
deux jambes pour marcher, deux bras pour travailler, et une
tête pour porter des chapeaux. […] Hein ? […] Ça, c’est ta
méthode de réductrice de matière grise, on a essayé, ça ne
marche pas. On va tenter ma méthode, maintenant. Bon, je te
laisse. […]
Quoi ? […] Dis toujours. […] Mais oui, tant qu’il paye. […]
Une contrainte ? Quelle contrainte ? […] Qu’est-ce que ça
peut me faire ? Je n’ai jamais obligé personne à me raconter
sa vie.
Ça me changera de mes clients habituels. […]
Olivier Péloquin, entendu. Oh, j’y pensais tout à l’heure, elle
a trouvé ton objet, Blanche ?
SU Z A N N E
Non. Faut dire que j’ai été un peu vache. J’ai laissé une petite
clé. […] Et toi ? […] Un livre ? Facile. Je passerai chez Blanche dans la soirée pour voir où en est le tango. […]
Hein ? Mais non, je ne me sens pas exclue. Et d’ailleurs j’ai
du bricolage à faire chez moi. Ça fait des mois que je veux
repeindre mon couloir.
C’est l’occasion. Allez, à plus tard. Tschüss.
Suzanne ouvre un tiroir, elle en sort deux rectangles de papier : une paire de billets d’entrée au festival Wagner de Bayreuth : der Ring, tétralogie incontournable pour ceux qui ont quinze heures à leur disposition. Et ils sont légion, ce qui fait que les places pour cet événement se réservent dix ans à l’avance. Suzanne n’est en rien adepte de Richard Wagner. Ces deux billets lui ont été offerts il y a dix ans par « l’homme du moment ». Un cadeau de grande envergure. L’homme du moment était amoureux, et assez optimiste pour envisager un voyage une décennie à l’avance en compagnie de Suzanne. Hélas, le moment est passé, l’homme aussi, mais les billets sont restés. Une marque d’élégance de la part de cet amant éconduit que de ne pas reprendre sa dispendieuse offrande. Dès leur rupture, Suzanne était déterminée à vendre illico les deux billets. À la réflexion, il était plus lucratif d’attendre. Imaginez le prix d’un billet pour un opéra complet depuis dix ans. Puis une autre idée a pointé son neurotransmetteur, dictée par l’esprit aventurier de Suzanne : se faire rembourser l’un des billets par le festival, et assister aux représentations. Le billet serait vendu à une personne seule, qui se trouverait fatalement à côté d’elle. Il n’en fallait pas plus à l’imagination de Suzanne pour s’enflammer. À coup sûr, la place serait occupée par un homme providentiel. L’homme est à bout. Cela fait dix ans qu’il est sur la liste d’attente. Au moment où il va se résigner, le téléphone sonne. Un désistement ! Peu importe le prix, l’homme ne laisse pas passer sa chance. Quelques jours plus tard, il s’enfonce dans un fauteuil du Palais des festivals. À sa gauche, un vieillard qui semble avoir connu Wagner. À sa droite… à sa droite… une jeune femme qui le regarde avec une désarmante curiosité.
Le risque de tomber sur un os n’est pas négligeable. Dans ce cas, cela n’aura coûté qu’un seul volet de la tétralogie. Suzanne mettra les trois autres à l’index, et profitera du voyage pour faire un crochet par Vienne afin de visiter le musée Sigmund-Freud. Elle referme son tiroir.
C’est à cette seconde précise que Capucine pousse la porte de sortie de la station Place des arts, pour sinuer les trottoirs. Oui, elle sinue, ayant l’habitude de cumuler marche et lecture. Le nez dans un livre, elle ajuste d’instinct sa trajectoire afin d’éviter les passants. On pourrait croire qu’un doigt divin la mène à travers la ville, déroulant pour elle le ruban de son pas. Et la ville s’écoule autour d’elle sans que jamais Capucine n’ait à lever les yeux.
Capucine n’a rien pu faire contre le culot de son amie. Laura a tenté l’impossible et l’a réussi : elle a déplié l’origami, noté le numéro de téléphone, et replié le chapeau à la perfection. Puis, se faisant passer pour Capucine, elle a appelé le prétendant renifleur. Sans vergogne aucune, elle a proposé un rendez-vous. Le plus difficile a été de persuader la vraie Capucine de s’y rendre. C’était une autre affaire que le coup des extraterrestres de la cordillère des Andes. Elle y est pourtant parvenue. Le livre dans lequel Capucine est maintenant plongée tout en marchant est aussi une façon de faire l’autruche.
Sa route en zigzag la conduit jusqu’au quartier international. Laura a donné ses instructions : « Je lui ai dit de t’attendre devant l’espace Wilder, à l’angle de Sainte-Catherine et Bleury, sous l’arbre. Puis vous irez prendre un verre dans le coin. » Le point de rendez-vous n’a pas été choisi par hasard. Laura connaît l’intérêt de Capucine pour le ballet, et n’a pas manqué de le faire savoir au renifleur. S’il est malin, ce dernier se renseignera sommairement sur le répertoire. Mais cette anticipation serait un mauvais calcul : Capucine n’abhorre rien tant que ce qui est faux. Avec elle, l’homme qui endosse un pavois de faux-semblants s’affaiblit. Elle détecte tout de suite la culture en toc chez ses interlocuteurs. Aux caresses du mensonge, elle préférera toujours les morsures de la vérité.
Bien souvent, un premier rendez-vous, c’est la rencontre de deux humains factices qui ont glissé sous le tapis leur véritable substance et sorti les bibelots qu’ils n’utilisent jamais pour les faire admirer. La véritable rencontre se produit le jour de la séparation.
Capucine arrive en vue des Grands Ballets canadiens, elle ralentit. À distance raisonnable, elle s’arrête. Elle aperçoit l’arbre. Dessous, elle reconnaît la silhouette énorme du renifleur. De loin, on dirait un mauvais montage photographique : le personnage n’est pas à l’échelle du décor. Une voix intérieure familière retentit en Capucine : « Une fois assise face à lui, je serai regardée, questionnée, jaugée, pesée. Il voudra tout savoir sur mes goûts, sur mes voyages, sur le dernier livre que j’ai lu, sur ma famille. Je serai mal à l’aise. Les mains sur les genoux ou à plat sur la table ? Jambes croisées ou dépliées ? De face ou légèrement de biais ? Sourire ? Si oui, comment ? Sans retenue ? Avec nonchalance ? Avec pondération ? Est-il trop tôt pour commander un verre de vin ? Trop tard pour un chocolat chaud ? Et que faire en cas de silence ? Attendre ? Relancer la conversation ? Sur quel sujet ? Et que regarde-t-on exactement lorsqu’on regarde un visage ? Les yeux ? Lequel ? Faut-il passer d’un œil à l’autre ? À quelle fréquence ? Si je regarde un point entre les cils et les sourcils, est-ce qu’il remarquera que je triche ? Et en arrivant : serrement de mains ou bise sur la joue ? Et combien de temps cela va-t-il durer ? Et si ce type m’invite à dîner, faut-il accepter ? S’il ne me plaît pas, au bout de combien de temps puis-je le quitter sans paraître insultante ? S’il me plaît, à quel point puis-je le montrer sans paraître aguicheuse ?… »
Capucine est déjà loin. Une fois de plus, la jeune femme a mis le rencard au rancart. Il faut trois heures à notre homme pour se résigner à rentrer à sa fonderie, qui est à la fois son lieu de travail et son domicile. « J’arriverai à temps pour finir la cloche des pompes funèbres », pense-t-il.
Oui, le gros prétendant de Capucine est fondeur de cloches.
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