Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 10 sur 26

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Un drôle de Valentin

Alexis

 

Aujourd’hui, Montréal prend ciel de toute part. Alexis a ouvert en grand les portes et fenêtres de sa fonderie pour avoir son lot de lumière et pour donner à réfléchir au bronze de ses cloches. On peut d’ailleurs dire que ses cloches réfléchissent pour lui. Alexis éprouve une sorte de vacillement spirituel à voir danser les taches de soleil.

Une semaine s’est écoulée depuis sa tanda avec Capucine. Alexis se confronte au difficile exercice de congédier sa tante. Cette dernière a pour lui un sentiment qui peut se comparer à l’amour, certes, mais la brimade étant plus divertissante que la cajolerie, tata Dolores n’exprime son affection qu’à la machette.

– Et quand est-ce que tu me fourgues une descendance, hein ? Mes petits-neveux, tu te figures qu’ils vont tomber de tes cloches comme des œufs de Pâques ? C’est vrai qu’il faudrait d’abord pêcher la mère ! Tu sais, ton problème est simple. Des hommes laids, j’en ai rencontrés. Mais le plus souvent ils compensent avec cette sottise que l’on appelle la « beauté intérieure », et qui, ma foi, vaut ce qu’elle vaut. Ça console un peu. C’est comme un gant de toilette, s’il est sale d’un côté, on le retrousse. Des hommes beaux, j’en ai rencontrés aussi, et dans ce cas on se fiche pas mal de savoir ce qu’il y a dedans. Bien sûr, l’idéal, c’est un homme beau à l’endroit et à l’envers. Mais toi, faut croire que tu es mal fichu de tous les côtés. On ne peut t’aimer que de loin, un peu comme on aime tes cloches, vois-tu ? Elles font partie du folklore local, mais à bonne distance.

De fait, Alexis n’est pas de ceux vers qui convergent les regards féminins. Un visage passe-partout, toujours luisant d’une sueur cuivrée, avec au coin de l’œil un gros grain gris qui fait tache. Un visage qui n’engage à rien, barbu jusqu’aux yeux, et qu’Alexis promène avec lui comme une clé qui n’ouvrirait aucune porte. Son corps n’arrange rien à l’affaire. Colossal, déglingué, aussi haut que large, sur lequel la force gravitationnelle agit davantage que sur les autres hommes. À la lueur des réverbères, ce corps de bûcheron mal planté projette sur les murs de Montréal une ombre quasi monstrueuse.

Alexis est-il fin d’esprit ? Souvent, si la providence vous afflige d’un côté, c’est pour vous gratifier de l’autre.

Non.

Alexis n’est pas un homme tissé au rouet de l’intelligence. Ou plutôt, il n’est pas un homme de réflexion, ce qui n’est pas la même chose. Au gré de ses quarante années d’existence, il s’est fabriqué un bon sens artisanal, qui compense une éducation sommairement exécutée par le peloton de l’adolescence. Homme à l’état brut, il est gouverné par des forces rudimentaires : se chauffer quand il a froid, manger quand il a faim, dormir quand il a sommeil, aimer quand il est en mal d’amour… Beaucoup le croient muet car il n’use de la parole que lorsqu’il ne peut pas faire autrement, et dans un vocabulaire versé au compte-gouttes. Sa nature est restée en friche. Il n’y pousse jamais que des idées et des sentiments simples comme des fleurs sauvages.

Mais alors que lui reste-t-il ?

Chaque homme, si disgracieux soit-il, possède un piédestal quelque part dans le monde. Et il s’agit de le trouver afin de pouvoir, de temps à autre, s’y percher. C’est une question d’amour-propre. Alexis a eu la chance d’avoir été huché de force sur le sien dès son plus jeune âge, et dans des circonstances tragiques : la mort de son père.

La mort a trouvé le père d’Alexis dans un accident qu’un esprit goguenard aurait qualifié de cocasse : une poulie défectueuse fit tomber sur lui une cloche de plusieurs tonnes, et le tua sur le coup de midi. À son arrivée, le commanditaire de cette cloche fut bien surpris de découvrir le fondeur en deux morceaux. Il donna l’alerte, puis fit emporter la cloche, laquelle, ironiquement, sonna les funérailles du défunt quelques jours plus tard. Alexis, âgé de quinze ans à peine, reprit le flambeau de l’entreprise paternelle. Mais ce que son père faisait avec méthode, Alexis le fait avec instinct, avec génie. Et quel génie… Chaque fois que tinte une cloche sortie de sa fonderie, Alexis se pare d’une auréole aux yeux de ses semblables. Par un caprice dont la providence a le secret, la perfection qui lui fait tant défaut, notre homme a le don de la mettre dans ses cloches. On vient de loin pour lui passer commande. Sa réputation dépasse largement la petite couronne. Au-delà de leur sublimité de forme, les cloches d’Alexis ont un timbre inimitable, pur et argentin, qui filerait la foi à un sac de plâtre. Inexplicablement, toutes les églises qui s’en sont coiffées ont vu leur fréquentation monter en flèche. Au Québec, on a vite compris qu’une messe annoncée par une cloche d’Alexis avait toute chance de se jouer à guichet fermé. La phrase est même passée dans les dictons usuels de la curaille : « Cloche d’Alexis, messe bien garnie. » Les fidèles affluent comme subjugués par les sirènes d’Anthémuse.

L’œuvre d’Alexis dépasse largement le cercle des grenouilles de bénitier. Les pâturages vibrent aussi au son des miraculeuses cloches, portées au col par moutons et brebis (dont la laine, bercée par cette musique, gagne en soyeux). Elles rythment l’entrée des clients au seuil des boutiques, elles préviennent les abordages par temps de brume sur le gaillard des navires, elles marquent les heures dans les carillons familiaux, elles sonnent la récréation dans les écoles, elles ornent les hochets des bambins qui, grâce à elles, braillent moins. Le génie d’Alexis est répercuté de cloche en cloche à travers tout le continent, et on lui pardonne sa balourdise. Nul ne comprend par quel prodige, d’un être aussi grossièrement moulé, peuvent jaillir de si parfaites cloches. Mais après tout, l’arbre le plus rabougri peut bien donner les plus belles fleurs, à son insu.

Une fois sa tante partie, Alexis s’octroie une pause. Il laisse Tom et Martin, ses deux apprentis, nettoyer les cloches brutes de fonderie, et accorder les cloches de carillons. Il se sert une grande tasse de café, qu’il sirote assis sur le pas de sa porte. De sa main de gorille, il ramasse le journal du jour pour en déchiffrer les gros titres.

Alexis en profite pour appeler son hibou en claquant doucement de la langue. Émile descend de son perchoir et traverse l’atelier à pattes pour rejoindre son maître. D’un doigt bouffi, Alexis lui flatte les aigrettes.

Cela fait deux ans que l’oiseau vit à la fonderie. Trompé par une vitre qui reflétait le clair de lune, le hibou strié s’y brisa les ailes. La compassion d’Alexis ne fit qu’un tour. Deux attelles de fortune pourvurent Émile d’une nouvelle paire d’ailes, mais le pauvre hibou n’a jamais retrouvé sa robustesse d’antan. En y mettant du cœur, il peut voler d’un coin à un autre de la fonderie, mais guère plus. Par la force des choses, Émile s’est vu condamné à cet habitat, et se rend utile en amassant la poussière avec sa queue. Émile a une présence d’esprit bien supérieure à celle du commun des hiboux. On peut même dire qu’intellectuellement il surpasse son maître. Avant l’arrivée d’Émile, Alexis pouvait passer des heures à chercher un outil qu’il avait encore en main une minute plus tôt (et même parfois, en main tout court). Aujourd’hui, il lui suffit de claironner « pince ! », ou « louche ! », et le hibou lui porte l’objet à la force du bec. Le train de vie diurne d’Alexis a aussi gagné l’oiseau. Il a fallu beaucoup d’abnégation au hibou pour renier son penchant nocturne. Parfois, si la lune est haute et qu’un filet d’air siffle par une fenêtre entrouverte, Émile se poste derrière la vitre (celle-la même qui lui rompit les os), et se laisse aller à des frissons de nostalgie. Ses ailes débiles ont encore la mémoire des grands vents. Ses serres peuvent encore sentir le bois noueux des cimes. Émile vibre confusément sur des fréquences anciennes. Sa ténébreuse conscience de hibou perçoit des bribes de chasses nocturnes. Les bouts de viande qu’il dévore maintenant sur l’établis d’Alexis n’ont pas les saveurs de ces mulots sur lesquels il fondait comme un filet de plumes.

Le vendredi n’est pas un jour banal pour Alexis. Le fil de ses semaines tend vers ce moment précis. Tout le jour, il se farde le cœur en pensant à son rendez-vous du soir avec le tango. Ce rendez-vous est pour Alexis un tribut à celle qui l’y initia : sa mère. Sachant à peine marcher, Alexis s’essayait déjà au flair de cette marche à quatre pieds. L’apprentissage lui fut insufflé directement dans le corps, sans passer par la case « cerveau », ce qui explique le naturel avec lequel Alexis danse le tango. Tous les soirs, enlaçant sa mère, le fiston s’aguerrissait à l’indicible boussole, qui est le battement ancestral du tango. Il apprenait à exprimer la musique avec ses pas, à la matérialiser sur les dalles de la fonderie. La maman d’Alexis était une légende. Elle avait sa table attitrée dans toutes les milongas du pays. En chaque milonguero, il y avait le rêve d’être un jour, le temps d’une danse, le partenaire de la fascinante Camila. Dans sa jeunesse, Camila avait poussé au suicide une demi-douzaine d’hommes auxquels elle avait refusé la perfection de ses pas. Quelques décennies plus tard, devenue veuve, elle apparaissait de façon impromptue dans les milongas de Montréal. À son entrée, la salle faisait silence. Le directeur accourait, courbé jusqu’aux chevilles, et précédait Camila vers sa table. La vieille femme se déplaçait avec peine, mais sitôt sur la piste, elle dansait toujours ce tango divin qui l’avait hissée sur son piédestal. On criait au miracle. Les rares hommes qui la menaient ce soir-là ne s’en remettaient jamais. Certains perdaient la raison. Puis un jour, Camila n’est plus réapparue. Nul ne savait ce qu’elle était devenue. Dans toutes les milongas, on se questionnait des yeux ; un clignement qui disait : « Vous l’avez vue ? » Mais on y répondait toujours en secouant tristement la tête. Les plus fervents épluchaient les rubriques nécrologiques, tremblant à l’idée d’y lire le nom de leur idole. Le temps passa. On dut se résigner à ne plus la revoir. Le grand âge, peut-être, avait poussé Camila dans l’ombre. Pour cette âme entière, il était impensable que l’arthrose altère jamais la sublimité de la danse. Les milongueros reportèrent donc sur Alexis un soupçon de la déférence qu’ils vouaient à sa mère, mais une déférence un peu plus polissonne. On n’osait pas lui demander des nouvelles de sa mère, et Alexis n’en laissait rien paraître.

Ce vendredi revêt un charme encore plus fiévreux que d’habitude. Capucine reviendra-t-elle ? Consentira-t-elle à une seconde étreinte ? Depuis cette première milonga, Alexis n’est pas entré dans la librairie pour son inspiration quotidienne. Reprendre le rituel, comme si rien ne s’était passé, lui semblait incongru.

Alexis renvoie ses apprentis pour consacrer la fin de sa journée à ses ablutions. Sa soirée commence par deux bains interminables, dont l’eau est chauffée par les fumées du gueulard. Dans le premier, Alexis dilue la crasse de la semaine. Une couche brunâtre se forme à la surface, à la manière du laitier sur un bain de fonte. Alexis se prélasse, immergé dans son inanition, tandis qu’un fumet d’airain s’échappe de la baignoire. De temps en temps, il sort de sa stupeur pour se savonner le corps à la pierre ponce, ce qui obscurcit davantage le bouillon du bain. Quand il en juge la teinte assez sombre, il change l’eau, et se baigne une seconde fois pour gratter la deuxième couche, avec un savon cette fois. La pierre ponce a l’apparence d’un bloc de tourbe. Deux heures plus tard, la peau d’Alexis a le lustre d’une cloche, mais la consistance d’une mamelle. Puis Alexis s’habille, et une véritable métamorphose s’opère.

L’homme qui se contemple longuement dans le miroir n’a plus rien du pauvre bougre qui, quelques heures plus tôt, suait au-dessus d’un creuset incandescent. On le trouve dans un smoking Capri de laine noire, sur mesure, dont les revers en faille de soie ont des reflets indigos. Dans l’embrasure de sa veste, une chemise en popeline ivoire lisse la lumière, disparaît sous un gilet de flanelle, et vient affleurer aux poignets, piquée par deux boutons de manchettes (en forme de cloche, comme il se doit). Sur le col châle est épinglé un nœud papillon bleu nuit, juste assez asymétrique pour être élégant. Au bout d’un pantalon de barathéa gisent deux chaussures impeccablement cirées. Le costume lui a été offert par un tailleur sans le sou, pour le paiement d’un grelot de porte d’entrée. Drapé dans cet écrin de haute couture, Alexis est un autre homme. Son corps de brute respire la prestance. Son visage, pourtant si veule, s’entoure d’un halo de noblesse, et même, chose extraordinaire, d’acuité. Oui, on croirait de l’esprit à ce personnage qui, pour mettre ses chaussures à l’endroit, en a marqué les semelles d’un point de couleur. Alexis lui-même est intimidé par son reflet. L’homme qui se tient devant lui, avec ses cheveux gominés et bien peignés en arrière, pourrait passer pour un érudit, un poète, un philosophe, et Alexis doit se faire violence pour se convaincre que cet homme, c’est lui. Mais il n’est pas dupe. Il sait qu’au moindre mot sorti de sa bouche la supercherie serait dévoilée. Alors il s’applique à se vider le crâne de toute pensée, de peur que sa niaiserie, par capillarité, ne transparaisse sur son visage et ruine cette image éphémère. C’est ainsi paré que, vers 22 heures, Alexis quitte sa fonderie.

Il y reviendra six heures plus tard, le cœur rompu et esseulé par l’absence de Capucine.

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