Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 20 sur 26

Pages du PDF

Un drôle de Valentin

J’aime, tu aimes, il aime…

 

Capucine et Laura sont maintenant dans le sillon d’un champ gravitationnel amoureux. Un champ gravitationnel a deux effets : il donne de la vitesse, donc de l’euphorie, et il enferme. Les deux femmes ne sont qu’aux premières révolutions de leur mise en orbite, et le sentiment d’enfermement ne se fait pas sentir.

Ce sont là deux amours incongrues. Celui de Capucine a pour composante principale la pudeur. Alexis et elle ne se parlent presque pas. Ça les arrange tous les deux. Elle parce qu’elle est toujours broyée par la meule de sa timidité, lui parce qu’il veut conserver le plus longtemps possible son image d’homme cultivé. C’est d’ailleurs cette image, alliée à l’allure de stentor d’Alexis, qui ébranle Capucine et la réduit au mutisme.

CA P U C I N E

(adossée au comptoir du Livingston)

Alexis est un mélange inouï. D’un côté, il a cette

physionomie de brute, de l’autre une sensibilité de poète.

BL A N C H E

Vous vous voyez souvent ?

CA P U C I N E

Tous les vendredis.

BL A N C H E

À l’Usine ?

CA P U C I N E

Oui.

LA U R A

Ah ! Je fais des émules !

(s’adressant à Blanche)

Tu y retournes quand ?

BL A N C H E

Quand Valentin saura danser.

LA U R A

On peut attendre.

SU Z A N N E

À moins qu’on l’emmène de force.

Il ne pourra pas protester.

Cette remarque est suivie d’une pause. Blanche a les yeux fichés au centre de la cible du jeu de fléchettes. Le coin d’un sourire lui fait pencher la tête à tribord.

LA U R A

Non, Blanche.

BL A N C H E

Quoi ?

LA U R A

Je vois bien à quoi tu penses. Non.

BL A N C H E

Tu veux que je vienne à l’Usine, oui ou non ?

LA U R A

Pas avec un macchabée.

BL A N C H E

Capucine fricote avec le neveu de la patronne. Je suis

certaine qu’elle pourrait nous privatiser le lieu pour une

soirée.

CA P U C I N E

Tu me vois demander à Alexis de me filer les clés de l’Usine

pour faire danser un cadavre ?

BL A N C H E

Il t’aime ou non, ton grizzli ?

CA P U C I N E

Aucune idée.

BL A N C H E

Qu’est-ce que vous faites, à part danser le tango ?

CA P U C I N E

Pour tout dire, pas grand-chose. Après la milonga il me

raccompagne mais il ne monte jamais à cause de Nicolas.

LA U R A

Il est marié ?

CA P U C I N E

Je ne pense pas.

LA U R A

Il t’a déjà invitée chez lui ?

CA P U C I N E

Non.

LA U R A

Il est marié.

CA P U C I N E

Je ne pense pas, je te dis.

LA U R A

Tu l’as déjà vu ailleurs qu’à l’Usine ?

CA P U C I N E

Non.

LA U R A

Il est marié.

CA P U C I N E

Oh, tu m’agaces ! Il vient ce soir, ça prouve bien qu’il n’est

pas marié.

Oui, les filles attendent Alexis et Olivier pour l’inévitable épreuve des présentations.

LA U R A

Demande-lui, on verra bien s’il ment.

CA P U C I N E

Je demanderai.

Laura est anxieuse à l’idée qu’Olivier se frotte à la meute. La présence de Suzanne n’arrange rien.

LA U R A

Ça me gêne que tu saches sur lui des choses que j’ignore.

SU Z A N N E

Pour moi, Olivier est retourné « dans le civil ».

LA U R A

C’est ça…

SU Z A N N E

Je suppose que tu es au courant pour…

LA U R A

Pour ?

SU Z A N N E

Mika.

LA U R A

Naturellement. Je voulais t’en parler.

CA P U C I N E

On vous laisse un moment ?

LA U R A

Non, non, j’ai besoin de votre avis.

Voilà. Mika, c’est une sorte d’ami imaginaire. Olivier et lui

parlent sans arrêt. Quand nous nous sommes rencontrés, il a

essayé de me le cacher, enfin non, il essayait plutôt de faire abstraction de Mika. J’ai réussi à le convaincre de l’inclure

dans nos conversations.

SU Z A N N E

(avec un accent très distingué)

Une relation à trois, je ne vous savais pas si progressiste,

chère Laura.

LA U R A

Ce n’est pas ce que tu crois.

SU Z A N N E

Il a dû être ravi, le père Péloquin.

LA U R A

Pas tant que ça.

À chaque rendez-vous, je demandais à Olivier de me répéter

ce que disait Mika.

BL A N C H E Fastidieux.

LA U R A

Un peu. Donc, parfois je parlais avec Olivier, parfois avec

Mika, parfois avec les deux.

Mais au fur et à mesure, les choses se sont compliquées.

CA P U C I N E

C’était tellement simple jusque-là…

LA U R A

Oui, petit à petit, je me suis rendue compte que j’étais plus

attirée par Mika que par Olivier.

Cette phrase est accueillie par trois mâchoires en chute libre. C’est Capucine qui en reprend le contrôle la première.

CA P U C I N E

Je commence à me dire, Blanche, que ton idée de faire danser

le tango à un cadavre n’était pas si délirante que ça.

SU Z A N N E

Attends, attends, tu nous dis que tu es amoureuse de l’ami

imaginaire de ton petit ami ?

LA U R A

Oh ! Les grands mots !

Je dis simplement que j’ai plus de plaisir à converser avec

Mika qu’avec Olivier. Olivier est très gentil, très direct,

j’apprécie son franc parler et sa fantaisie, mais Mika est plus

profond. Nous avons davantage en commun.

La salle semble s’obscurcir. Les filles, instinctivement, en cherchent la cause. Alexis est planté à quelques pas du groupe. Son grand corps éclipse une partie de la lumière. Il s’approche de Capucine comme d’une bouée de sauvetage.

CA P U C I N E

Bonsoir, Alexis. Je te présente tout le monde…

Alexis a mis son costume trois-pièces, la seule tenue qui ne soit pas une harde ou un bleu de travail.

LA U R A

Tu n’étais pas obligé de te mettre sur ton trente-et-un.

Alexis sourit en clignant des yeux à la façon d’Émile le hibou. Heureusement, l’arrivée d’Olivier fait diversion. Laura, pas bégueule pour un sou, l’embrasse suavement. Les présentations sont faites dare-dare. Blanche, Suzanne et Capucine s’attendent à ce que Laura leur présente aussi Mika. Mais non, Mika reste dans l’ombre. Olivier prend la main de Laura, non par tendresse amoureuse, mais comme on prend la main de sa maman lorsqu’on a peur.

LA U R A

Alexis, nous nous demandions si tu étais marié.

CA P U C I N E

Laura !

LA U R A

Quoi ?

CA P U C I N E

C’est un peu direct, non ?

LA U R A

Alors ? Marié ? Pas marié ? Tu peux nous dire, nous sommes

très ouvertes d’esprit.

AL E X I S

Pas marié.

LA U R A

Croix de bois, croix de fer ?

AL E X I S

Vous pouvez demander à tati Do, elle vous dira.

CA P U C I N E

Rassurée, Laura ?

LA U R A

C’est toi qui devrais l’être !

Capucine se sent d’humeur vengeresse.

CA P U C I N E

Olivier, il paraît que tu as un ami imaginaire ? Mika, je

crois ?

OL I V I E R

Euh, oui. Les nouvelles circulent vite.

CA P U C I N E

Et… Il… Euh…

La timidité a déjà repris le dessus. Capucine, n’ayant plus rien dans la besace de sa rébellion, se dégonfle.

SU Z A N N E

Je voudrais tout de suite briser la glace. J’ai été la thérapeute

d’Olivier mais je ne le suis plus. Je suis une femme comme

les autres à ses yeux. N’est-ce pas ?

Elle se tourne vers Olivier.

OL I V I E R

Oui, à peu près.

Il se penche vers Laura, qu’il n’a cessé de regarder depuis son arrivée.

OL I V I E R

Ton amie Capucine…

LA U R A

(en chuchotant)

Oui ? Qu’est-ce qu’elle a ?

OL I V I E R

Elle m’a tutoyé.

BL A N C H E

Qu’est-ce qu’il dit ?

LA U R A

Il dit que Capucine l’a tutoyé.

BL A N C H E

Et alors ?

OL I V I E R

Et alors, ça fait bizarre.

LA U R A

Oui, Olivier et moi, on se vouvoie.

SU Z A N N E

Posh posh posh ! Progressiste et huppé, très excitant.

Ainsi commence la soirée. Alexis surplombe le groupe d’une tête et demie et se contente de sourire à qui le regarde. Capucine s’est appuyée sur lui, mise en confiance par ce roc de chair et d’os qui la soutient. Olivier a vite donné la parole à Mika, qui divertit la meute avec des histoires de sondes saturniennes ou de supraconduction, sans jamais lâcher Laura du regard. Suzanne voue à Laura une admiration teintée d’une pointe de jalousie. En quelques semaines, Olivier a fait plus de progrès qu’en deux ans de thérapie.

Blanche sent tout à coup une sorte de gyroscope tourner dans son estomac. Elle ne reconnaît pas cette sensation qui lui parvient au moment où elle se demande si elle a bien fermé la porte de la chambre pour que l’odeur de Valentin ne se répande pas dans tout l’appartement. Elle s’excuse. Quelques secondes plus tard, la voilà face à un lavabo. Là, pour la première fois depuis la mort de Valentin, elle fond en larmes. Elle s’effondre sur le carrelage, où elle pleure comme on vomit, par salves, avec au ventre des contractions qui la meurtrissent. Les plaintes qui jaillissent de sa gorge sonnent comme des ahans rauques de femme qui accouche. Elle reste ainsi plusieurs minutes à lutter, à exulter, pressée par une main sombre et souveraine, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus rien à dégorger qu’un filet aigre de salive et de mucosité.

À son retour elle prend sa veste.

BL A N C H E

J’ai trop bu, je rentre.

On ne proteste pas.

SU Z A N N E

Je te raccompagne.

Il ne reste que les deux couples, dont un homme atteint de phobie sociale, un simplet laconique, et une timide de l’extrême. Ils quittent rapidement le Livingston, et chaque duo part de son côté. Alexis a raccompagné Capucine chez elle. Mais ce soir, un petit démon s’est perché sur l’épaule de la jeune femme. Ce petit démon lui chuchote à l’oreille : « Suis-le… Suis-le… Tu verras bien s’il est marié… » Il n’y a qu’une chose à faire pour que cette voix se taise : obtempérer. Capucine prend Alexis en filature. Elle marche en veillant à épouser les ombres, cent mètres derrière lui. Une chose joue en sa faveur : les souliers d’Alexis font le bruit d’une armée au pas. En synchronisant sa cadence avec celle de son grand soldat, Capucine est inaudible. Le trajet dure presque une heure. Alexis pousse alors une grille, qu’il ne prend pas la peine de refermer. Capucine attend qu’une lumière s’allume derrière une fenêtre avant de s’en approcher. Elle franchit la grille. Une odeur métallique parvient à ses narines. Elle marche lentement vers la vitre éclairée. La voilà sous le rebord extérieur de la fenêtre, les genoux pliés pour ne pas être vue. Elle ressemble à une marionnettiste derrière son castelet. Centimètre par centimètre, elle se redresse. Ses yeux passent l’horizon de brique, et tombent sur une seconde paire d’yeux énormes, clignant indépendamment l’un de l’autre. Émile… Capucine ne peut retenir un cri. L’oiseau bondit dans un chambardement de plumes et un hululement inintelligible. Aussitôt, Alexis surgit dans la cour, son balai à la main. Capucine n’ose plus respirer. Le géant se déplace lentement vers la fenêtre d’où le cri a été émis.

– Alexis, c’est moi…

Quand il découvre Capucine recroquevillée sur le sol entre une brouette et un pneu, Alexis grimace de désespoir.

– Qu’est-ce que… Pourquoi ?

– Je suis désolée. Je suis désolée.

Elle ne trouve rien d’autre à dire. Alexis s’approche. Capucine sent deux mains la soulever, deux bras l’enserrer. Elle se laisse ainsi porter jusqu’à la maison. La maison… Le rez-de-chaussée est un atelier. Capucine voit des outils dont elle ne reconnaît pas les formes, des blocs de ciment et de cire, des cloches entassées les unes sur les autres. Sur l’établis, Émile la regarde en tournant la tête à la manière d’un périscope.

– C’est ta maison ?

– Oui… Je fais des cloches.

Capucine discerne un livre calé sous un pied de table.

– Terre des hommes…

– Oui… Pas lu. Suis pas assez intelligent.

– Ne dis pas ça.

– J’ai menti. Tu aimes un autre Alexis.

– J’aime l’Alexis qui existe. Il n’y en a pas d’autre. J’aime l’Alexis qui vit dans un atelier.

– C’est sale ici pour toi.

– Montre-moi où tu dors.

Alexis porte son précieux fardeau de femme jusqu’à cette chambre qu’il n’a jamais partagée qu’avec Palma et ses collègues. Cette nuit, pour la première fois de sa vie, il s’enrichit de l’amour qu’il donne.

Le lendemain, nous trouvons Laura et Olivier sur le Saint-Laurent, à bord d’un Tanzer de vingt-deux pieds, l’Arion, un voilier de famille sur lequel Olivier se réfugie souvent. Les amants ont décidé de passer la journée et la nuit sur l’eau. Sitôt à bord, Olivier souffle de toutes ses forces sur la terre pour la chasser vers l’horizon, ce qui amuse beaucoup Laura. Cinq minutes après l’appareillage, les gens n’existent plus, fidèles à eux-mêmes : ils sont toujours les premiers à disparaître.

– À quoi il va servir, ce truc bizarre ?

– Ça ? C’est un sextant.

– « Sextant », vous avez l’air d’avoir de drôles de projets pour cette virée.

– Ça sert à faire le point. Je l’ai apporté pour le symbole. On ne risque pas de se perdre, il n’y a que deux caps possibles, l’amont ou l’aval.

Les vents se sont alliés à leur cause. Olivier les connaît tous par leur sobriquet. Le sylien oriental, le bdar chargé de sable, l’ourval plus chaud qu’un geyser. Ces vents lui présentent leurs hommages en caressant la girouette de coton qui flotte en haut du mat. Certains imprègnent ses cheveux de leur haleine et s’engouffrent dans les mailles de ses cils. Ses yeux ont alors un goût de conifère sous les lèvres de Laura. La lumière éparpille ses rayons, tel un effluve de laurier. Cette clarté tourbillonnante enivre Laura et Olivier. Au bout de quelques heures, on pourrait croire qu’ils l’ont respirée tout entière.

Au crépuscule, Laura love les écoutes, Olivier vérifie la stabilité de l’ancre. Le dîner est frugal : du riz qu’Olivier cuit dans la vieille casserole de ses aïeux, un saucisson qu’ils mordent à tour de rôle, du pain qu’ils enveloppent dans du papier journal et qui finit dans le bec d’une mouette. Il y a aussi des olives que Laura a ramenées du marché (« un avant-goût de toi », dit-elle), des fruits secs, abricots, raisins, figues, et une énorme gourde contenant l’eau potable.

C’est la nuit.

Le sommeil de Laura, accoutumé aux chemins de fer, aux bruits du boulevard, est aguerri à tous les martèlements. Les forgerons du monde moderne s’acharnent en vain sur cette enclume. Laura a pris l’habitude de s’éveiller avec un sentiment de besogne accomplie. On parle de sommeil réparateur, le sien ne ménage pas ses coups de massue. Le pouls des flots a donc pour elle une atonie alanguissante. Elle lui emboîte son propre battement, et ils marchent ensemble jusqu’au matin. Olivier, pour une fois, suit le mouvement. Les constellations sont aussi aiguisées qu’une banquise. Les berceuses sont l’apanage des vents nocturnes ; ils prennent la drisse de grand-voile pour une lyre, les poulies pour des maracas.

Au matin, les premiers mots de Laura sont :

– On pourrait peut-être se tutoyer, non ?

Sur une plaque électrique, elle prépare le café à la façon de sa grand-mère.

– Tu verses le café moulu dans une casserole avec de l’eau. Tu mets à feu doux le temps que ça infuse, puis tu sers à la louche.

– Si je trouve un grain dans ma tasse je te jette par-dessus bord.

– J’ai le coup de main. J’ai regardé Abu préparer le café au moins mille fois.

Laura et Olivier portent en eux le sentiment de l’immensité alentour. Les enfants des campagnes vous diront que l’on ne se sent pas à l’étroit dans une cabane au milieu de la forêt, de même, quelques mètres carrés de planches sur un fleuve sans limites ne forment pas un espace étriqué. L’œil et l’esprit sont sans cesse en vadrouille vers l’aval ou l’amont. Laura et Olivier se sentent à la maison sur ce rafiot. Ils se sont approprié tout ce qui s’étend à portée de regard. Si, vers l’ouest, une trouée dans un cumulus embrase la surface de l’eau, ils peuvent croire qu’un jardinier brûle des feuilles mortes au fond d’un jardin. C’est du moins ce qu’Olivier affirme. Il a décrété l’immobilité de leur embarcation : le paysage, lui, est mouvant.

– Au fait, tu ne m’as jamais dit pourquoi tu as quitté l’Argentine.

– La question est mal posée. Il faut dire : « Pourquoi ne pas quitter l’Argentine ? »

– À ce point ?

– Si je retourne la phrase : est-ce que tu émigrerais en Argentine ?

– Je n’en sais rien, je n’y ai jamais pensé.

– My point exactly. Je suis certaine que tu as déjà imaginé vivre à New York, à San Francisco, à Londres, à Paris, à Berlin ou à Tokyo, jamais à Buenos Aires.

– Non, mais ça doit pouvoir se trouver.

– Mouais… Je ne vois qu’une raison pour un Canadien ou même un Européen de s’installer à Buenos Aires : se faire oublier. Un type louche qui chercherait un endroit où émigrer facilement sans avoir à répondre à trop de questions.

– Ce que tu viens de dire devrait être placardé à l’entrée de toutes les ambassades argentines de la planète.

– Plus sérieusement, je suis venue au Canada par amour. Mon petit ami avait obtenu une bourse pour étudier l’urbanisme à l’Université de Montréal. Rien ne me retenait à Buenos Aires, je l’ai suivi. Dès que nous sommes arrivés, il s’est entiché de la première Québécoise croisée. À la fin de ses études, il est reparti à Buenos Aires. L’idiot se figurait que sa Québécoise allait faire comme moi et le suivre.

À l’évocation d’un autre compagnon que lui, Olivier détourne le sujet. La lumière perd soudain la moitié de son intensité. Un nuage…

– Nimbus, dit Olivier.

– C’est bizarre, il faut sans cesse que tu nommes les choses. C’est presque systématique.

Au début, Laura acquiesçait à cette litanie qui ponctuait leurs promenades : « chat », « lune », « fontaine », etc. Olivier dit cela sur un ton mi-grave mi-insouciant, comme un enfant qui passe en revue ses petits soldats. En décrivant le décor, il s’imagine le créer, l’agencer. À présent, Laura joue le jeu. Elle ne croit aux oiseaux que lorsque Olivier les a placés dans le paysage. Le parapluie demeure sous son bras tant qu’elle n’a pas entendu : « pluie ». À l’oral, ce qui ne se laisse pas dépeindre d’un mot se désagrège aux oreilles d’Olivier. (À l’écrit, on sait qu’il est capable de lettres d’amour très emberlificotées.) Un mot seul a de l’emprise sur lui et prend aisément racine. Plusieurs mots font une phrase qui sombre fatalement dans l’abstrait. Est-ce d’avoir trop lu dans sa jeunesse ? Olivier est en guerre avec la subordination, avec la rhétorique ; il abhorre ce qui ne se ressent pas physiquement. Celui qui a compris que l’on peut argumenter indifféremment une pensée et son contraire n’a plus de scrupule à se laisser gouverner par ses goûts. Les goûts d’Olivier sont de diamant, inattaquables. Il se fraye avec cette arme un chemin rectiligne, taillant impitoyablement dans les lianes et les ronces de ce qu’il nomme « la mocheté du monde ». Laura suit le sentier qu’Olivier débroussaille pour elle, sa main dans la sienne, ses pas dans les siens, se fiant peu à ses propres cartes falsifiées depuis son jeune âge. Laura a l’intuition que l’adolescence ne compte pour rien, et qu’il faut faire table rase de tout ce qu’elle contient, comme un instituteur efface les dessins des écoliers sur le tableau noir avant de commencer la leçon. Le tableau intérieur de Laura est en friche depuis ses dix-sept ans : encombré de fausses formules et de slogans sans lendemain. Sur celui d’Olivier, vierge depuis une enfance qui n’a jamais connu la putréfaction, elle fait ses premières lignes d’écriture, authentique cette fois. Le livre entier des aléas de sa jeunesse est brûlé sans regret. Qui veut renier son passé ne peut le faire qu’en bloc. On ne saurait l’abolir partiellement, en ne déchirant que quelques feuillets bien choisis, car les espaces vides sont aussi encombrants que les souvenirs qu’ils recèlent. La rupture doit être totale, nette. On recommence sur un cahier neuf.

Laura s’approche d’Olivier pour poser ses lèvres dans son cou puis croquer le lobe (fixe) de son oreille droite.

– Dis-moi, est-ce que tu parles espagnol, par hasard ?

– Non.

– Pas un mot ?

– Non, pourquoi ?

– Pour rien.

OceanofPDF.com