Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 18 sur 26

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Un drôle de Valentin

Et l’ange était un démon

 

La penderie est devenue son lieu de lecture attitré. Blanche s’y confine avec le manuscrit de Valentin. Là, au moyen d’un mystérieux filtre dialoguiste, cette lecture se mue en conversation dans l’imaginaire de la jeune femme.

– Deux mois passent ainsi, et je reçois la réponse des Beaux-Arts : je suis admis. Je saute et danse frénétiquement dans ma chambre. Je n’oublierai jamais le moment où j’ai annoncé la nouvelle à mon père, et sa réaction. Il est resté sans voix, puis des « ah oui… ah oui… » qui semblaient dire : « Tu l’as fait ! ». Au téléphone, Léon se montre également réjoui par mon succès. Quelques jours plus tard, une carte postale me parvient. Elle représente le petit prince. Ces mots y sont inscrits : « Oh mon amour, il n’est rien que nous aimions qui ne fuit comme l’ombre, comme ces terres lointaines où l’on perd son nom. »

– Un poème ?

– De Georges Shehadé. La carte est signée d’un « L. » laconique. Je ne comprends pas, ou plutôt je ne veux pas comprendre.

– C’est pourtant limpide.

– Dans ma tête, quelque chose fait écran : Léon m’apparaît comme un homme au sens moral irréprochable. Je n’arrive pas à croire qu’il dédie des mots d’amour à un tout jeune homme quand il a près de lui un compagnon qui lui est si cher. Dans ma confusion, je ne réponds rien. Lorsque je vois Léon une semaine plus tard, il me demande si j’ai reçu sa carte. Gêné, je confirme. Il ajoute : « J’avais peur que tu aies mal compris. » Cette phrase me rassure. Il s’agit donc bien de tendresse, rien qui ne soit déplacé.

– « Oh mon amour »  ? Rien de déplacé ? Rassure-moi, nous ne nous sommes pas encore rencontrés ?

– J’y viens… Peu avant mon départ, et d’une manière extrêmement romanesque, comme tu sais, tu m’abordes au pub et me proposes d’emblée une somme d’argent pour coucher avec toi. Je t’envoie promener, malgré la tentation d’accepter cette transaction loufoque, et presque inespérée.

– Tu es en manque à ce point ?

– Cette rentrée d’argent me serait utile pour payer mon billet d’avion et me procurer le matériel dont j’aurai besoin. À l’inverse, si tu m’avais fait la même proposition sans rétribution, j’aurais probablement consenti. Mais quelque chose me retient, il y a quelque chose de sordide là-dedans. Ce n’est que le lendemain que j’ai l’explication. Tu m’abordes à nouveau au comptoir, et tu élucides le mystère de ta démarche. Une sorte de vengeance dédiée aux femmes victimes des proxénètes. En quelques jours, nous nous lions de ce qu’il convient d’appeler une amourette. Je t’annonce cependant l’imminence de mon départ pour la France. Tu me réponds…

– « Je sais attendre. S’il faut je postulerai à l’école de police de Paris… »

– Tes sentiments sont très en avance sur les miens.

Blanche se rappelle effectivement la façon dont elle s’est engouffrée dans son amour pour Valentin. Un mélange d’impatience et d’évidence.

– Je ne dis rien de notre relation à Léon. Tout comme je te cache l’existence de mon « ami ». Lors de notre dernière promenade avant mon départ, je sens que Léon est ému. Mais il faut l’avouer : je suis alors un garçon qui, après une longue série d’échecs, est en partance pour la France, va vivre à Paris et étudier dans l’une des plus prestigieuses écoles du monde. L’émotion de Léon, bien qu’elle me touche, est vite dissipée par l’excitation de cette nouvelle vie qui m’attend de l’autre côté de l’Atlantique. Léon m’offre une petite paire de jumelles dorées, de celles que l’on utilise au théâtre ou à l’opéra afin de voir les artistes de plus près. « Pour aller à la Comédie-Française… Et aussi pour regarder dans ma direction de temps en temps… » me dit-il avant de s’éloigner sans se retourner.

– Je dois admettre que Léon connaît la force d’une belle sortie.

– Me voilà à Paris. Léon voulait que je l’appelle dès mon arrivée. Je m’exécute.

– Dis-donc, il ne te laisse pas une minute.

– En effet… Il me propose de planifier des rendez-vous téléphoniques tous les trois jours. Je suis un peu étonné, je n’imaginais pas que nous continuerions à échanger si souvent. Mais j’accepte. Léon appelle toujours à mon réveil. Et c’est assez désagréable de devoir soutenir une conversation au saut du lit.

Blanche a vite appris à attendre le troisième café matinal avant d’adresser la parole à Valentin.

– Au fil des semaines, ces rendez-vous me pèsent. Mais je n’ose rien dire, craignant de le décevoir. Un jour, Léon me propose de renoncer à ces conversations régulières et planifiées, pour nous appeler plus spontanément, « quand le cœur nous en dit ».

– Ouf !

– J’ai pris l’habitude de t’écrire de longues lettres, auxquelles tu réponds par de petites cartes furieusement poétiques et mignonnes. Ces cartes couvrent très vite une bonne partie du plafond de ma chambre à la Maison des étudiants canadiens. Oui, je les accroche au plafond. Allongé sur mon lit, muni de la paire de jumelles offerte par Léon, je les relis inlassablement. Mon regard voyage au hasard sur cette étendue de mots d’amour.

Léon n’avait probablement pas cet usage en tête lorsqu’il a offert la paire de jumelles à Valentin.

– Le temps passe. Un matin, Léon m’appelle. Son ton n’est plus le même. Pour la première fois, il est contrarié, froid. Il me reproche de l’oublier. Il me dit qu’il se sent seul dans cette relation, et je ne comprends pas bien de quoi il parle.

– C’est absurde. Lorsqu’un silence se crée entre deux personnes, pourquoi en faire porter la responsabilité à l’une plutôt qu’à l’autre ?

– Et Léon ne s’arrête pas là. Il déclare que je n’ai rien à faire à Paris, que j’aurais dû rester à Montréal, qu’il se serait chargé lui-même de mon éducation artistique, et que cette idée d’étudier en France est une grosse erreur.

– Tu lui raccroches au nez, j’espère ?

– Ce serait la réaction normale.

Sauf que Valentin est déjà sous l’emprise de son mentor, pris dans sa toile.

– Je voue à Léon une telle admiration que je me figure qu’il a raison. Je ne discerne pas la cruauté et l’égoïsme qu’il y a à me couper ainsi les ailes. Les rendez-vous téléphoniques reprennent, inexorables. Je continue à m’aveugler moi-même dans la conviction que les sentiments de Léon à mon égard sont de l’ordre de l’amitié tendre et paternelle. Mais à compter de ce coup de téléphone fatidique, la situation bascule. Je perds progressivement le goût de l’étude. La voix de Léon s’installe et résonne en moi : « Tu n’as rien à faire à Paris. »

Blanche comprend enfin le changement brutal qu’elle a constaté chez Valentin au cours des premiers mois parisiens. Elle a toujours supposé que le mal du pays en était la cause, ou peut-être l’étiolement de l’affection de Valentin pour elle. Elle voit maintenant que Léon Lortie en était l’instigateur.

– Mon chéri, ce que t’a dit cet homme est ignoble. On ne dit pas une chose pareille à un jeune homme qui réalise son rêve le plus cher. C’est presque un sacrilège. Lorsque tu m’as annoncé ton départ, j’étais moi aussi très triste, révoltée même. Nous nous connaissions depuis quelques semaines. J’avais l’impression qu’on me retirait un bonheur qu’on venait de me poser entre les mains. J’ai eu la tentation de t’implorer de rester. Puis j’ai compris qu’un tel comportement était le contraire de l’amour. Cet homme, du haut de ses soixante ans ou presque, aurait dû savoir cela.

Dans l’immobilité de Valentin assis sur sa chaise face à la penderie ouverte, il y a comme une gravité mêlée de fatalisme. Son attitude semble dire : « Je sais aujourd’hui que ces mots étaient empoisonnés. Je n’ai pas su m’en prémunir. » Son expression est exactement celle qu’il aurait eu de son vivant. Une horloge arrêtée conserve la faculté d’être à l’heure deux fois par jour. Est-il donné à un corps sans vie, comme à l’horloge, d’être à l’heure deux fois par jour ? Deux minutes miraculeuses, pendant lesquelles homme et horloge sont à nouveau en pleine cohésion avec la vie.

Blanche fait une pause pour réfléchir. Le coup de téléphone de Léon fut le point de départ d’une spirale sinistre. En apparence, Valentin était devant un choix qui devait décider de la prochaine décennie de sa vie. En réalité, il n’avait pas le choix. Son lot était celui de nombreux jeunes hommes qui se réveillent un jour avec du poil au menton et une voix de baryton, quand à l’intérieur ils sont encore de petits garçons à la voix flûtée. Rompre la spirale était inconcevable pour Valentin. Avec quelques années de plus, il aurait pris conscience du danger que représentait Léon. Hélas, Valentin n’avait pas la maturité nécessaire pour le mesurer. Au lieu de tenir Léon à distance, il s’en rapprocha. Blanche replonge dans le manuscrit. La discussion reprend.

– Léon m’engage à écrire des poèmes. Je ne me suis jamais imaginé écrivain. Je m’y essaye. Je participe à un concours de nouvelles. Cette idée est accueillie avec indifférence par Léon.

– Il ne voit pas l’intérêt de solliciter un jugement autre que le sien.

– Exact. J’envoie mon manuscrit à tout hasard, sans le faire lire à Léon. Le texte s’intitule Jardin de juin. C’est l’histoire d’un vieillard forcé de recueillir chez lui ses deux petits-neveux à la mort de leur mère. Je ne me reconnais pas de flagrante facilité à écrire. Mon style a des plis qui ne sont pas les miens, mais ceux de Léon, des tournures de phrases, des rythmes, des images. Ces tics d’écriture m’ont hanté toute ma vie. Léon me lit souvent ses propres textes au téléphone, et m’envoie une quantité invraisemblable de poèmes et de dessins. J’éprouve pour lui une affection presque surhumaine, que je ne parviens pas à définir. Notre lien est d’un métal inconnu sur Terre, comme apporté par un météore venu des confins de l’univers.

En découvrant ces lignes, Blanche se rappelle les mots de Laura : « Une étoile filante, ça ne réchauffe personne, ça fait une petite étincelle mesquine, et une fois qu’elle a flambé dans l’atmosphère, il n’en reste qu’un petit caillou calciné. »

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